Des cadrans anciens, des rouages minuscules, des aiguilles, des ressorts, des fragments d’appareils photo ou d’instruments médicaux : avec Peter Szucsy, les objets mécaniques oubliés deviennent des araignées steampunk prêtes à grimper sur un mur… ou dans un rêve un peu trop bien huilé.
L’artiste hongrois crée des créatures articulées à partir de pièces anciennes chinées, notamment des montres et mouvements horlogers. Le résultat ressemble à une rencontre entre cabinet de curiosités, bijouterie mécanique et bestiaire venu d’un futur qui aurait beaucoup fréquenté le XIXe siècle.
À retenir
Peter Szucsy transforme de vieilles montres, appareils photo, instruments médicaux et objets mécaniques en araignées et créatures steampunk. Ancien art director dans l’univers du jeu vidéo, il est passé des monstres numériques aux créatures physiques, assemblées à partir de pièces métalliques chinées et soigneusement choisies pour leur forme, leur patine et leur cohérence visuelle.
Des araignées créées avec de vieilles montres
Les montres anciennes fournissent une matière presque idéale pour fabriquer des araignées mécaniques. Elles contiennent des rouages, ressorts, vis, aiguilles, plaques, boîtiers et minuscules pièces métalliques qui évoquent naturellement des articulations, des yeux, des mandibules ou des segments de corps.
Chez Peter Szucsy, ces éléments ne sont pas seulement décoratifs. Ils deviennent la structure même de la créature. Un cadran peut composer l’abdomen, des tiges former les pattes, des roues dentées suggérer des articulations, tandis que la patine du métal donne à l’ensemble une allure ancienne, presque archéologique.
Cette transformation d’objets mécaniques en animaux rejoint le travail d’artistes qui réutilisent des pièces de vieilles montres en sculpture, où l’horlogerie devient une matière première à part entière. Rouages, cadrans, ressorts et aiguilles ne servent plus à mesurer le temps : ils composent des corps, des ailes, des pattes ou des carapaces.
Chez Peter Szucsy, cette logique prend une forme plus sombre et plus animale. La montre ne devient pas seulement un objet décoratif recyclé, mais une créature articulée, presque vivante, comme si l’horlogerie avait décidé de quitter le poignet pour aller chasser dans les coins de la pièce.
Peter Szucsy, du jeu vidéo aux créatures mécaniques
Avant ces sculptures, Peter Szucsy a travaillé pendant de nombreuses années dans l’industrie du jeu vidéo comme artiste, designer et directeur artistique. Il a longtemps créé des monstres, créatures et univers imaginaires en numérique. Ses araignées steampunk prolongent cette expérience, mais dans le monde physique.
Le changement est important : au lieu de pixels, de textures et de modèles 3D, il manipule maintenant du métal, des montres anciennes, des pièces d’appareils photo et des éléments trouvés en brocante. Ses créatures gardent pourtant quelque chose du jeu vidéo : elles semblent prêtes à apparaître dans un niveau souterrain, derrière une porte qu’il ne fallait probablement pas ouvrir.
Ce passage du virtuel au tangible donne beaucoup de force à son travail. Les araignées ne sont pas seulement des objets décoratifs ; elles ressemblent à des créatures sorties de son imaginaire, mais rendues crédibles par la matière réelle.
Pourquoi l’araignée fonctionne si bien en steampunk
L’araignée est déjà un animal très graphique. Son corps en deux parties, ses huit pattes, ses articulations et sa silhouette immédiatement reconnaissable se prêtent parfaitement à l’assemblage mécanique. Le steampunk ajoute à cela une couche rétro-futuriste : rouages, métal vieilli, mécanique visible, esthétique victorienne et imaginaire de machine ancienne.
Avec des pièces de montres, le lien devient presque évident. Une araignée est faite de segments et de mouvements ; une montre aussi. Dans les deux cas, tout repose sur une mécanique fine, une tension, une précision. La différence, c’est que l’une donne l’heure et l’autre donne parfois envie de monter sur une chaise.
