La chenille masquée du papillon Pasha (Herona marathus) a un super-pouvoir rare : elle vous fait croire, l’espace d’une seconde, qu’un petit dragon s’est perdu sur une feuille. Corps vert, lignes jaunes… et à l’avant, une “tête” qui évoque un masque (voire un emoji qui aurait mal dormi). Le genre de créature qui mérite sa place sur 2tout2rien, entre “mignon” et “pourquoi la nature fait ça ?”.
Crédit photo teptong.
Où vit le Pasha ?
Le Pasha est un papillon de forêt humide, assez commun jusqu’à environ 1 200 m d’altitude dans certaines zones comme Sikkim et Darjeeling, en Inde. Il fréquente les forêts secondaires, les lisières et les vallées où les arbres fruitiers et les plantes nourricières de la chenille sont abondants. L’adulte se rencontre souvent entre 600 et 900 m d’altitude, là où la végétation reste dense et humide.
Comme beaucoup de Nymphalidae, il est attiré par les fruits trop mûrs tombés au sol : au lieu de se nourrir principalement de nectar, le Pasha vient volontiers lécher la pulpe fermentée des mangues, bananes ou autres fruits en décomposition. On peut aussi le voir en « puddling », c’est‑à‑dire en train de pomper les sels et minéraux présents dans la boue ou les zones humides.
Crédit photo Fabriciodo (CC BY-NC 4.0).
Un papillon sobre… jusqu’à ce qu’on tombe sur sa larve
L’adulte de Herona marathus est un papillon de belle taille, avec une envergure souvent comprise entre 70 et 90 mm selon les sous‑espèces. Le dessus des ailes est brun sombre, orné de deux larges bandes discales blanches ou jaune pâle qui traversent les ailes antérieures et postérieures.
Chez certaines formes, ces bandes sont très larges et presque confluent, donnant un contraste marqué sur le fond brun, ce qui a valu au papillon le nom vernaculaire de « Yellow Pasha » dans certaines régions. Le revers des ailes est plus doux, rayé et ponctué de tons bruns et plus clairs, ce qui permet un excellent camouflage lorsqu’il se pose ailes fermées sur un tronc ou une branche.
Crédit photo Alexius L.Z.L (CC BY-NC 4.0).
Une chenille masquée (ou casquée) digne d’un film de science‑fiction
Si l’imago est élégant, la vedette de l’espèce reste la chenille. Elle affiche une silhouette étonnante, qui rappelle à la fois un bourgeon, un petit dragon et un alien végétal. Dès l’éclosion, la jeune chenille est allongée, verte à jaune‑verdâtre, mais ce qui frappe, ce sont les excroissances sur la tête et parfois le corps, formant comme un casque à plusieurs cornes et des bosses qui brouillent totalement sa forme. Le côté dragon reste toutefois bien différent de celui de ses cousines du sous-genre Polyura.
En grandissant, la chenille adopte un vert plus franc, souvent ponctué de minuscules points plus clairs, avec une ligne latérale plus pâle qui souligne le corps. À ce stade, la « tête casquée » est bien développée : quatre cornes ou prolongements rigides partent du crâne comme un casque de guerrier miniature. Sur les derniers stades, des ocelles (fausses taches en forme d’yeux) peuvent apparaître sur le dos, renforçant l’illusion d’un animal bien plus grand et potentiellement dangereux. Une technique adoptée également dans un tout autre style par la chenille chapelier fou.
Crédit photo mathisa.
Camouflage, trompe‑l’œil et stratégie anti‑prédateurs
L’allure de la chenille de Pasha n’est pas qu’une fantaisie : c’est une panoplie de survie. Les excroissances céphaliques brisent la silhouette classique d’une chenille et la font ressembler à un bourgeon muni de petites feuilles ou à une excroissance de l’écorce, ce qui la rend difficile à repérer pour les oiseaux insectivores.
