La chenille de Uraba lugens peut être surnommée le chapelier fou : au fil de ses mues, elle conserve certaines anciennes capsules rigides de sa tête et les empile au-dessus de la nouvelle. Le résultat ressemble à un étrange chapeau formé de plusieurs « têtes » superposées.
Ce curieux empilement n’est pas seulement décoratif. Des expériences ont montré qu’il peut servir de fausse cible face aux prédateurs et même d’arme mécanique pour détourner leurs attaques. Une stratégie étonnante pour une chenille qui ne mesure elle-même que quelques centimètres.
Une chenille Uraba lugens avec son étonnant empilement de capsules céphaliques. Crédit photo John Tann (CC BY 2.0).
À retenir
- Uraba lugens est une chenille australienne surnommée en anglais gum-leaf skeletoniser.
- Elle passe généralement par 8 à 14 stades larvaires.
- À partir d’environ son cinquième stade, elle peut conserver les capsules céphaliques de ses anciennes mues.
- Cette pile agit comme une fausse cible et une protection contre certains prédateurs.
- Les jeunes chenilles se nourrissent en groupe et « squelettisent » les feuilles d’eucalyptus.
- Ses poils peuvent provoquer des irritations cutanées.
- Native d’Australie, l’espèce s’est aussi établie en Nouvelle-Zélande.
Pourquoi Uraba lugens empile-t-elle ses anciennes têtes ?
Lorsqu’une chenille grandit, son exosquelette rigide ne peut pas s’étirer indéfiniment. Elle doit donc muer régulièrement pour en fabriquer un nouveau, plus grand.
Chez Uraba lugens, une partie de l’ancienne enveloppe ne tombe pas toujours au sol.
La capsule rigide qui entourait la tête reste attachée au-dessus de la nouvelle, puis une autre vient parfois s’y ajouter à la mue suivante.
Ce ne sont donc pas de véritables têtes complètes, mais des capsules céphaliques provenant des anciennes mues.
La chenille passe généralement par 8 à 14 stades larvaires et commence habituellement à conserver ces capsules autour du cinquième stade.
Uraba lugens sur une feuille d’eucalyptus, avec plusieurs anciennes capsules céphaliques empilées. Crédit photo Donald Hobern (CC BY 2.0).
Le principe rappelle à quel point la mue peut produire des structures étonnantes chez les arthropodes. On peut également observer la mue spectaculaire d’une araignée quittant son ancien exosquelette.
Un faux visage pour tromper les prédateurs
Pendant longtemps, plusieurs fonctions ont été proposées pour expliquer cet étrange « chapeau » : rendre la chenille plus imposante, détourner les attaques ou constituer une protection physique.
Une étude expérimentale publiée en 2016 dans la revue scientifique PeerJ a permis d’aller beaucoup plus loin.
Les chercheurs ont comparé des chenilles conservant leur pile de capsules céphaliques avec d’autres auxquelles elle avait été retirée.
Lors d’expériences avec une punaise prédatrice, la différence était spectaculaire.
Une attaque contre une chenille privée de son chapeau durait au maximum environ 14 secondes. Lorsque les capsules étaient présentes, l’attaque pouvait durer 127 secondes ou davantage.
Le prédateur plantait à plusieurs reprises son rostre dans les anciennes capsules au lieu d’atteindre immédiatement la véritable tête.
La chenille agitait également son empilement pour repousser ou dévier le rostre de son assaillant.
Les chercheurs concluent que ces anciennes têtes fonctionnent donc à la fois comme :
- un leurre, qui offre une fausse cible ;
- une arme défensive, utilisée pour gêner physiquement l’attaque.
Même avec cette protection, la chenille n’est évidemment pas invulnérable.
Dans un autre registre de tromperie visuelle, certaines chenilles semblent déjà porter un masque sans avoir besoin d’empiler leurs anciennes mues, comme cette chenille dont la tête évoque un crâne ou un smiley.
Vue de face d’une chenille Uraba lugens, avec les capsules céphaliques de ses anciennes mues empilées au-dessus de sa tête. Crédit photo Tony Eales (CC BY-SA 4.0).
Vidéo de la chenille de Uraba lugens
La chenille se défendant avec son casque de tête face à l’attaque d’un insecte, en vidéo:
Le « gum-leaf skeletoniser », mangeur d’eucalyptus
Uraba lugens est connue en anglais sous le nom de gum-leaf skeletoniser, littéralement le « squelettiseur des feuilles d’eucalyptus ».
Le surnom décrit précisément les dégâts provoqués par les jeunes chenilles.
Pendant leurs premiers stades, elles restent souvent regroupées et consomment les parties tendres de la feuille en laissant une bonne partie de ses nervures.
