Le pigeon de Nicobar (Caloenas nicobarica), aussi appelé Nicobar à camail, est un pigeon tropical aux couleurs métalliques qui ne ressemble guère au volatile gris des places publiques. Pourtant, derrière son plumage vert, turquoise et cuivre se cache une particularité encore plus étonnante : il est considéré comme le plus proche parent vivant du dodo et du solitaire de Rodrigues.
Bien qu’ils soient parents, le pigeon de Nicobar et le défunt dodo ont des silhouettes radicalement différentes. Le premier vole parfaitement, possède une courte queue blanche, de longues plumes autour du cou et vit encore sur de nombreuses petites îles d’Asie du Sud-Est et de l’Indo-Pacifique. Le second, devenu incapable de voler, a disparu de l’île Maurice à la fin du XVIIe siècle.
Le pigeon de Nicobar (Caloenas nicobarica) se distingue par son plumage métallique aux reflets verts, bleus et cuivrés. Crédit photo auteur à confirmer (licence à confirmer).
À retenir
- Le pigeon de Nicobar, Caloenas nicobarica, vit sur de nombreuses îles de l’Asie du Sud-Est jusqu’à la Nouvelle-Guinée et aux îles Salomon.
- Son plumage présente des reflets verts, bleus, turquoise et cuivre, complétés par une courte queue blanche.
- Il recherche surtout sa nourriture au sol : fruits tombés, graines et quelques invertébrés.
- Les analyses génétiques ont montré qu’il est le plus proche parent vivant du dodo et du solitaire de Rodrigues.
- Un génome de haute qualité du pigeon de Nicobar a récemment été publié afin notamment de mieux étudier cette branche particulière des Columbidae.
- L’espèce est classée quasi menacée et subit la perte d’habitat, la chasse et la pression de prédateurs introduits.
Le pigeon de Nicobar, un oiseau aux reflets métalliques
Le pigeon de Nicobar se distingue par son plumage irisé présentant une agréable variété de couleurs. Son corps est recouvert de plumes d’un vert métallisé aux reflets turquoise, émeraude, bleu et cuivre, qui changent d’apparence lorsque la lumière frappe les plumes sous différents angles.
Contrairement à l’explication parfois avancée, rien ne permet d’affirmer simplement que ces couleurs vives seraient dues à une absence de prédateurs. L’iridescence constitue avant tout l’une des caractéristiques visuelles de l’espèce.
Les teintes métalliques du pigeon de Nicobar apparaissent particulièrement bien sous une lumière directe. Crédit photo Steve Wilson (CC BY 2.0).
Son plumage est plus long autour du cou, où les plumes forment une sorte de camail ou de crinière. Il ne faut toutefois pas le confondre avec la spectaculaire huppe en dentelle du goura de Victoria, le plus grand pigeon du monde.
Sa queue constitue une autre particularité : elle est très courte et entièrement blanche, ce qui produit un contraste saisissant avec les teintes sombres et irisées du reste du corps.
Un pigeon de Nicobar (Caloenas nicobarica) au plumage métallique vert, bleu et cuivré. Crédit photo susanjanegolding (CC BY 2.0).
Selon les références zoologiques, l’oiseau mesure environ 32 à 40 cm de long. Son poids se situe généralement autour de 460 à 600 grammes.
Ce n’est donc pas un géant parmi les pigeons, mais entre son camail, ses couleurs métalliques et sa démarche terrestre, il a quand même réussi à échapper assez efficacement au dress code « gris trottoir ».
Où vit le pigeon de Nicobar ?
Malgré son nom, le pigeon de Nicobar ne vit pas uniquement dans l’archipel indien des Nicobar.
Son aire de répartition est largement insulaire et s’étend de l’archipel des Nicobar et de Mergui jusqu’aux Philippines, à la Nouvelle-Guinée, Palau et aux îles Salomon, en passant par différentes îles de la péninsule Malaise et de l’Indonésie.
Il fréquente surtout les petites îles boisées, les forêts tropicales humides, les mangroves et les formations forestières côtières.
