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Jongjin Park transforme du papier imbibé de porcelaine en sculptures minérales

À première vue, les sculptures de Jongjin Park ressemblent à des blocs de papier froissé, à des patchworks textiles ou à des coupes géologiques sorties d’un manuel de sciences naturelles un peu trop arty. Pourtant, ces couches souples, colorées et presque fibreuses sont bien de la céramique.

L’artiste sud-coréen utilise des feuilles de papier trempées dans de la barbotine de porcelaine, les empile, les plie, les compresse, puis les confie au four. Le papier brûle, disparaît, et laisse derrière lui une structure solide qui en conserve les plis, les strates et les accidents. Une sorte de fantôme de cellulose, mais en version galerie d’art, pas grenier poussiéreux.

jongjin park papier porcelaine sculptures ceramique : Strata of Illusion
Strata of Illusion

Cette recherche lui a valu le Loewe Foundation Craft Prize 2026, remporté avec Strata of Illusion, une œuvre où la céramique semble hésiter entre fauteuil effondré, roche sédimentaire et pile de feuilles devenue immortelle.

À retenir
Jongjin Park est un céramiste sud-coréen basé à Séoul.
Il travaille avec du papier imbibé de barbotine de porcelaine colorée.
Lors de la cuisson, le papier brûle tandis que la porcelaine garde l’empreinte des couches.
Son œuvre Strata of Illusion a remporté le Loewe Foundation Craft Prize 2026. Son travail joue sur une contradiction visuelle : la fragilité du papier devient une matière dure, presque géologique.

Du papier trempé dans la porcelaine

Chez Jongjin Park, le papier n’est pas un simple support préparatoire. Il devient une matière sacrifiée au processus. L’artiste utilise des feuilles de papier, notamment du papier absorbant, qu’il trempe dans une barbotine de porcelaine, c’est-à-dire une pâte d’argile très fluide, souvent colorée avec des pigments ou des oxydes.

Les feuilles sont ensuite empilées, pliées et organisées en couches. À ce stade, la matière reste humide, glissante, souple, presque textile. Park insiste justement sur cet état intermédiaire : avant cuisson, il ne voit pas seulement la céramique comme fragile, mais comme flexible, manipulable, capable de recevoir des motifs, des couleurs et des tensions.

C’est là que la cuisine devient un peu sérieuse : le four n’est pas un four à gratin. Les cuissons de céramique de type grès ou porcelaine se font généralement autour de hautes températures, souvent au-delà de 1 200 °C selon les matériaux et les effets recherchés. À ces températures, le papier n’a pas exactement l’occasion de négocier : il brûle, tandis que la porcelaine se rigidifie et garde la mémoire des plis.

Une sculpture née d’une disparition

Le procédé repose donc sur un paradoxe très efficace : la forme finale dépend d’un matériau qui ne sera plus là. Le papier sert de structure, d’armature temporaire, de matrice souple. Puis il disparaît dans la cuisson, laissant seulement l’empreinte minérale de ce qu’il a été.

Jongjin Park explique qu’il utilise du papier recyclé issu de cartons de lait réemployés, afin de répondre à une partie des questions techniques et éthiques posées par la combustion de grandes quantités de papier. Il utilise aussi des fours spécialisés équipés de hautes cheminées pour gérer les fumées. On est donc loin du bricolage poétique au fond du garage : la poésie a ici besoin d’une bonne ventilation.

Cette transformation rappelle, par un autre chemin, certaines recherches où la matière trompe volontairement le regard. Dans un registre plus aérien, l’origami en porcelaine de Mark Goudy joue lui aussi sur cette tension entre légèreté apparente et solidité céramique.

Des strates géologiques en céramique contemporaine

Les œuvres de Jongjin Park évoquent souvent des strates géologiques. Les couches colorées forment des lignes irrégulières, comme des dépôts sédimentaires, des coupes de roche ou des piles de papier comprimées par le temps. Le titre de plusieurs séries, dont Artistic Stratum, assume d’ailleurs cette référence à la stratification.

Visuellement, l’effet est double. De loin, on peut croire à du tissu, à du carton, à de la mousse, voire à un objet mou qui s’est affaissé. De près, les bords, les plis et les fissures révèlent une matière dure, figée, où chaque couche garde l’empreinte d’un geste.

C’est ce qui rend ses sculptures particulièrement efficaces pour l’œil : elles ne se contentent pas d’être belles, elles provoquent une petite panne de reconnaissance. Le cerveau hésite, la main voudrait toucher, le gardien du musée tousse discrètement.

Dans cette manière de donner au papier une présence sculpturale, son travail dialogue aussi avec d’autres artistes utilisant la feuille comme matière de volume, par exemple les reliefs naturalistes en papier de Marisa Aragón Ware ou les animaux de papier de Lisa Lloyd. Chez Park, toutefois, le papier ne reste pas papier : il devient souvenir minéral.

