Aller au contenu

Le loris lent de Bangka, un primate venimeux retrouvé par la science après près de 90 ans

Avec ses grands yeux ronds, son pelage brun-roux et son allure de peluche, le loris lent de Bangka (Nycticebus bancanus) n’a pas vraiment l’apparence d’un animal dangereux. Pourtant, ce petit primate nocturne d’Indonésie possède une particularité rarissime chez les mammifères : il est capable d’infliger une morsure venimeuse. Une défense étonnante pour une créature qui se déplace avec une lenteur presque déconcertante dans les arbres des forêts tropicales.

Ce discret habitant de l’île de Bangka a également une histoire scientifique inhabituelle. Alors qu’il était considéré comme potentiellement éteint, une étude publiée en octobre 2026 a confirmé sa présence après près de 90 ans d’absence de la littérature scientifique. Une confirmation importante, mais qui ne constitue pas une véritable redécouverte pour les habitants de l’île, lesquels connaissaient toujours l’animal.

Loris lent de Bangka (Nycticebus bancanus) agrippé aux branches dans la végétation tropicale
Un loris lent de Bangka (Nycticebus bancanus) dans la végétation. Crédit photo : Andre Septian (Alobi Wildlife Rescue Center).

À retenir

  • Le loris lent de Bangka (Nycticebus bancanus) est un petit primate nocturne et arboricole d’Indonésie, appartenant à la famille des lorisidés.
  • Comme les autres loris lents, il possède un système venimeux particulièrement inhabituel, associant une sécrétion glandulaire à sa salive.
  • Décrit scientifiquement en 1906, il a été reconnu comme espèce distincte en 2013.
  • En octobre 2026, une étude a confirmé sa survie sur l’île de Bangka, après plusieurs décennies sans documentation scientifique détaillée.
  • Il reste en danger critique d’extinction, principalement en raison de la destruction de ses habitats forestiers.

Le loris lent de Bangka, un petit primate nocturne aux yeux immenses

Le loris lent de Bangka appartient à la famille des lorisidés, un groupe de primates qui comprend plusieurs espèces asiatiques et africaines. Le genre Nycticebus rassemble les loris lents d’Asie du Sud et du Sud-Est, reconnaissables à leur corps trapu, leur tête arrondie et leurs déplacements particulièrement prudents.

Nycticebus bancanus mesure environ 25 à 26 centimètres de longueur corporelle, avec une queue très réduite, presque invisible. Il possède un pelage dense, dont les nuances vont du brun au roux, avec une coloration particulièrement roussâtre sur le dos. Son visage présente un masque clair contrastant avec les zones sombres qui entourent ses yeux.

Ces marques faciales ne sont pas seulement décoratives. Leur disposition constitue un caractère important pour distinguer les espèces de loris lents, dont plusieurs ont longtemps été regroupées sous les mêmes noms scientifiques.

Loris lent de Bangka avec son pelage brun roux, son masque facial contrasté et ses grands yeux ronds


Le loris lent de Bangka possède un pelage brun-roux et des marques faciales caractéristiques. Crédit photo : Lindsay Renick Mayer.

Ses grands yeux, tournés vers l’avant, sont adaptés à la vision nocturne. Contrairement à de nombreux petits mammifères qui bondissent ou courent pour échapper aux dangers, le loris privilégie des mouvements lents, silencieux et contrôlés. Ses mains et ses pieds préhensiles lui permettent de s’agripper solidement aux branches.

Il possède également un peigne dentaire, formé par des dents inférieures inclinées vers l’avant, notamment utilisées pour le toilettage.

Parmi les autres primates nocturnes aux adaptations surprenantes figure l’étrange aye-aye de Madagascar, dont les doigts spécialisés servent à rechercher des larves dissimulées dans le bois.

Où vit le loris lent de Bangka et de quoi se nourrit-il ?

Le loris lent de Bangka doit son nom à l’île indonésienne de Bangka, située à l’est de Sumatra, dans la province des îles Bangka-Belitung.

Cette île tropicale d’environ 12 000 km² abrite des forêts, des plantations, des zones agricoles et de nombreuses installations liées à l’exploitation minière.

Le loris vit principalement dans les arbres, où il trouve des abris et de la nourriture. Il recherche les branches et la végétation suffisamment connectées pour se déplacer sans devoir descendre au sol, ce qui limite son exposition aux prédateurs et aux dangers des zones habitées.

Loris lent de Bangka agrippé aux branches
Le loris lent de Bangka est un animal essentiellement arboricole, adapté aux déplacements prudents dans les branches. Crédit photo : Timon Glaw, Haus des Meeres Aqua Terra Zoo.

Comme les autres loris lents, il possède un régime omnivore comprenant notamment des insectes, des exsudats végétaux comme les gommes des arbres, du nectar et des fruits. Les données écologiques propres à Nycticebus bancanus restent toutefois limitées, faute d’études prolongées de son comportement dans la nature.

