Il y a des artistes qui sculptent le marbre, d’autres qui sculptent l’air du temps. Le Suisse Delfino Fidel, né en 1998, appartient clairement à la deuxième catégorie. Depuis son atelier d’Arogno, il développe un travail à la croisée de la sculpture, de l’assemblage et de l’imagerie pop, en transformant des symboles familiers en objets à la fois drôles, étranges et légèrement inquiétants. Sous leurs couleurs vives et leurs silhouettes simples, ses œuvres parlent de consommation, d’identité, de culture numérique et des contradictions du monde contemporain.
À retenir
Delfino Fidel détourne emojis, jouets, objets de marque et formes familières pour créer des sculptures qui semblent ludiques au premier regard, mais qui fonctionnent en réalité comme de petites critiques visuelles de la culture pop et de ses excès. Son travail mêle humour, précision formelle et matériaux variés, du bois sculpté à l’acrylique, en passant par l’argile polymère.
Des emojis, des jouets et des icônes devenus un peu bizarres
Ce qui frappe d’abord chez Delfino Fidel, c’est son sens du détournement. Il prend des formes immédiatement lisibles — un pouce levé, un emoji, un accessoire, un objet de consommation — et les fait basculer dans une zone plus ambiguë. Le spectateur reconnaît quelque chose de familier, puis réalise que ce “quelque chose” a muté. Les œuvres comme Emojiland, Digital Native ou Viral condensent bien cette logique : on y retrouve des références directes à la communication numérique, à l’iconographie commerciale et aux réflexes culturels contemporains, mais passées dans une machine à ironie très bien réglée.
Cette manière de faire dérailler le banal n’est pas sans rappeler certains créateurs qui, eux aussi, aiment faire vaciller notre lecture du quotidien, comme les objets détournés de Toni Spyra. Chez Delfino Fidel, toutefois, le geste est plus pop, plus frontal, presque plus “scrollable”, comme si l’esthétique des réseaux sociaux avait fini par prendre du volume.
Ses pièces utilisent notamment le bois sculpté, la peinture acrylique, l’argile polymère et parfois des éléments comme des ressorts en acier. Ce choix de matériaux n’est pas anodin : il donne à ses sculptures une présence très physique, presque artisanale, tout en conservant l’apparence lisse et immédiate des images numériques ou publicitaires auxquelles elles font référence. C’est un peu comme si Internet avait décidé de sortir de l’écran pour venir s’asseoir dans le salon. Mauvaise idée pour la table basse, excellente pour l’art contemporain.
Un art qui sourit d’abord, puis qui pique un peu
L’une des forces de Delfino Fidel est de ne pas tomber dans la démonstration lourde. Ses œuvres restent visuellement séduisantes, souvent même amusantes, avec des couleurs franches et des contours nets. Mais cette légèreté apparente sert justement à désarmer le regard avant de glisser autre chose : une critique de la culture de masse, de la circulation des signes, de l’hyperconnexion ou du rapport parfois absurde que nous entretenons avec les objets et les images.
Cette alliance entre séduction visuelle et commentaire plus acide peut d’ailleurs évoquer certaines sculptures nourries par l’imaginaire pop et les codes de la culture visuelle contemporaine. Sauf qu’ici, au lieu de simplement convoquer des références connues, Delfino Fidel les comprime, les tord et les réassemble jusqu’à obtenir un objet qui semble à la fois familier et un peu suspect. Le genre de pièce qui vous fait sourire avant de vous glisser un discret “au fait, vous vivez quand même dans un monde très bizarre”.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si son univers oscille entre le ludique et le dérangeant. Chez lui, le langage visuel de l’enfance, du design pop ou du gadget n’est jamais totalement innocent. Un simple clin d’œil à l’esthétique emoji peut devenir une petite radiographie de notre époque : tout doit être instantané, lisible, partageable… et si possible réduit à un pictogramme.
Un parcours entre art et pédagogie
Le parcours de l’artiste éclaire assez bien cette double lecture. Delfino Fidel a été diplômé de la Cantonal School of Art de Lugano en 2018, puis a obtenu en 2024 un Bachelor en sciences de l’éducation à Berne. Cette articulation entre recherche artistique et dimension pédagogique revient dans plusieurs présentations de son travail, qui soulignent une pratique à la fois joueuse, critique et structurée. Autrement dit, un artiste qui sait très bien ce qu’il fait, même quand son œuvre ressemble à une plaisanterie visuelle. Et c’est souvent là que les choses deviennent intéressantes.
Son travail a déjà été montré dans des contextes variés, institutionnels ou indépendants, avec des passages mentionnés au m.a.x. museo de Chiasso, à Zuger Kunstnacht, chez Kromya Art Gallery, chez Artrust ou encore au sein de collectifs et expositions en Suisse italienne et alémanique. Cette circulation entre différents espaces confirme qu’il ne s’agit pas d’un simple compte Instagram bien alimenté, mais d’une pratique déjà installée dans des circuits artistiques réels.
Pourquoi son travail fonctionne si bien
Delfino Fidel réussit quelque chose de plus difficile qu’il n’y paraît : faire de l’art critique sans perdre l’efficacité visuelle. Beaucoup d’œuvres contemporaines sont conceptuellement solides mais visuellement arides ; d’autres sont séduisantes mais creuses comme un slogan de pub. Chez lui, la forme et le fond avancent ensemble. On entre par la couleur, par la silhouette, par le gag visuel, puis on reste pour ce que l’objet raconte de notre époque saturée de signes, de marques et de postures.
Cette capacité à donner une seconde vie aux choses ordinaires peut aussi faire penser à ceux qui transforment le trivial en petite scène poétique ou absurde. À la différence près que Delfino Fidel ne cherche pas seulement la surprise ou la poésie : il ajoute toujours une petite couche de commentaire sur la manière dont nous consommons les images, les objets et jusqu’à nos propres attitudes.
C’est aussi ce qui peut parler aux lecteurs de 2tout2rien.fr. Son travail s’inscrit dans cette grande famille d’artistes qui aiment déplacer légèrement la réalité, juste assez pour que le monde ordinaire paraisse soudain moins stable qu’il n’en avait l’air. Dans cette veine, on peut aussi penser à ces créations qui brouillent la frontière entre quotidien, fiction et étrangeté visuelle. Chez Delfino Fidel, ce glissement passe par les codes de la pop culture et du design contemporain, avec un sens du raccourci visuel particulièrement efficace.
Des sculptures pop qui parlent très bien de 2026
À une époque où les symboles circulent plus vite que les idées, où les objets du quotidien deviennent des extensions d’identité, et où l’humour est parfois le dernier emballage acceptable pour une critique sociale, le travail de Delfino Fidel tombe particulièrement juste. Il ne moralise pas, il ne sermonne pas, il ne brandit pas un panneau “réfléchissez, s’il vous plaît”. Il fabrique des formes assez efficaces pour que la réflexion arrive toute seule, une demi-seconde après le sourire.
C’est peut-être là sa vraie réussite : utiliser un vocabulaire visuel hérité de la publicité, du jeu, du numérique et des objets familiers pour mieux révéler leur charge symbolique. En cela, il appartient à cette catégorie d’artistes qui ne se contentent pas de représenter leur époque, mais qui la démontent doucement, vis après vis, couleur après couleur, sourire après sourire.
Sources pour aller plus loin
Toutes les photos: crédits Delfino Fidel
• Compte Instagram officiel de l’artiste
• Collater.al
• Artsy
• Design You Trust