Les taches en forme d’yeux et le « casque » peuvent aussi fonctionner comme un trompe‑l’œil : vues de profil ou de dessus, ces structures font penser à la tête d’un reptile ou d’un autre animal, dissuadant certains prédateurs de tenter leur chance. Ajoute à cela la couleur verte parfaitement accordée aux feuilles de sa plante hôte et on obtient une chenille qui, malgré son côté spectaculaire pour un observateur humain, est presque invisible dans son environnement.
Autre détail intéressant : comme d’autres chenilles de grands Nymphalidae, elle mène une vie plutôt discrète, cachée la journée sur une feuille où elle a tissé une sorte de petit tapis de soie blanche. Elle sort surtout la nuit pour se nourrir, limitant ainsi les risques de prédation.
Crédit photo teptong.
Cycle de vie : de la feuille au tronc d’arbre
La femelle Pasha pond ses œufs isolément ou en petits groupes sur la plante hôte de la chenille, comme c’est le cas pour d’autres Pasha et proches parents qui utilisent notamment des arbustes ou arbres spécifiques (par exemple les arbousiers pour le Pacha à deux queues méditerranéen ou les micocouliers pour la sous-espèce des Andaman). Une fois l’œuf éclos, la jeune chenille commence par grignoter la feuille qui l’a vue naître, puis explore progressivement sa plante à la recherche des parties les plus tendres.
Au fil des semaines, elle subit plusieurs mues (souvent cinq), gagnant à chaque fois en taille et en complexité de motifs. Lorsqu’elle est prête à se métamorphoser, elle se fixe sous une feuille ou sur une tige et se transforme en chrysalide suspendue, dont la forme et la couleur imitent souvent un fragment de feuille sèche ou un bout de tige. Après une dizaine de jours à quelques semaines, selon la saison et la température, l’adulte émerge, laisse sécher ses ailes et s’envole vers les lisières de forêt et les clairières fruitées.
Crédit photo 帕索卡 (CC BY-NC 4.0).
Comportement : un papillon discret et difficile à voir
Herona marathus n’est pas forcément le papillon le plus facile à observer malgré sa taille. Dans certaines régions, il est décrit comme « assez commun », mais il reste très discret. Quand il est dérangé, il a tendance à se poser sur un tronc, la tête vers le bas, ailes fermées, parfaitement aligné avec les motifs de l’écorce : dans cette position, ses bandes et son revers brun rayé le rendent presque invisible.
Cette stratégie de camouflage, ajoutée au fait qu’il se tient souvent à l’ombre ou en sous‑bois, explique qu’il soit beaucoup moins photographié que d’autres grands papillons plus colorés et plus floricoles. Pour les observateurs, les meilleures occasions d’observation restent les fruits tombés en lisière de forêt ou les zones humides où les mâles viennent « boire » les sels minéraux.
Crédit photo 帕索卡 (CC BY-NC 4.0).
Vidéo de la chenille casquée
Moins discrète que la chenille-bâton, voici une petite vidéo de cette chenille casquée:
La chenille masquée star d’internet ?
Depuis quelques années, la chenille du Pasha fait régulièrement le buzz sur les réseaux sociaux, souvent présentée comme « la chenille la plus étrange du monde » ou « un alien vert à quatre cornes ». Les photos très détaillées, où l’on voit la tête casquée, les cornes et les ocelles, circulent sur Reddit, Instagram et les sites de nature, alimentant l’émerveillement mais aussi un certain malaise chez les entomophobes.
Elle n’est toutefois pas dangereuse, à la différence de Lonomia obliqua, et cette chenille masquée ou casquée fait plus sourire qu’autre chose à l’instar de la chenille smiley.
Pour les naturalistes, cette chenille est surtout un exemple spectaculaire de l’ingéniosité de l’évolution en matière de camouflage et de trompe‑l’œil. Pour un photographe nature ou un curieux, tomber sur une chenille de Pasha, c’est un peu comme découvrir un figurant échappé d’un film de science‑fiction, tapi sur une simple feuille verte.
Sources pour aller plus loin
• Wikipédia
• Yutaka
• Pahar
• Ovid
• Wikidata
Plus dissuasive à mon goût, découvrez également cette chenille à tentacules.






