Au Maroc, les chèvres grimpent réellement dans les arbres, principalement des arganiers qui deviennent d’étonnants pâturages aériens pour ces ruminants. Ce n’est pas pour échapper à un prédateur : les biquettes affectionnent les feuilles et surtout les fruits de l’arganier, au point de se hisser parfois à plusieurs mètres au-dessus du sol pour les atteindre.
Mais le tableau est aujourd’hui un peu moins naturel qu’il n’y paraît sur certaines routes touristiques. Les chèvres savent parfaitement grimper de leur propre initiative, mais des éleveurs les installent aussi dans les arbres, parfois sur de petites plateformes, afin d’attirer les voyageurs et leurs appareils photo. Derrière l’image devenue emblématique du Maroc se mêlent donc comportement animal naturel, production d’argan, tourisme et questions de bien-être animal.
Des chèvres perchées dans un arganier au Maroc, vues depuis le pied de l’arbre. Crédit photo Elgaard (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Les chèvres marocaines peuvent grimper naturellement dans les arganiers pour manger leurs feuilles et leurs fruits.
- L’arganier constitue une ressource alimentaire importante lorsque la végétation disponible au sol se raréfie.
- Les chèvres peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur grâce à leur agilité et à leur excellent équilibre.
- Certaines scènes visibles le long des routes sont toutefois organisées pour les touristes, avec des chèvres placées ou maintenues dans les arbres.
- Le fruit de l’arganier fournit les amandons utilisés pour fabriquer l’huile d’argan, mais la production moderne ne repose pas sur la récupération systématique de noyaux dans les déjections des chèvres.
- Une trop forte pression de pâturage peut endommager les jeunes arganiers et limiter leur régénération.
Pourquoi les chèvres grimpent-elles dans les arganiers ?
Cette habitude, peu commune dans le reste du monde, surprend chaque année de nombreux voyageurs. Dans le sud-ouest du Maroc, elle est suffisamment connue pour que l’arganier soit parfois surnommé « l’arbre aux chèvres ».
La raison est beaucoup moins mystérieuse qu’il n’y paraît : les chèvres montent principalement pour se nourrir.
Une étude consacrée au comportement alimentaire des troupeaux dans l’arganeraie marocaine a montré que les produits de l’arganier pouvaient représenter de 47 à 84 % de leur alimentation selon la saison. Les feuilles consommées directement dans les branches comptaient à elles seules pour 35 à 68 % du régime observé.
Lorsque les herbes, chaumes et autres végétaux deviennent rares au sol, les chèvres passent donc davantage de temps à brouter dans les arbres.
Plusieurs chèvres installées dans les branches d’un arbre au Maroc. Crédit photo Kumweni (CC BY 2.0).
Les chèvres sont de toute façon d’excellentes grimpeuses. Leur équilibre et leurs sabots leur permettent d’évoluer sur des reliefs que l’on imaginerait plus volontiers réservés à des animaux sauvages de montagne.
Les chèvres sont de toute façon d’excellentes grimpeuses. Leur équilibre et leurs sabots leur permettent d’évoluer sur des reliefs que l’on imaginerait plus volontiers réservés à des animaux sauvages de montagne.
Jusqu’à quelle hauteur les chèvres peuvent-elles monter ?
Les arganiers ne sont pas d’immenses arbres, mais leurs branches tortueuses permettent aux chèvres de se hisser très haut dans la couronne.
Des observations font état de chèvres montant jusqu’à environ 9 mètres au-dessus du sol. Plusieurs animaux peuvent alors occuper simultanément le même arbre, parfois jusque sur des branches qui paraissent bien trop fines pour supporter un mammifère.
Des chèvres dans un arganier près de Taroudant, dans le sud du Maroc. Crédit photo Dromedar61 (CC BY-SA 3.0).
L’image est spectaculaire, mais le comportement répond donc d’abord à une logique alimentaire. Dans les zones arides, une branche garnie de feuilles peut représenter une ressource autrement plus intéressante qu’un sol complètement desséché.
Cette capacité d’adaptation rappelle celle d’autres animaux vivant dans des milieux très secs, comme le chat des sables, petit félin parfaitement adapté aux déserts d’Afrique du Nord.