Strata of Illusion, l’œuvre récompensée par le Loewe Craft Prize 2026

En 2026, Jongjin Park a remporté le Loewe Foundation Craft Prize avec Strata of Illusion, une sculpture de 2025 construite à partir de milliers de couches de papier recouvertes de barbotine de porcelaine colorée.

L’œuvre ressemble à une forme rectangulaire ouverte, partiellement affaissée, presque à un siège qui aurait perdu une négociation avec la gravité. C’est précisément cette tension qui a retenu l’attention du jury : une forme contrôlée au départ, puis transformée par la chaleur, le poids, la combustion et l’effondrement.

Le prix, créé par la Fondation Loewe pour distinguer l’innovation dans les métiers d’art contemporains, récompense des pièces uniques ou récemment créées, à la croisée du savoir-faire traditionnel et de la recherche artistique. Pour l’édition 2026, Jongjin Park a été distingué parmi 30 finalistes internationaux.

Contrôle, effondrement et illusion de matière

Ce qui donne de la force au travail de Park, c’est qu’il n’oppose pas simplement le fragile et le solide. Il les fait cohabiter dans un même objet.

Le papier évoque la légèreté, l’usure, la manipulation quotidienne. La porcelaine évoque au contraire la cuisson, la dureté, la permanence, parfois même une forme de préciosité. Dans ses sculptures, ces deux registres se superposent : l’objet paraît mou mais il est dur, il semble textile mais il est minéral, il a l’air improvisé mais il résulte d’un processus extrêmement contrôlé.

Les séries Collapsed Form et Artistic Stratum prolongent cette exploration. Certaines pièces prennent la forme de blocs compacts, d’autres s’affaissent, se tordent ou s’ouvrent comme si elles avaient conservé le souvenir du moment exact où la matière a cessé d’obéir.

Ce jeu d’illusion matérielle rejoint, par un autre chemin, les œuvres de Paola Grizi, où le bronze ou la céramique prennent l’apparence de pages de livres. Chez Grizi, la matière dure imite le papier ; chez Jongjin Park, le papier disparaît pour laisser une peau de porcelaine. Dans les deux cas, l’œil se fait gentiment piéger, et il ne demande presque qu’à recommencer.

Un céramiste coréen au parcours international

Jongjin Park est actuellement professeur assistant à la Seoul Women’s University. Il a obtenu un doctorat en céramique à l’université Kookmin de Séoul en 2020, après une formation qui l’a également mené au Royaume-Uni, avec un master en céramique à la Cardiff Metropolitan University.

Son parcours mêle recherche universitaire, pratique d’atelier et présence dans des salons ou expositions internationales. Ses œuvres ont notamment été montrées à Ceramic Art London, Design Miami, PAD Paris, Collect à Londres ou encore dans des expositions liées à la céramique contemporaine coréenne.

Cette trajectoire explique aussi la nature hybride de son travail : il ne s’agit pas seulement de fabriquer des objets décoratifs, mais de questionner ce qu’une céramique peut être. Une poterie ? Une sculpture ? Un faux papier ? Une roche inventée ? Un millefeuille qui a pris un virage universitaire ? Probablement un peu tout cela à la fois.

Quand la céramique arrête de faire la potiche

La céramique a longtemps été associée aux vases, aux bols, aux carreaux, aux objets utilitaires ou décoratifs. Jongjin Park s’inscrit dans une génération d’artistes qui déplacent ce médium vers la sculpture, l’expérimentation et l’illusion matérielle.

Son travail montre que la céramique peut être lourde sans en avoir l’air, fragile sans l’être vraiment, ancienne par sa technique et très contemporaine par son langage visuel. Le papier y devient une archive brûlée, la porcelaine une mémoire solide, et le four un collaborateur un peu brutal, mais efficace.

Après les vases en spirale de Michael Boroniec, qui déconstruisent la forme classique du vase, voici donc les sculptures en papier et porcelaine de Jongjin Park, où chaque couche semble raconter une histoire de feu, de pression et de disparition.

Quelques sculptures en papier et porcelaine de Jongjin Park

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Toutes les images : crédits Jongjin Park.

Sources pour aller plus loin

Site officiel de Jongjin Park — œuvres et séries
Site officiel de Jongjin Park — biographie, formation et expositions
jongjinpark_ceramics – compte Instagram de l’artiste
Loewe Foundation Craft Prize — édition 2026
Colossal — Jongjin Park Layers Slip-Soaked Paper into Patchwork Sculptures
Artsy — Jongjin Park wins the 2026 Loewe Foundation Craft Prize
Digitalfire — repères de température pour la cuisson céramique

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