La feuille prend alors un aspect de squelette.
De jeunes chenilles Uraba lugens regroupées sur une feuille d’eucalyptus. Crédit photo Donald Hobern (CC BY 2.0).
En grandissant, les larves deviennent plus dispersées et peuvent consommer pratiquement toute la feuille.
Les eucalyptus constituent leurs principales plantes hôtes, mais l’espèce peut également s’attaquer à d’autres arbres de la famille des Myrtacées.
Des infestations importantes et répétées peuvent ralentir la croissance des arbres et, dans les cas les plus sévères, provoquer leur dépérissement.
Une chenille australienne devenue invasive en Nouvelle-Zélande
Uraba lugens est native d’Australie.
Elle s’est également installée en Nouvelle-Zélande après plusieurs introductions accidentelles à partir des années 1990.
Le Ministry for Primary Industries néo-zélandais indique qu’une première population avait été détectée à Tauranga en 1992 puis éradiquée. L’insecte a ensuite été découvert à Auckland en 2001 et s’est progressivement répandu dans plusieurs régions du pays.
Son impact intéresse particulièrement les autorités en raison des dégâts provoqués sur les eucalyptus.
Ses poils peuvent irriter la peau
Le chapeau n’est pas la seule particularité de cette chenille.
Les larves sont couvertes de poils susceptibles de provoquer chez certaines personnes des démangeaisons ou une irritation de la peau.
Il vaut donc mieux éviter de les manipuler à mains nues.
Le ministère néo-zélandais recommande également de porter des vêtements couvrants et des gants lorsqu’il faut retirer du feuillage fortement infesté.
Il ne s’agit pas d’en faire un monstre miniature pour autant : le principal problème reste surtout le contact direct avec ses poils.
Une chenille Uraba lugens vue de profil, avec ses longs poils et son empilement caractéristique d’anciennes capsules céphaliques. Crédit photo Max Campbell (CC BY 4.0).
Une guêpe parasitoïde utilisée contre Uraba lugens
Face à la progression de l’espèce, la Nouvelle-Zélande a choisi une méthode de lutte biologique.
En 2010, l’Environmental Protection Authority a autorisé l’introduction de Cotesia urabae, une petite guêpe parasitoïde spécialisée dans l’attaque des chenilles d’Uraba lugens.
La femelle pond dans la chenille et les larves du parasitoïde se développent ensuite aux dépens de leur hôte.
L’objectif est de réduire naturellement les populations du gum-leaf skeletoniser sans avoir recours uniquement aux insecticides.
Ironie biologique : le casque d’anciennes têtes aide la chenille à gêner certains prédateurs, mais il ne suffit pas à la protéger de tous ses ennemis.
Un papillon beaucoup plus discret
Après son stade de chenille hérissée et coiffée d’une pile d’anciennes têtes, Uraba lugens se métamorphose en papillon de nuit.
L’adulte est nettement moins spectaculaire : il présente essentiellement des teintes grises et argentées et atteint environ 5 cm d’envergure.
Le papillon adulte Uraba lugens, beaucoup plus discret que sa chenille. Crédit photo Donald Hobern (CC BY 2.0).
L’espèce appartient à la famille des Nolidae.
Entre la larve portant les restes de ses propres mues sur la tête et l’adulte presque anonyme, difficile d’imaginer qu’il s’agit du même insecte.
Une protection fabriquée avec ses propres mues
De nombreuses chenilles utilisent leur environnement pour se protéger. Certaines construisent même des fourreaux avec des brindilles et des fragments de végétaux.
Uraba lugens a choisi une méthode encore plus économique : elle recycle directement les morceaux les plus solides de ses anciennes mues.
Ce qui ressemblait à un simple chapeau bizarre se révèle donc être un véritable équipement défensif, capable de tromper un prédateur et de lui compliquer sérieusement la tâche.
Sources pour aller plus loin
- Low P.A., McArthur C. & Hochuli D.F. — étude expérimentale sur la fonction défensive des capsules céphaliques, PeerJ, 2016 : https://peerj.com/articles/1714/
- Manaaki Whenua — identification, répartition, cycle de vie et poils irritants de Uraba lugens : https://www.landcareresearch.co.nz/tools-and-resources/identification/what-is-this-bug/gum-leaf-skeletoniser/
- Ministry for Primary Industries — Gum Leaf Skeletoniser, dégâts, répartition et précautions : https://www.mpi.govt.nz/dmsdocument/3589/direct
- Environmental Protection Authority New Zealand — autorisation de Cotesia urabae comme agent de lutte biologique : https://www.epa.govt.nz/database-search/hsno-application-register/view/ERMA200281/






