Vous tombez d’abord sur une forme familière : une souche d’arbre, sectionnée net, comme après une coupe en forêt. Puis votre cerveau bugue une demi-seconde… parce que l’écorce est faite de tissus, de coutures, de morceaux de vêtements. Et surtout, parce que la “chair” du bois — ces cernes, ces fibres, ces dégradés internes — ressemble étrangement à un intérieur de corps : rose, rouge, violet, parfois presque organique.
C’est exactement l’effet recherché par Tamara Kostianovsky, artiste textile basée à Brooklyn, qui transforme des textiles récupérés en sculptures d’un réalisme troublant. Si vous aimez quand le tissu quitte le statut de “matière douce” pour devenir carrément sculptural, vous devriez aussi jeter un œil à ces animaux textiles hyper expressifs de Mila Zemliakova : même logique d’illusion, autre bestiaire.
Une sculpture textile qui parle de deuil, de cycle… et de nos placards
Le point de départ n’est pas seulement esthétique. Dans cette série, Kostianovsky utilise notamment des vêtements — parfois chargés d’histoire personnelle — pour faire surgir une forme naturelle “coupée”, comme un arrêt sur image. Le textile devient alors une matière double : souvenir intime et déchet de consommation. Et c’est là que ses souches prennent une dimension inattendue : elles ne représentent pas juste un arbre abattu, elles racontent aussi une transformation, une recomposition, un retour à la terre.
L’artiste joue sur une analogie dérangeante mais très efficace : le bois coupé et le corps partagent un même destin physique — se défaire, nourrir autre chose, disparaître… sans vraiment disparaître. Dans le fond, c’est de la poésie. Avec des points de suture (et sans anesthésie).
Pachamama, Andes et “post-industrie” : l’idée derrière ces souches
Kostianovsky évoque une inspiration liée aux cultures andines et à l’idée d’une Terre-mère incarnée par le paysage. Ici, intégrer des vêtements à des formes naturelles revient à replacer l’humain dans un cycle, au lieu de le laisser hors-sol, hors-nature, façon “j’achète donc je suis”.
Ce qui rend la série très actuelle, c’est qu’elle fonctionne sur deux niveaux : un niveau intime (la mémoire, les traces matérielles d’une vie) et un niveau culturel/écologique (l’abondance textile, la surproduction, la relation “post-industrielle” au vivant). D’autres œuvres “détournent le doux” pour parler de choses sérieuses, par exemple les sculptures antiques en peluche de Sergio Roger, où le moelleux sert de cheval de Troie pour interroger notre rapport aux icônes et à la matière.
Comment ces souches tiennent debout (et pourquoi ça a l’air si “vrai”)
Même si l’œuvre est textile, on n’est pas sur une peluche géante posée au sol : pour obtenir cette présence sculpturale, il faut une structure, un volume, une “colonne vertébrale” interne. Ensuite, l’artiste vient construire la surface comme on construirait une peau : bandes, couches, fragments, coutures, tensions, plis… Le réalisme naît d’un truc très simple (et très exigeant) : la maîtrise des volumes et des transitions.
Ce qui bluffe, c’est la lecture immédiate : votre œil comprend “bois” avant de comprendre “tissu”. Puis il revient en arrière, inspecte, et découvre la triche — c’est là que l’œuvre mord. Les couleurs internes, notamment, ne cherchent pas à imiter fidèlement une section de tronc : elles suggèrent plutôt quelque chose de vivant, presque anatomique. Résultat : on est pris entre fascination et léger malaise… ce qui, avouons-le, est souvent le meilleur carburant pour le partage.
Du textile “mignon” au textile “inquiétant” : la même matière, des effets opposés
Ce qui est intéressant, c’est que le textile est un matériau associé au confort, à l’enfance, au foyer. Kostianovsky le pousse vers autre chose : la coupe, la trace, la blessure, le cycle. Et cette bascule n’est pas unique : on la retrouve aussi chez des artistes qui exploitent le tissu pour créer une présence étrange, parfois carrément inquiétante. Exemple parfait : les énormes araignées de tissus de Mister Finch — même virtuosité, même ambiguïté (et, au passage, une excellente manière de tester votre tolérance aux huit pattes sans avoir à déménager).
À l’inverse, d’autres créateurs utilisent patchwork et couture pour produire un attachement immédiat, presque affectif : c’est le cas de ces chiens textiles en patchwork signés Barbara Franc, où le tissu devient une personnalité, une présence, un “compagnon” plutôt qu’un choc visuel. Même matière, autre émotion : c’est là que le textile est redoutable.
Une œuvre qui s’inscrit dans un univers plus large
Les souches ne sont pas un ovni isolé : Kostianovsky travaille depuis des années sur des séries où le tissu devient organique — carcasses, oiseaux, végétation — toujours avec ce mélange de beauté et de tension. Elle fabrique un monde qui ressemble à la nature… mais une nature passée au filtre de notre époque : celle qui accumule, use, jette, garde des souvenirs dans des tiroirs, puis redécouvre que rien ne disparaît vraiment.
Et c’est précisément ce qui rend ses “tree stumps” si efficaces : elles tiennent en une image ultra lisible (une souche), tout en vous forçant à regarder une seconde fois (le tissu), puis une troisième (l’organique). En bref : un piège à œil, cousu main, et diablement photogénique — donc parfaitement taillé pour l’univers insolite et artistique que nous affectionnons ici.
Sources pour aller plus loin
Toutes les photos: crédits tamara_kostianovsky.
• le site web de l’artiste
• son compte Instagram
• Colossal