Un pigeon de Nicobar sauvage photographié sur l’île de Narcondam, dans l’archipel indien des Andaman-et-Nicobar. Crédit photo Rohit Naniwadekar (CC BY 4.0).
Le pigeon de Nicobar est capable de voler d’une île à l’autre à la recherche de nourriture. Des groupes parfois importants peuvent ainsi se déplacer entre les îlots utilisés pour se reposer ou nicher et les îles plus riches en ressources alimentaires.
Ce comportement insulaire prend une saveur particulière lorsqu’on connaît son lien de parenté avec le dodo : les ancêtres de cette branche de pigeons ont eux aussi colonisé des îles très éloignées avant que certaines lignées n’évoluent de manière radicalement différente.
Un pigeon qui passe beaucoup de temps au sol
Malgré ses capacités de vol, le pigeon de Nicobar recherche une grande partie de sa nourriture directement sur le sol des forêts.
Un pigeon de Nicobar (Caloenas nicobarica) au sol, où il recherche une partie de sa nourriture parmi les fruits, graines et débris végétaux. Crédit photo cuatrok77 (CC BY-SA 2.0).
Il consomme principalement des fruits tombés, des graines et différentes matières végétales, auxquelles peuvent s’ajouter quelques invertébrés rencontrés dans la litière forestière.
Son gésier particulièrement musclé lui permet de broyer des graines et des noix relativement dures. Comme d’autres oiseaux granivores, il peut également avaler de petits graviers qui facilitent le broyage des aliments.
L’ancien article le présentait essentiellement comme granivore. Le terme n’est pas faux, mais son alimentation est plus variée : fruits et graines constituent une grande part du menu, complétés opportunément par d’autres ressources disponibles au sol.
Un pigeon de Nicobar (Caloenas nicobarica) en train de lisser et entretenir son plumage irisé. Crédit photo _paVan_ / flickr (CC BY 2.0).
En consommant des fruits et en se déplaçant entre différentes îles, l’oiseau peut participer à la dispersion de certaines graines. Il vaut toutefois mieux parler de contribution à ce processus que lui attribuer à lui seul un rôle indispensable dans toute la régénération forestière.
Pourquoi le pigeon de Nicobar est-il le plus proche cousin vivant du dodo ?
C’est probablement le détail le plus étonnant concernant cet oiseau : derrière les reflets verts et cuivre se cache un cousin du dodo.
Pendant longtemps, la morphologie extrêmement particulière du dodo a compliqué son classement. Avec son énorme corps, ses petites ailes incapables de le porter et son puissant bec recourbé, il ressemblait assez peu aux pigeons que nous connaissons aujourd’hui.
Les analyses génétiques ont changé la donne.
En 2002, des chercheurs ont étudié de l’ADN ancien du dodo et du solitaire de Rodrigues. Leurs résultats ont confirmé que ces deux grands oiseaux incapables de voler appartenaient bien à la famille des Columbidae, celle des pigeons et des colombes.
Le dodo, Raphus cucullatus, et le solitaire de Rodrigues, Pezophaps solitaria, étaient les plus proches parents l’un de l’autre. Leur branche est elle-même étroitement apparentée au pigeon de Nicobar.
Le pigeon de Nicobar est le représentant vivant le plus proche de la branche du dodo et du solitaire de Rodrigues. Crédit photo jim gifford (CC BY-SA 2.0).
Le contraste est remarquable. Le pigeon de Nicobar vole d’île en île tandis que le dodo, installé à Maurice dans un environnement insulaire longtemps dépourvu de grands prédateurs terrestres, avait évolué vers une taille beaucoup plus imposante et perdu la capacité de voler.
La parenté n’est d’ailleurs pas limitée à ces trois oiseaux. Les gouras de Nouvelle-Guinée appartiennent également à cette grande branche de pigeons insulaires apparentés.
Un nouveau génome pour mieux comprendre le dodo et ses cousins
La génétique du pigeon de Nicobar a franchi une nouvelle étape avec la publication d’un génome assemblé à l’échelle des chromosomes.
Les chercheurs ont obtenu deux haplotypes d’environ 1,2 milliard de paires de bases chacun. Il s’agit d’une ressource beaucoup plus détaillée que les données disponibles auparavant pour cette branche indo-pacifique des Columbidae.