L’arganier, un arbre étroitement lié à la vie du sud-ouest marocain
L’arganier, Argania spinosa, est l’un des arbres emblématiques du Maroc. Il pousse surtout dans le sud-ouest du pays, notamment dans les régions de Souss-Massa et de Marrakech-Safi.
Son système agroforestier joue depuis des siècles un rôle économique et écologique important : ses fruits fournissent l’huile d’argan, ses branches et ses feuilles alimentent le bétail, tandis que les terres situées sous les arbres peuvent également servir aux cultures ou au pâturage.
Une chèvre dans les branches d’un arganier au Maroc. Crédit photo Elgaard (CC BY-SA 4.0).
L’arganier fait partie de ces arbres dont l’histoire est inséparable de celle des populations qui vivent autour d’eux. Pour d’autres végétaux aux formes ou aux comportements tout aussi inattendus, voir également cette sélection d’arbres parmi les plus insolites.
Quel lien entre les chèvres et l’huile d’argan ?
C’est le même fruit qui attire les chèvres et sert à fabriquer la célèbre huile d’argan.
Le fruit possède une pulpe entourant un noyau extrêmement dur. À l’intérieur de celui-ci se trouvent les amandons riches en huile qui seront ensuite broyés et pressés.
L’ancien récit populaire veut que les chèvres mangent les fruits, rejettent les noyaux dans leurs déjections, puis que ceux-ci soient récupérés pour produire l’huile. Cette pratique a bien existé, mais elle ne correspond pas au fonctionnement normal des filières modernes de qualité. Ce détour par le système digestif d’un animal rappelle, dans un autre registre, le café de jacu, produit à partir de grains récupérés dans les déjections d’un oiseau brésilien. Ici toutefois, le parallèle s’arrête vite : l’huile d’argan moderne n’a pas besoin de passer par une chèvre pour être produite.
Les fruits sont généralement récoltés, séchés puis dépulpés. Les noyaux sont cassés afin d’en extraire les amandons.
Pour l’huile alimentaire, ceux-ci sont généralement torréfiés avant pressage, ce qui donne à l’huile sa couleur et son goût plus prononcés. Pour l’huile cosmétique, ils ne sont pas torréfiés.
Des chèvres dans les arganiers près d’Essaouira, au Maroc. Crédit photo xavier33300 (CC BY 2.0).
Ce pâturage aérien peut d’ailleurs entrer en concurrence avec la récolte : lorsqu’une chèvre mange le fruit, celui-ci ne pourra évidemment plus être récolté de manière conventionnelle pour la fabrication de l’huile.
Les chèvres dans les arbres : naturel ou attraction touristique ?
C’est là que l’histoire devient plus ambiguë.
Voir une chèvre monter spontanément dans un arganier est parfaitement naturel. En revanche, les arbres remplis d’une dizaine de chèvres parfaitement immobiles au bord d’une route très fréquentée peuvent raconter une tout autre histoire.
Depuis les années 2000, certains éleveurs ont transformé cette aptitude naturelle en attraction touristique. Ils encouragent les animaux à monter dans les arbres ou les y installent directement afin d’obtenir quelques dirhams des voyageurs venus prendre des photos.
Un groupe de chèvres dans les branches d’un arbre au Maroc. Crédit photo Caroline Granycome (CC BY-SA 2.0).
National Geographic a notamment documenté cette pratique sur la route entre Marrakech et Essaouira. Certains animaux sont attirés avec du grain ou des fruits, d’autres sont portés dans l’arbre et installés sur de petites plateformes en bois.
Un éleveur interrogé expliquait qu’il pouvait falloir jusqu’à six mois pour habituer certaines chèvres à rester ainsi perchées.
Des chèvres parfois installées sur des plateformes
Le tableau paraît alors beaucoup moins naturel qu’à première vue.
Dans certains arbres utilisés comme attractions, de petites plateformes sont dissimulées entre les branches afin que les animaux puissent rester plusieurs heures à la même place. Lorsqu’une chèvre descend, elle peut être remontée jusqu’à ce qu’elle finisse par rester immobile.
La motivation est avant tout économique. Les automobilistes et les groupes touristiques s’arrêtent, prennent des photos et versent ensuite un pourboire à l’éleveur.
Ce qui ressemble de loin à un extraordinaire rassemblement spontané de biquettes peut donc parfois tenir davantage du décor vivant.
