Le cactus diable rampant (Stenocereus eruca) est l’un de ces organismes qui donnent l’impression que la nature a voulu tester un scénario de science-fiction… puis l’a laissé dans le désert. Contrairement aux cactus “classiques” (comme le Saguaro ou le cactus éléphant), celui-ci ne pousse pas comme une colonne. Il rampe, s’enracine, abandonne ses vieux tronçons… et, au fil du temps, “se déplace”.
Crédit photo Peter Zika (CC BY-NC 4.0).
Mais attention : il ne marche pas comme un animal. C’est beaucoup plus sournois (et beaucoup plus élégant).
Un cactus couché, armé, et taillé pour les sables côtiers
Stenocereus eruca vit sur les plaines côtières de la région de Magdalena, en Basse-Californie du Sud (Mexique), sur des sols sableux/alluviaux près du littoral.
Là-bas, on est sur un désert très sec : certaines stations météo tournent autour de 64 à 104 mm de pluie annuelle (avec parfois des déluges brefs lors d’ouragans).
SciELO
Côté “fiche d’identité”, on est sur un cactus prostré (couché) capable de former des colonies denses. Il peut faire jusqu’à ~2 m de long, avec de nombreuses côtes (jusqu’à une vingtaine selon les descriptions) et des épines bien décidées à décourager tout ce qui a de la peau.
Crédit photo Scott Zona (CC BY-NC 2.0).
Comment il “se déplace” (sans jambes, sans roues… et sans honte)
Le mécanisme est simple et génial :
• L’extrémité avant (la “tête”) continue de croître et se relève légèrement.
• La tige, au contact du sol, développe de nouvelles racines sur sa face inférieure.
• L’extrémité arrière (la “queue”) vieillit, dépérit, finit par se désagréger.
Résultat : la plante conserve une zone active à l’avant, perd de la matière à l’arrière, et la colonie “avance” lentement. C’est une migration par tapis roulant biologique.
Dans de bonnes conditions, certaines sources indiquent que la progression peut être notable, alors qu’en conditions défavorables elle devient très lente.
Crédit photo delaneyristic (CC BY-NC 4.0).
Le vrai super-pouvoir : survivre grâce au clonage
Ce cactus est réputé très clonal : une grande partie de la “reproduction” se fait par enracinement de segments et expansion végétative, ce qui est crucial quand le recrutement de jeunes plantules est faible.
Pourquoi les semis sont rares ? Parce que la reproduction sexuée est compliquée :
• fleurs majoritairement nocturnes,
• autoincompatibilité (il ne peut pas juste “s’auto-féconder tranquille”),
• nectar pouvant aller jusqu’à ~200 µL avec une concentration en sucres ~21–23%,
• pollinisateurs observés : sphinx (ex. Hyles lineata, Erinnys ello) et une abeille native,
• mais un taux de fructification souvent faible (≈ 0,03 à 0,15 selon les années et populations étudiées).
Donc quand les pollinisateurs font défaut (il n’a pas l’odeur nauséabonde du cactus étoile de mer pour les attirer), le cactus sort son plan B : se cloner.
Crédit photo Mariana Delgado-Fernández (CC BY-NC 4.0).
Une espèce protégée… et convoitée
Sur le papier, on voit parfois passer “Least Concern” (ancienne évaluation IUCN). Mais au Mexique, l’espèce apparaît sur la norme officielle NOM-059-SEMARNAT-2010 en catégorie “A” (Amenazada / menacée).
Et les menaces sont très concrètes :
• perte d’habitat (conversion vers l’agriculture),
• collecte illégale (plante rare = plante “trophée”).
Certaines sources grand public évoquent même des prix de 4 000 à 5 000 $ pour un segment sur le marché noir.
Ajoutez à ça le fait qu’il peut former des tapis épineux gênants pour le bétail : des colonies sont parfois détruites pour “nettoyer” le terrain.
credit David Midgley (CC BY-NC-ND 2.0)
Bonus un peu technique : les graines et le sel (oui, le désert côtier, ça sale)
Une étude expérimentale sur la germination montre que la salinité impacte nettement la germination et la croissance des plantules : par exemple, on observe une germination autour de 31% (0 dS/m), pouvant monter vers ~39–42% (2–4 dS/m), puis chuter vers ~14% (10 dS/m), avec une baisse marquée du “poids frais” des plantules quand le sel augmente.
Traduction : même à l’état de graine, ce cactus vit dans un environnement où le sel peut compliquer la vie. Ce qui rend la destruction de son habitat encore plus… contre-productive.
D’autres images du cactus diable rampant, Stenocereus eruca, en vidéo:
En résumé
Le cactus diable rampant ne “marche” pas : il avance en se reconstruisant. Il combine une stratégie de survie redoutable (clonage + enracinement progressif) avec une biologie reproductive fragile (pollinisation capricieuse, fructification faible). Et comme souvent avec les raretés : il attire autant la curiosité que les ennuis.
Et si un jour vous tombez dessus : admirez, photographiez… et laissez-le continuer sa lente traversée. (Il a déjà assez donné de sa personne.)
Un cactus dont les épines n’effraieraient probablement pas un dromadaire affamé
… mais qui mérite quand même un peu de respect.
Crédit photo Tania Pérez Fiol (CC BY-NC 4.0).
Sources pour aller plus loin
• Springer
• Science Direct
• PubMed
• JPACD
• Profepa
• CITES
• SciElo






Retour de ping : Un gigantesque cactus éléphant en 1885 - 2Tout2Rien