L’intérêt ne concerne pas seulement le pigeon de Nicobar lui-même. Cette proximité permet aussi de mieux étudier l’histoire évolutive du dodo et du solitaire de Rodrigues, deux oiseaux dont il ne reste évidemment plus aucune population vivante.
Le pigeon de Nicobar constitue donc une sorte de fenêtre génétique sur une branche disparue de l’évolution des pigeons.
Peut-on utiliser le pigeon de Nicobar pour ressusciter le dodo ?
C’est là que l’histoire quitte un peu l’ornithologie classique pour entrer dans la biotechnologie.
Le génome du pigeon de Nicobar constitue une référence importante pour comparer les séquences génétiques du dodo avec celles d’un animal vivant. Mais cela ne signifie pas qu’un pigeon de Nicobar puisse simplement être « transformé » en dodo.
Les programmes de désextinction cherchent plutôt à identifier des différences génétiques puis à modifier des cellules d’espèces vivantes apparentées afin de produire un animal présentant certains caractères de l’espèce disparue.
Autrement dit, un éventuel oiseau obtenu de cette manière serait davantage un proxy génétique du dodo qu’un dodo du XVIIe siècle revenu intact parmi nous.
C’est précisément l’enjeu développé dans l’article consacré aux tentatives pour ressusciter le dodo, le mammouth laineux et d’autres espèces disparues.
Le pigeon de Nicobar n’est donc pas « un dodo en puissance », mais il constitue un outil scientifique particulièrement précieux pour comprendre ce que fut son spectaculaire cousin disparu.
Crédit photo Heather Paul/flickr (CC BY-ND 2.0).
Une espèce quasi menacée
Le fait d’être le cousin vivant du dodo ne garantit malheureusement pas une existence tranquille.
Le pigeon de Nicobar est actuellement classé quasi menacé et ses populations subissent plusieurs pressions.
La destruction ou la dégradation des forêts insulaires réduit certains de ses habitats. Il peut également être chassé pour sa viande ou capturé pour le commerce des oiseaux, tandis que les mammifères introduits sur les îles, notamment certains rats et chats, peuvent exercer une pression supplémentaire sur les œufs, les jeunes et les adultes.
Le Nicobar à camail est aujourd’hui classé quasi menacé. Crédit photo cuatrok77 (CC BY-SA 2.0).
Sa répartition fragmentée sur de nombreuses petites îles rend également certaines populations particulièrement sensibles aux changements locaux.
La publication récente de son génome n’intéresse donc pas uniquement les amateurs de dodos : elle peut aussi contribuer aux recherches sur la diversité génétique et la conservation du pigeon de Nicobar lui-même.
Le pigeon de Nicobar en vidéos
Voici le pigeon de Nicobar en mouvement, où ses reflets métalliques sont encore plus visibles que sur les photographies, en vidéos :
Une famille de pigeons beaucoup moins banale qu’elle en a l’air
Le pigeon de Nicobar rappelle au passage que les Columbidae ne se résument vraiment pas aux pigeons gris qui lorgnent votre sandwich sur une place publique.
Le pigeon capucin a été transformé par la sélection humaine en véritable boule de plumes à collerette, tandis que le pigeon de Budapest affiche des yeux disproportionnés et un bec minuscule.
Le pigeon de Nicobar n’a pas besoin d’élevage sélectif pour sortir du lot. L’évolution insulaire lui a déjà fourni une tenue qui donne à beaucoup de ses cousins urbains l’air d’avoir oublié de s’habiller.
Sources pour aller plus loin
- Science / PubMed – Flight of the dodo, étude génétique sur les relations entre dodo, solitaire de Rodrigues et pigeon de Nicobar
- Oxford University Museum of Natural History – How did the Dodo evolve?
- A chromosome-level genome of the Nicobar pigeon, Caloenas nicobarica
- Toronto Zoo – Nicobar pigeon, répartition, dimensions, habitat et alimentation
- San Diego Zoo Wildlife Alliance – Nicobar pigeon










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