Si vous pensez que laisser une trace de main sur un mur est un truc d’enfant, les habitants de Muna (au large du Sud-Est de Sulawesi, Indonésie) viennent gentiment de vous rappeler que cette “bêtise” peut durer… 67 800 ans. Dans la grotte calcaire de Liang Metanduno, des archéologues ont identifié un pochoir de main rouge très pâle (une empreinte “négative”) qui constitue, à ce jour, le plus ancien art rupestre connu.
Crédit photo Adhi Agus Oktaviana et al. (CC by ND 4.0).
Une empreinte de main préhistorique “au pochoir”
L’empreinte, très discrète, se cache sur le plafond d’une grotte calcaire et était passée inaperçue pendant des années. Ce n’est qu’en combinant nouvelles techniques d’analyse et examen minutieux qu’une équipe d’archéologues a compris l’importance de ce « fantôme de main » venu d’un autre temps
Techniquement, ce n’est pas une main trempée dans la peinture, mais un stencil : la main est posée sur la paroi, puis on souffle du pigment (souvent de l’ocre) autour. Résultat : le contour apparaît, comme une silhouette inversée. C’est simple, efficace, et visiblement très “archivable” par la géologie.
Comment peut-on dater une peinture aussi ancienne ?
La trouvaille devient vraiment solide grâce à la méthode : les chercheurs ont daté non pas le pigment (compliqué), mais les dépôts de calcite (des mini-speleothèmes) qui se sont formés par-dessus l’empreinte avec le temps. En utilisant la datation uranium-thorium (U-Th / uranium-series) sur cette calcite, on obtient un âge minimum : l’empreinte est forcément au moins aussi vieille que la couche minérale qui la recouvre. C’est ainsi qu’ils aboutissent à ≥ 67 800 ans pour un des pochoirs de Liang Metanduno.
Pourquoi les doigts ressemblent à des griffes ?
Détail intrigant : l’empreinte a des doigts très fins et pointus, donnant un aspect un peu “griffe”. Les chercheurs discutent l’idée d’une stylisation volontaire (plutôt qu’un simple hasard), ce qui ouvre une piste : on ne serait pas seulement dans “je marque mon passage”, mais déjà dans un geste symbolique, voire narratif.
Ces doigts allongés et triangulaires pourraient évoquer des griffes animales, voire une créature hybride mi-homme mi-animal. Sur d’autres parois de Sulawesi, on trouve déjà des scènes montrant des êtres interprétés comme des figures part-humaines part-animales, ce qui renforce l’idée d’un imaginaire symbolique riche et complexe.
Crédit photo Adhi Agus Oktaviana et al. (CC by ND 4.0).
Sulawesi et Muna : la zone qui fait sauter les records
Ce n’est pas un coup isolé. Sulawesi (et ses îles proches) est en train de devenir le cauchemar des classements “Top 10 de l’art préhistorique” : il faut tout réécrire tous les deux ans. Le même ensemble de recherches s’inscrit dans une dynamique déjà spectaculaire dans la région, où l’on a récemment repoussé très loin les dates de l’art rupestre.
Le précédent record indonésien, une peinture rupestre de cochons verruqueux, longtemps présentée comme l’une des plus anciennes du monde est également de Sulawesi.
Le record pourrait toutefois être largement battu par des empreintes de mains d’enfants sur le plateau tibétain, mais il n’a pas été démontrer que ces dernières étaient intentionnelles, donc non classées en tant qu’art rupestre.
Ce que ça raconte sur les humains qui traversaient la Wallacea
Pourquoi cette empreinte de main préhistorique passionne autant ? Parce qu’elle se trouve en Wallacea, ce chapelet d’îles entre l’Asie continentale et l’ancien continent Sahul (Australie–Nouvelle-Guinée–Tasmanie). Beaucoup d’articles relient cette découverte à la question des migrations humaines vers l’Australie, en cohérence avec des hypothèses d’arrivée très ancienne.
Les auteurs jugent très probable que la main appartienne à un Homo sapiens, même s’il reste difficile d’exclure totalement d’autres groupes humains anciens comme peut-être Néandertal, auteur des gravures de La Roche-Cotard.
Voici une courte vidéo sur le sujet:
Une empreinte de main préhistorique qui ouvre l’imaginaire
Au-delà du record, cette découverte éclaire l’évolution de la pensée symbolique. Le geste de laisser une trace de sa main sur la roche – et de la transformer, peut-être, en main de créature – témoigne d’une capacité d’abstraction et d’un rapport au monde mêlant humains, animaux et êtres imaginaires.
Perdue dans l’obscurité d’une grotte d’Indonésie, cette main en négatif agit comme un pont entre nous et des humains qui vivaient il y a près de 68 000 ans. Elle nous rappelle que le besoin de marquer son passage, de raconter et de transformer le réel en images remonte à des profondeurs temporelles plutôt vertigineuses.
Sources pour aller plus loin
• Nature
• ABC
• National Geographic
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