Cette pratique est-elle mauvaise pour les chèvres ?
La capacité naturelle d’une chèvre à grimper ne signifie pas qu’elle doit rester immobile plusieurs heures dans un arbre.
Des vétérinaires et associations de protection animale ont signalé différents risques : stress thermique, déshydratation, chutes et blessures, particulièrement lorsqu’il fait très chaud et que les animaux disposent de peu d’ombre ou d’eau.
National Geographic rapporte notamment le cas d’une chèvre tombée d’environ 3,6 mètres et ayant souffert d’une fracture.
Il faut donc distinguer la chèvre qui grimpe, mange puis redescend librement de l’animal maintenu en hauteur pendant les heures où passent les touristes.
Des chèvres dans un arganier sur la route entre Marrakech et Essaouira. Crédit photo Mike Finn (CC BY 2.0).
Quel impact les chèvres ont-elles sur les arganiers ?
La relation entre les chèvres et les arganiers n’est pas entièrement négative.
En consommant les fruits, les animaux peuvent participer à la dispersion des graines. Mais lorsque la pression de pâturage devient trop importante, le résultat s’inverse : les chèvres mangent également les feuilles et surtout les jeunes pousses.
Or un arganier met des années avant d’atteindre sa maturité et de produire des fruits. Une trop forte concentration d’animaux peut donc empêcher la régénération naturelle de l’arganeraie.
Dans un contexte de sécheresse croissante, le problème devient particulièrement sensible.
L’élevage fait pourtant partie depuis longtemps du système agricole traditionnel lié à l’arganier. L’enjeu n’est donc pas d’en chasser les chèvres, mais d’éviter le surpâturage et l’exploitation excessive de certains secteurs.
Où voir les chèvres dans les arbres au Maroc ?
La scène est surtout associée au sud-ouest du Maroc, là où pousse naturellement l’arganier.
On peut notamment rencontrer des chèvres dans les arbres :
- dans la région d’Essaouira ;
- sur la route reliant Marrakech à Essaouira ;
- plus au sud vers Agadir et la région de Souss-Massa ;
- autour de Taroudant et dans différentes zones rurales de l’arganeraie.
Il n’existe pas pour autant un unique « arbre à chèvres » officiel avec une adresse fixe. Les troupeaux se déplacent, tandis que les attractions touristiques peuvent changer d’emplacement.
Si l’objectif est d’observer un comportement réellement naturel, mieux vaut évidemment préférer un petit groupe de chèvres en train de se nourrir librement à un arbre rempli d’animaux parfaitement alignés sur des plateformes.
Les paysages secs de cette partie du Maroc hébergent par ailleurs une faune étonnamment adaptée à des conditions difficiles. Le sujet peut se prolonger avec cette sélection d’animaux insolites aux adaptations parfois tout aussi surprenantes.
Des chèvres grimpeuses devenues une image du Maroc
L’image des chèvres perchées dans les arganiers n’est donc ni complètement fausse, ni aussi simple qu’elle en a l’air.
Oui, les chèvres grimpent naturellement dans les arbres pour consommer feuilles et fruits. Cette aptitude est ancienne et parfaitement compatible avec leur comportement alimentaire.
Mais le succès touristique de la scène a créé une seconde réalité : celle des chèvres installées dans les arbres pendant plusieurs heures pour servir de décor aux voyageurs.
Derrière cette belle image se croisent ainsi une tradition de pâturage, la production d’huile d’argan, les difficultés économiques des éleveurs, la sécheresse et un tourisme parfois peu regardant sur les conditions du spectacle.
Et si les aptitudes de ces animaux vous semblent déjà improbables, elles ont également eu des utilisations humaines pour le moins créatives : au début du XXe siècle, la « goatmobile » utilisait tout simplement une chèvre comme moyen de propulsion.
Vidéo des chèvres dans les arbres
Voici en vidéo l’un de ces arbres à chèvres marocains, illustration de la façon dont cette image insolite est également devenue une attraction touristique :
Sources pour aller plus loin
- Small Ruminant Research – Ingestive behavior of goats grazing in the Southwestern Argan forest of Morocco
- National Geographic – The real story behind Morocco’s tree-climbing goats
- FAO – Argan-based agro-sylvo-pastoral system in Morocco








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