Il existe des papillons qui séduisent par leurs couleurs, d’autres par leur camouflage, et puis il y a le papillon 88 (mariposa ochenta y ocho en espagnol), qui semble avoir confié la décoration de ses ailes à un typographe un peu facétieux. Sur le revers de ses ailes postérieures, un dessin noir sur fond clair évoque en effet très nettement le nombre 88, ce qui lui a valu son surnom. Dans le petit monde des lépidoptères à l’allure spectaculaire, il rejoint sans peine des curiosités visuelles comme le papillon Picasso, autre champion du motif improbable.
Crédit photo anthonypaz.
Un “papillon 88” qui cache en réalité plusieurs espèces
Le terme papillon 88 ne désigne pas une seule espèce bien rangée dans une vitrine, mais plusieurs papillons du genre Diaethria, un groupe néotropical présent en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Ce sont donc plusieurs espèces qui partagent ce fameux motif chiffré, avec des variations plus ou moins nettes selon les individus.
Parmi les plus connues, on retrouve notamment Diaethria clymena, souvent appelée “Cramer’s eighty-eight”, et Diaethria anna, surnommée “Anna’s eighty-eight”. Une révision scientifique publiée en 2012 recensait 12 espèces dans le genre Diaethria, toutes connues pour leurs dessins concentriques très marqués sur le dessous des ailes. Bref, le papillon 88 n’est pas un cas isolé, mais plutôt une petite collection de spécialistes du graphisme naturel.
Crédit photo toucanet.
Pourquoi voit-on un 88 sur ses ailes ?
Le succès du papillon 88 tient à un détail simple : quand il se pose ailes fermées, c’est la face inférieure qui se montre, et c’est précisément là que le motif apparaît. Deux cercles noirs bien dessinés, parfois accompagnés d’un petit trait supplémentaire, suffisent à donner l’illusion d’un “88”, voire d’un “89” chez certains individus.
Crédit photo Andrew Neild (CC BY-NC-ND 2.0).
Ce phénomène relève aussi de notre manière de regarder le vivant. Le cerveau humain adore reconnaître des formes familières dans des motifs ambigus : c’est ce qu’on appelle la pareidolie. Là où un prédateur voit sans doute surtout un contraste visuel, nous voyons un insecte qui semble avoir appris à compter. La nature n’a pas forcément voulu écrire un nombre, mais elle a produit un dessin redoutablement efficace pour attirer notre attention.
L’exemple le plus célèbre de paréidolie chez les papillons est celui des papillons du genre Acherontia, le sphynx tête de mort, où l’on semble voir un dessin de tête de mort sur le dos.
Crédit photo Filipe Fortes(CC BY-SA 2.0).
À quoi ressemble vraiment ce papillon chiffré?
Chez Diaethria clymena, le dessus des ailes est sombre, presque noir, traversé de bandes bleu irisé. Le dessous, lui, combine rouge, blanc et noir, avec le fameux motif qui a fait la célébrité du papillon 88. Son envergure se situe généralement autour de 3,8 à 4,4 cm, ce qui en fait un papillon relativement modeste par la taille, mais très loin d’être discret visuellement.
Diaethria anna suit une logique comparable : dessus brun, large bande métallique verdâtre, et revers clair des ailes postérieures portant un “88” bien visible, cerclé de noir. Ce contraste entre sobriété sur le dessus et message presque “imprimé” sur le dessous contribue énormément à l’effet de surprise.
Si l’on veut élargir un peu le regard, ce papillon rappelle à quel point les lépidoptères peuvent être variés dans leurs formes et leurs ornements, depuis les motifs les plus géométriques jusqu’aux ailes élégantes de la beauté diverse des papilionidés, où l’esthétique semble parfois avoir pris le pouvoir sur la simple sobriété.
Habitat, alimentation et mode de vie
Le mariposa 88 vit principalement dans les forêts tropicales humides. Diaethria clymena est bien documenté dans les zones forestières d’Amérique latine, tandis que Diaethria anna est signalé du Mexique jusqu’au Costa Rica, avec quelques observations plus au nord, jusque dans le sud du Texas.
Diaethria clymena – Crédit photo Andreas Kay (CC BY-NC-SA 2.0).
Diaethria anna – Crédit photo Lon&Queta (CC BY-NC-SA 2.0).
Contrairement à l’image très “fleur et poésie” qu’on se fait souvent des papillons, les adultes du genre Diaethria ne se contentent pas du nectar. Ils se nourrissent volontiers de fruits en décomposition, de jus fermentés, voire d’autres matières organiques riches en sels minéraux. C’est moins romantique qu’une rose au lever du soleil, mais diablement pratique.
Du côté des chenilles (moins spectaculaires que celles d’autres lépidoptères comme celle de Herona marathus), certaines espèces utilisent des plantes-hôtes bien identifiées, comme Trema micrantha pour Diaethria clymena. L’ensemble montre que le papillon 88 n’est pas seulement une curiosité visuelle : c’est un insecte parfaitement adapté à son environnement tropical.
Chenille de Diaethria clymena – Crédit photo Bernard DUPONT (CC BY-SA 2.0).
Et si vous aimez les silhouettes qui sortent du lot, impossible de ne pas penser au papillon à queue de dragon vert, autre démonstration que l’évolution a parfois des idées de designer baroque.
Un motif spectaculaire, mais pas juste décoratif
Le dessin du papillon 88 n’est pas qu’un gag visuel pour naturalistes. Dans la nature, les contrastes marqués, les motifs répétitifs et les dessins inhabituels peuvent participer à la survie : perturbation visuelle, effet de surprise, confusion pour certains prédateurs, ou simple signature de camouflage disruptif selon le contexte.
Autrement dit, ce “88” n’est pas forcément là pour faire rire les humains en randonnée tropicale. Il s’inscrit dans un ensemble de caractéristiques utiles : posture au repos, coloration contrastée, comportement, habitat forestier et alimentation opportuniste. Le résultat est spectaculaire, mais pas gratuit.
On retrouve cette logique chez d’autres géants du monde des papillons et des papillons de nuit, par exemple Attacus atlas, le papillon cobra, dont les ailes évoquent une tête de serpent. La nature ne fait pas toujours dans la discrétion ; parfois, elle préfère l’intimidation ou l’illusion bien sentie.
Crédit photo Nir Kristal (CC BY-NC 2.0).
Vidéo du mariposa 88
Loin de jouer les feuilles mortes au repos, voici une petite vidéo d’un de ces lépidoptères qui semblent aimer le chiffre 8 (un Diaethria clymena):
Sources pour aller plus loin
• Butterflies and Moths – Diaethria clymena
• Butterflies and Moths – Diaethria anna
• Journal of insect science
• Nature
Papillon aux ailes étonnantes, découvrez également le Greta Oto avec ses ailes transparentes.







