Imaginez la scène : au cœur de Madagascar, une tribu organise un rituel. Une femme s’avance, comme hypnotisée. Devant elle, un arbre étrange — ventru, presque animal — déploie des sortes de “palpes” ou de tentacules végétaux. Ça se contracte, ça enlace, ça serre… et la victime disparaît dans une orgie chlorophyllienne. À la fin, l’arbre mangeur d’hommes “boit”, digère, et tout le monde rentre déjeuner (léger).
Illustration IA par 2tout2rien.
Sauf qu’en réalité, l’arbre n’a jamais mangé personne. Ce qu’il a dévoré avec un appétit redoutable, ce sont surtout les colonnes des journaux et notre goût éternel pour les histoires qui font peur.
D’où vient l’histoire de “l’arbre mangeur d’hommes” ?
La version la plus célèbre apparaît dans la presse américaine au XIXe siècle. Un article raconte qu’un certain Karl Leche, présenté comme explorateur allemand, aurait observé à Madagascar une tribu (souvent nommée Mkodo/Mkodi) sacrifiant une femme à un arbre géant appelé Crinoida Dajeeana. L’arbre aurait des sortes de “lianes” ou “tentacules” qui enserrent la victime, puis la “digèrent”.
Le récit a été popularisé par un papier publié dans le New York World en avril 1874, selon une analyse de la Royal Botanical Gardens (RBG) au Canada.
Dit comme ça, on a un cocktail parfait : exotisme + pseudo-science + frisson. Bref : le carburant premium du sensationnalisme.
Le canular de 1874 : pourquoi ça ressemble à du vrai… sans en être
Plusieurs enquêtes et analyses modernes classent l’affaire comme un hoax (canular) : personnages invérifiables, détails invraisemblables, absence totale de preuves botaniques, et aucune observation crédible sur le terrain. La RBG résume très clairement la “dynastie” de ces récits de plantes monstrueuses, dont Crinoida Dajeeana serait une des “vedettes” historiques.
Hoaxes.org archive également l’histoire comme une fabrication de presse.
Et un billet documenté sur l’histoire du jardinage rappelle que tout (personnes, tribu, revue citée) s’effondre dès qu’on cherche des traces sérieuses.
Le détail savoureux : à l’époque, il suffisait souvent d’un nom “scientifique” bien latinisé et d’un ton très sérieux pour donner à une histoire la solidité apparente d’un rapport d’expédition. Cerise sur le gâteau, le Crinoida évoque les crinoïdes, ces animaux marins à « tentacules » stimulant l’imagination.
Illustration IA par 2tout2rien.
Pourquoi l’arbre mangeur d’hommes a-t-il autant marqué ?
Parce qu’il arrive à un moment où le public découvre un truc déjà incroyable : les plantes carnivores existent et certaines, comme la népenthès, sont même capables de manger des animaux.
On sait alors que certaines plantes piègent des proies et les digèrent. Donc l’idée “une plante peut manger” devient plausible… et certains poussent le curseur jusqu’à “une plante peut manger un humain”.
La presse et la fiction s’emparent vite du filon. SFGate explique que “l’arbre mangeur d’hommes de Madagascar” a contribué à inspirer toute une lignée de plantes sinistres en littérature et culture pop.
Autrement dit : même faux, le mythe est fertile.
Ce que font vraiment les plantes carnivores (et pourquoi elles ne mangent pas d’humains)
Les plantes carnivores ne sont pas des monstres, mais des spécialistes de la débrouille. Elles vivent souvent dans des sols pauvres (notamment en azote) et complètent leur régime en capturant de petites proies. Elles digèrent via enzymes ou bactéries et récupèrent surtout des nutriments (azote, sels minéraux) pour survivre dans des environnements difficiles.
Pourquoi “arbre mangeur d’hommes” ne colle pas biologiquement ?
• Échelle et énergie : piéger un humain demande une structure gigantesque, robuste, et un coût énergétique énorme.
• Digestion : même chez les carnivores, la digestion est lente. Un “repas humain” serait un chantier… et un risque sanitaire (pourriture, microbes). (voir ces plantes carnivores et leurs proies en vidéo time-lapse.)
• Évolution : les carnivores ont évolué pour de petites proies fréquentes, pas pour un jackpot rare et dangereux.
Conclusion : si une plante devait choisir entre “attraper des insectes” et “tenter un adulte en pleine possession de ses chaussures”, elle choisirait l’insecte. Par pragmatisme. Et aussi peut-être parce que l’insecte se plaint moins sur TripAdvisor.
Il est toutefois peu recommandé de trop jouer avec ces plantes, encore moins d’y mettre la langue.
Madagascar : pas besoin d’un arbre cannibale pour être fascinante
Le plus ironique, c’est que Madagascar est déjà l’un des endroits les plus spectaculaires au monde côté nature. Entre espèces endémiques, forêts, baobabs et animaux étonnants, l’île n’a pas besoin d’un arbre carnivore géant pour alimenter l’imaginaire. Et elle regorge de créatures stupéfiantes comme le fossa, les lémuriens, le aye-aye et tant d’autres!
Madagascar abrite aussi des végétaux intrigants comme le kumanga (Erythrophleum couminga), un arbre toxique utilisé historiquement comme « arbre d’épreuve » pour des tests mortels : son écorce paralyse ou tue par simple ingestion ou contact prolongé. D’autres, comme Cerbera venenifera, sont connus pour leur dangerosité, mais sans capacité prédatrice active. Ces espèces toxiques ont alimenté le folklore local, où des dormeurs sous leurs fleurs succombent au nectar vénéneux. Pour la sieste en-dessous, l’arbre boulet de canon me parait toutefois bien plus dangereux.
FAQ
L’arbre mangeur d’hommes existe-t-il vraiment ?
Non : l’histoire la plus célèbre (Madagascar, Karl Leche, Crinoida Dajeeana) est considérée comme un canular de presse du XIXe siècle.
Pourquoi parle-t-on de Madagascar ?
Parce que le récit “original” situe l’événement sur l’île, ce qui renforce l’exotisme et l’effet “expédition”. Les analyses modernes n’en trouvent pas de confirmation sérieuse.
Les plantes carnivores peuvent-elles manger un humain ?
Non. Elles digèrent surtout de petites proies pour récupérer des nutriments, dans des milieux pauvres.
D’où vient l’idée de plante qui mange des gens ?
De récits sensationnalistes et de la fiction, nourris par l’existence réelle des plantes carnivores.
Sources pour aller plus loin
• Royal Botanical Gardens
• Hoaxes.org
• The Garden History Blog
• Encyclopaedia Britannica
• SFGate
Plante carnivore, découvrez également la fleur à longue tige de la dionée attrape-mouche.

