À Paris, il existe un sport discret mais addictif : chasser les détails de façade. Et dans la catégorie “vous ne pouvez pas la rater, même si vous essayez”, la Grande Cariatide de la rue de Turbigo joue en première division.
Crédit photo Philippe Alès (CC BY-SA 3.0).
Au 57 rue de Turbigo (3e arrondissement), à deux pas du musée des Arts et Métiers, une figure monumentale – drapée à l’antique, ailes déployées, regard calme – grimpe sur trois étages et semble soutenir l’angle de l’immeuble comme si c’était la chose la plus normale du monde. Le message implicite : “Oui, j’ai un balcon sur la tête. Et alors ?”.
Une “cariatide” pas comme les autres
Une cariatide, c’est une statue (souvent féminine) utilisée comme support architectural, façon “colonne vivante”. La version masculine s’appelle un atlante. Paris en compterait plus de 500, surtout sur les porches et façades des immeubles des XVIIe–XIXe siècles.
Sauf que celle-ci triche un peu avec le règlement : elle a des ailes. D’où ses surnoms persistants d’“ange” (parfois “ange bizarre”) plutôt que simple figure néoclassique. Et c’est précisément ce mélange – corps antique + attributs célestes – qui rend la Grande Cariatide si hypnotique : on est entre l’ornement haussmannien et la créature mythologique en pause-café.
Crédit photo CVB (CC BY-SA 4.0).
Les détails qui intriguent : la bourse et la myrrhe
En observant de près (ou en zoomant sans honte), deux éléments reviennent souvent dans les descriptions :
• Une petite bourse tenue dans la main droite, qui a inspiré un ancien sobriquet populaire (“la femme qu’a l’sac”).
• Un brin de myrrhe dans la main gauche, interprété comme un clin d’œil aux références antiques, et parfois associé à des évocations plus symboliques.
Résultat : on ne sait plus si l’on regarde une allégorie, une protectrice, une “charité” urbaine… ou juste la preuve que les façades parisiennes ont, elles aussi, un sens du drama très assumé.
Une œuvre du grand Paris haussmannien
La Grande Cariatide est généralement datée autour de la période d’ouverture et de transformation massive des rues parisiennes au XIXe siècle, dans le grand mouvement de chantiers associé aux travaux haussmanniens. Plusieurs sources la rattachent à un immeuble de la fin des années 1850 / début 1860 et citent l’architecte Eugène Demangeat.
Si vous aimez visualiser ce Paris en pleine métamorphose (et comprendre pourquoi ces décors surgissent à cette époque), vous pouvez prolonger la balade avec ces photos de Paris au 19e siècle : on y voit une ville qui s’élargit, s’aligne… et se pare de façades qui veulent en mettre plein la corniche.
Crédit photo patrick janicek (CC BY 2.0).
Pourquoi elle marque autant : l’effet “sculpture vivante”
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la taille, même si elle est considérée comme la plus grande cariatide parisienne. C’est l’illusion de mouvement : la posture, les drapés, les ailes… tout donne l’impression que la statue n’est pas une colonne, mais une présence. Une présence qui “tient” le bâtiment comme un numéro de cirque silencieux.
Ce goût pour les anges sculptés qui défient l’œil, vous l’avez peut-être déjà croisé sur 2tout2rien :
• avec cette sculpture d’un ange qui semble flotter au-dessus du sol (même sensation de gravité qui hésite),
• ou cet ange en “origami” sculpté dans le marbre, où la pierre se met à faire semblant d’être du papier. Ici, la pierre fait semblant d’être… un pilier céleste.
Un clin d’œil cinéma : Agnès Varda et les cariatides
Les cariatides parisiennes ont même eu droit à un film-essai signé Agnès Varda : Les Dites Cariatides (1984), court documentaire qui promène la caméra sur ces “femmes-statues” souvent ignorées, avec poésie et humour. La Grande Cariatide s’inscrit parfaitement dans cet esprit : un trésor urbain visible par tous… mais regardé par trop peu de monde.
Où voir la Grande Cariatide
Adresse : 57 rue de Turbigo, 75003 Paris (angle d’immeuble, quartier Arts-et-Métiers).
Ses coordonnées GPS sont : 48° 51′ 55,81″ N ; 2° 21′ 22,67″ E (48.865504, 2.356297).
Voici sa position sur Google Maps:
Sources pour aller plus loin
France Today.
Paris Zigzag.
Wikipédia.
Paris c’est aussi (beaucoup) la tour Eiffel. Découvrez l’histoire de Victor Lustig, cet escroc célèbre qui l’a vendu deux fois.