L’animal est principalement actif durant la nuit. Pendant la journée, il reste généralement dissimulé dans la végétation, ce qui contribue à rendre son observation difficile.

Sa répartition exacte demande encore à être précisée. Si sa présence sur Bangka est désormais solidement documentée, des populations morphologiquement apparentées ont également été signalées à Bornéo. Des analyses génétiques restent nécessaires pour déterminer si elles appartiennent bien à la même espèce. La présence éventuelle de Nycticebus bancanus sur l’île voisine de Belitung reste également à confirmer.

Pourquoi le loris lent de Bangka est-il venimeux ?

C’est probablement sa particularité la plus surprenante : les loris lents sont les seuls primates connus capables de produire une morsure venimeuse.

Chez ces animaux, le système venimeux ne fonctionne pas comme celui d’un serpent, avec des glandes directement reliées à des crochets spécialisés.

Le loris possède une glande dite brachiale, située sur la face interne de chaque bras, près du coude. Cette glande produit une sécrétion que l’animal peut lécher et mélanger à sa salive.

Le mélange est ensuite susceptible d’être introduit dans une plaie lorsqu’il mord, notamment grâce à sa dentition antérieure spécialisée.

Portrait rapproché d'un loris lent de Bangka montrant ses grands yeux et son masque facial


Malgré son apparence attendrissante, le loris lent de Bangka appartient à un groupe de primates capables d’infliger une morsure venimeuse. Crédit photo : Timon Glaw, Haus des Meeres Aqua Terra Zoo.

Chez l’humain, une morsure de loris lent peut provoquer des douleurs, un gonflement et parfois de sévères réactions allergiques, pouvant aller jusqu’au choc anaphylactique. Il ne faut donc surtout pas confondre son apparence attendrissante avec celle d’un animal domestique inoffensif.

À quoi sert le venin des loris lents ?

Les chercheurs ont longtemps considéré que ce système servait principalement à la défense contre les prédateurs.

Mais des études réalisées sur d’autres espèces, notamment le loris lent de Java, ont révélé une autre fonction étonnante : le venin peut être utilisé lors de conflits entre individus de la même espèce, en particulier dans des contextes de compétition territoriale ou reproductive.

La possibilité d’un rôle dans la protection contre certains parasites a également été étudiée.

Les mécanismes précis et les fonctions biologiques du venin restent néanmoins à approfondir, particulièrement chez le loris de Bangka lui-même.

Il existe d’ailleurs une distinction importante entre les animaux venimeux, capables d’introduire une substance toxique par morsure ou piqûre, et les animaux simplement toxiques.

C’est notamment le cas du pitohui à capuchon, un oiseau de Nouvelle-Guinée dont les plumes et la peau contiennent de puissantes toxines, mais qui ne possède aucun appareil permettant d’injecter du venin.

Une espèce retrouvée par la science après près de 90 ans

Le loris lent de Bangka possède une histoire taxonomique assez mouvementée.

Il a été décrit en 1906 par le zoologiste américain Marcus Ward Lyon Jr., à partir de spécimens provenant du nord de Bangka.

Pendant une bonne partie du XXe siècle, il a été considéré comme une sous-espèce ou une forme apparentée à d’autres loris, notamment Nycticebus coucang puis Nycticebus menagensis.

Ce n’est qu’en 2013 qu’une étude comparative de spécimens de musées et de photographies, portant notamment sur les marques du visage, a conduit à reconnaître Nycticebus bancanus comme une espèce distincte.

Pourtant, les dernières données scientifiques historiques citées à son sujet remontaient aux années 1930. Une publication de 1937 mentionnait trois mâles, mais sans préciser clairement les dates auxquelles ils avaient été collectés.

L’absence de nouvelles données scientifiques détaillées avait progressivement alimenté les craintes concernant sa survie.

Une confirmation scientifique, pas une découverte pour les habitants

Le 20 octobre 2026, l’organisation de conservation Re:wild a annoncé les résultats d’une étude publiée dans la revue zoologique Spixiana, intitulée Neglected but still alive (« Négligé, mais toujours vivant »).

Ce travail, réalisé notamment par des chercheurs et sauveteurs indonésiens et européens, confirmait formellement la présence actuelle du loris de Bangka.

Mais contrairement à ce que pourrait suggérer une annonce de redécouverte, les populations locales n’avaient jamais perdu sa trace.

Des habitants continuaient à rencontrer ces animaux dans leurs jardins, près des maisons, sur les routes ou à proximité des infrastructures électriques. Plusieurs observations et opérations de sauvetage avaient déjà été signalées avant la publication scientifique.

Cette histoire rappelle celle du rat géant de Vangunu, dans les îles Salomon, dont les habitants connaissaient depuis longtemps l’existence alors que les scientifiques avaient beaucoup de difficultés à le documenter.

Dans les deux cas, les connaissances locales ont joué un rôle essentiel pour confirmer la présence d’un animal rare.

