Il y a des sculpteurs qui « travaillent le bois ». Et puis il y a Christian Verginer, qui lui fait carrément raconter une histoire—avec des chapitres cachés dans les fibres. Ses sculptures figuratives montrent souvent des enfants et adolescents, taillés dans le bois de tilleul, avec des détails peints (acrylique) et des intrusions du vivant : feuilles sur la peau, silhouettes d’arbres, oiseaux nichés dans une capuche… Le résultat est à la fois très doux et légèrement inquiétant, comme un conte qu’on relit adulte en se demandant qui a validé ce scénario.
“You Need Love” 2021 (détail).
Un sculpteur du Haut-Adige, entre tradition et malaise moderne
Né en Bressanone, installé à Ortisei (dans le Val Gardena, Italie), Verginer s’inscrit dans une région où la sculpture sur bois est une affaire sérieuse depuis des siècles. Il a été formé à l’école d’art d’Ortisei puis à l’Académie des Beaux-Arts de Carrara, et revendique cette précision “d’atelier” — sans se priver d’un propos très contemporain sur notre rapport à l’environnement.
Il taille ses figures à la main en s’inscrivant dans la tradition de la sculpture sur bois de Val Gardena, autrefois tournée surtout vers les statues religieuses et les jouets. Aujourd’hui, il détourne cette maîtrise technique vers des sujets très contemporains : écologie, enfance, solitude, imagination.
“Two Stories V,” 2023.
Le matériau : bois de tilleul + acrylique, ou l’art du trompe-œil… sans tricher
Le tilleul (souvent appelé limewood/basswood) est un bois apprécié en sculpture pour son grain fin et sa stabilité : parfait pour des visages réalistes, des plis de vêtements crédibles, des doigts (oui, des doigts… ce cauchemar technique). Verginer l’utilise en grandes masses, puis joue sur deux registres :
• Surface “peau” : lissée, presque tendre, où la lumière glisse comme sur une porcelaine mate.
• Surface “matière” : laissée plus brute par endroits, avec de minuscules traces d’outil, qui rappellent que tout ça n’est pas un rendu 3D.
Ensuite, il ajoute l’acrylique non pas pour colorier, mais pour signifier : une feuille peinte sur une joue, une ombre d’arbre sur un tee-shirt, une teinte verte qui grimpe comme une sève. On est loin du gadget décoratif : la peinture devient un langage.
“Secret Garden”.
Enfants, arbres, oiseaux : la fusion qui dit tout
Ce qui rend ses pièces si mémorables, c’est l’idée de porosité entre l’humain et le non-humain. Chez Verginer, la nature n’est pas un fond d’écran : elle traverse le sujet. Un oiseau peut se poser sur une fermeture éclair, des branches deviennent coiffure, un motif d’épicéa s’inscrit dans la masse… Comme si l’enfance était le dernier âge où l’on n’a pas encore construit des murs entre soi et le vivant.
Si cette sensation vous parle, vous aimerez sans doute ce cousinage plus sombre : les humanoïdes dévorés par la nature d’Ishibashi Yui. Même dialogue corps/nature, mais avec le curseur « inquiétante étrangeté » poussé d’un cran (voir plus).
“Different Times II,” 2022.
Une écologie sans pancarte, mais avec des “Easter eggs”
Des détails discrets se révèlent quand on regarde de près : la petite anomalie poétique, le motif végétal presque subliminal, l’oiseau-compagnon qui change la scène. C’est justement ce qui rend ces sculptures “Discover-friendly” : elles accrochent au premier regard (hyperréalisme), puis retiennent au second (double lecture).
Pour l’artiste, la nature est faite de dualités. Elle peut être dure et tendre, agressive et douce, accueillante et dangereuse à la fois. Ses sculptures explorent cet « entre-deux » : les enfants ont l’air paisibles, mais quelque chose dérange parfois, comme un oiseau mort tenu délicatement entre deux doigts, ou un motif végétal qui ressemble à une ombre envahissante.
Dans un registre plus onirique, cette fusion du vivant et du féminin fait écho aux œuvres d’Amy Sol, entre nature et féminité : mêmes glissements symboliques, autre médium, même pouvoir d’attraction.
“Between Worlds II,” 2024.
Le secret de ses œuvres : technique + trouble + poésie
Christian Verginer combine trois ingrédients rarement réunis :
• Une virtuosité technique (proportions, textures, micro-détails).
• Une narration muette (chaque pièce ressemble à un arrêt sur image).
• Un thème universel : notre lien au vivant, entre protection et prédation.
Bref : avec Christian Verginer, la sculpture sur bois sort du « joli savoir-faire » pour devenir une petite alerte poétique. Pas de sermon, pas de panneau “sauvez la planète”, juste une évidence : on est tous faits de nature… même quand on fait semblant de l’oublier.
Et si vous préfférez quand la nature se met à inventer des chimères, allez jeter un œil aux sculptures d’animaux surréalistes d’Ellen Jewett : on n’est plus dans l’enfant, mais la logique d’hybridation est tout aussi addictive.
“Behind the Surface a World I,” 2025.
“Maybe Tomorrow,” 2024.
“Maybe Tomorrow,” 2024 (detail).
“Human Biotope,” 2023.
“Scents Shadow,” 2020.
“Protected Essence,” 2025.
“Presence in Absence,” 2024.
“Too Far Too Close II,” 2023.
“The Nest II,” 2023.
Sources pour aller plus loin
Toutes les photos: crédits Christian Verginer.
• Le site web de l’artiste
• Son compte Instagram
• Galerie LeRoyer
• My Modern Met
• This is Colossal
Enfin, pour une autre approche de la métamorphose—plus organique, plus “conte de verre”, les sculptures verre et céramique de Christina Bothwell prolongent très bien le sujet : le corps comme territoire de transformation.