Cette frontière entre animal et machine se retrouve aussi dans les animaux mécaniques steampunk, où l’imaginaire de l’engrenage rencontre celui du vivant. Chez Peter Szucsy, l’effet est plus intime : ses créatures semblent sorties d’un tiroir d’horloger qui aurait mal dormi.
Des pièces chinées, choisies une par une
Peter Szucsy travaille avec des objets trouvés, notamment dans les marchés aux puces. Il ne s’agit pas simplement d’accumuler des morceaux de métal : chaque pièce doit correspondre à l’ensemble par sa taille, sa matière, sa couleur et son style. Une patte trop brillante, un boîtier trop massif ou un rouage mal placé peuvent casser l’équilibre de la créature.
Cette contrainte explique pourquoi la collecte des matériaux est une part importante du processus. L’artiste évoque environ 300 mouvements de montres en sa possession, tout en précisant que ce n’est “toujours pas assez”. Pour une araignée mécanique, il ne suffit pas d’avoir huit pattes : il faut huit pattes qui se parlent correctement.
Cette exigence de cohérence se retrouve aussi dans les sculptures en pièces de montres de Hisashi Ito, où les fragments horlogers deviennent eux aussi une matière de précision. Dans ces œuvres, la montre n’est pas seulement recyclée : elle est disséquée, triée, recomposée, puis transformée en image ou en volume.
Des créatures entre bijou, sculpture et cabinet de curiosités
Les araignées de Peter Szucsy ont quelque chose du bijou, mais aussi de la sculpture miniature. Elles sont précieuses par leurs détails, inquiétantes par leur forme, et très décoratives par leur patine. On peut les imaginer dans un cabinet de curiosités moderne, entre un fossile, une boussole ancienne et un automate qui n’inspire pas totalement confiance.
Le steampunk fonctionne ici parce qu’il ne se limite pas à coller quelques engrenages pour “faire ancien”. Les pièces ont une vraie cohérence avec l’animal. Les rouages évoquent une mécanique interne, les cadrans deviennent des corps, les aiguilles ou tiges prolongent les pattes. La créature semble fabriquée, mais pas plaquée.
Dans un registre plus large, cette précision d’assemblage rappelle aussi les animaux métalliques d’Édouard Martinet, où chaque pièce récupérée doit trouver sa fonction anatomique. Chez Martinet, la matière vient surtout de la mécanique, du vélo ou de l’outillage ; chez Szucsy, elle sent davantage l’atelier d’horloger et le tiroir à secrets.
Un bestiaire steampunk qui dépasse l’araignée
Même si ses araignées sont les plus marquantes, Peter Szucsy crée aussi d’autres créatures mécaniques, comme des crabes, mouches ou insectes imaginaires. Le principe reste le même : partir de pièces anciennes, repérer leur potentiel anatomique, puis les assembler en une forme crédible.
L’intérêt de ce bestiaire est qu’il ne cherche pas toujours le réalisme strict. Il évoque plutôt une nature alternative, celle d’un monde où les animaux auraient été conçus par un horloger légèrement gothique. Les pattes sont trop parfaites, les corps trop métalliques, les articulations trop propres pour être naturelles, mais l’ensemble reste immédiatement lisible.
C’est précisément ce décalage qui donne leur charme à ces sculptures. Elles sont fausses, évidemment, mais elles paraissent presque possibles. Et c’est souvent là que l’insolite commence à faire son petit travail.
Sources pour aller plus loin
Toutes les photos: crédits Peter Szucsy.
• le site web de l’artiste
• son compte Instagram
• My Modern Met — Peter Szucsy et ses araignées steampunk créées à partir de montres anciennes et objets trouvés
• Colossal — Antique Watches, Cameras, and Medical Equipment Morph Into Steampunk Spiders by Peter Szucsy
• Nerdist — These Antique Spider Watches Are a Steampunk Dream
• Laughing Squid — Intricate Steampunk Spiders Made From Old Watches
• MuseumWeek — entretien avec Peter Szucsy, artiste hongrois transformant montres et objets vintage en insectes mécaniques