Plus de 90 loris recueillis par les sauveteurs d’Alobi

La confirmation scientifique de 2026 repose largement sur le travail de l’Alobi Wildlife Rescue Center, une organisation indonésienne spécialisée dans le sauvetage, la réhabilitation et la protection de la faune sauvage.

Entre 2015 et août 2025, ses équipes ont recueilli plus de 90 loris lents de Bangka, signalés par des habitants ou les autorités locales.

Pour 43 animaux recueillis depuis 2021, les chercheurs disposaient d’informations détaillées sur les circonstances de leur prise en charge.

Parmi eux, 16 avaient été découverts dans des maisons ou des jardins, sept présentaient des brûlures compatibles avec une électrocution, six avaient été retrouvés sur des routes et cinq provenaient de captivité ou du commerce local d’animaux. D’autres avaient été signalés dans des plantations ou après des incidents avec des animaux domestiques.

Ces chiffres montrent à quel point la fragmentation des milieux naturels rapproche les loris des zones habitées, souvent à leurs dépens.


Images vidéo du loris lent de Bangka et du travail de protection de l’espèce. Source : dossier média Re:wild, crédit Alobi Wildlife Rescue Center, Timon Glaw, et Haus des Meeres Aqua Terra Zoo.

86 loris relâchés dans sept zones forestières

Selon l’étude publiée dans Spixiana, 86 individus ont pu être remis en liberté après leur prise en charge.

Les équipes d’Alobi ont sélectionné sept sites sur Bangka, en privilégiant de grands fragments forestiers présentant encore des conditions favorables et bénéficiant d’un certain degré de protection.

Parmi eux figurent notamment les secteurs de Bukit Mangkol, de Permisan, de Gunung Menumbing et le parc national de Gunung Maras.

Loris lent de Bangka parmi les branches et les feuilles de la végétation tropicale
La préservation des derniers habitats forestiers de Bangka est essentielle à la survie de cette espèce menacée. Crédit photo : Timon Glaw, Haus des Meeres Aqua Terra Zoo.

Ces relâchers représentent un travail considérable, mais leur nombre ne permet pas d’estimer la population totale de l’espèce.

Surtout, aucune donnée systématique de survie après relâcher n’était encore disponible pour ces loris au moment de l’étude.

Il est donc impossible d’affirmer que les 86 individus ont tous survécu ou contribué durablement à la reproduction des populations sauvages.

Pourquoi le loris lent de Bangka est-il menacé d’extinction ?

Malgré la confirmation de sa présence, le loris lent de Bangka reste classé en danger critique d’extinction (CR) sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

L’évaluation comportait également la mention « Possibly Extinct », signifiant que l’espèce pouvait déjà avoir disparu. Les résultats de 2026 justifient une réévaluation de cette qualification, mais ne constituent pas à eux seuls une modification officielle de son statut.

La principale menace réside dans la destruction et la fragmentation de son habitat.

Les mines d’étain et les plantations détruisent ses forêts

L’île de Bangka est un important centre d’extraction de l’étain depuis plusieurs siècles. Cette activité, notamment lorsqu’elle est pratiquée sans contrôle, transforme profondément les paysages et dégrade les milieux naturels.

À cette pression s’ajoutent le développement des plantations de palmiers à huile, les zones agricoles, les routes et l’urbanisation.

Une étude publiée en 2017 estimait que l’habitat forestier du loris de Bangka avait diminué de 62 % entre 2000 et 2012. Ce chiffre concerne cette période historique précise et ne doit pas être considéré comme une mesure actualisée de la déforestation.

Le commerce d’animaux sauvages constitue également un risque. Les loris lents sont recherchés comme animaux de compagnie dans plusieurs régions d’Asie, même si les auteurs de l’étude de 2026 estiment que la demande commerciale concernant spécifiquement l’espèce de Bangka semble moins importante que dans d’autres régions indonésiennes.

Une espèce encore vivante, mais pour combien de temps ?

La confirmation de la survie du loris lent de Bangka constitue une nouvelle encourageante pour les scientifiques et les défenseurs de la biodiversité.

Elle démontre surtout l’importance du travail de terrain des organisations locales, dont les observations ne sont pas toujours immédiatement intégrées à la littérature scientifique internationale.

Mais de nombreuses questions demeurent : combien de loris vivent encore sur Bangka ? Les populations sont-elles isolées dans des fragments forestiers ? Les animaux relâchés survivent-ils suffisamment longtemps pour se reproduire ?

Les chercheurs recommandent de poursuivre les inventaires de terrain, de réaliser des analyses génétiques, de suivre les individus relâchés et, avant tout, de protéger les dernières forêts adaptées à l’espèce.

Le loris lent de Bangka n’était donc pas réellement perdu. Il attendait surtout que la science prête attention à ceux qui continuaient de le rencontrer. Reste désormais à éviter que cette confirmation ne devienne, quelques décennies plus tard, le souvenir d’une espèce réellement disparue.

Sources pour aller plus loin

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *