Une libellule posée sur une tige, les ailes ouvertes et l’abdomen dressé presque à la verticale, pourrait donner l’impression qu’elle s’entraîne pour les Jeux olympiques des insectes. En réalité, cette posture spectaculaire a une fonction beaucoup plus sérieuse : elle aide l’animal à éviter la surchauffe.
Cette attitude est appelée position de l’obélisque, ou obelisk posture en anglais. Certaines libellules et demoiselles l’adoptent lors des journées très ensoleillées, en orientant l’extrémité de leur abdomen vers le soleil. Le résultat est simple, élégant et un peu acrobatique : elles réduisent la surface de leur corps directement exposée au rayonnement solaire.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
À retenir
- La position de l’obélisque consiste à lever l’abdomen vers le soleil, parfois presque à la verticale.
- Ce comportement sert surtout à limiter l’échauffement du corps lors des journées chaudes et lumineuses.
- Il est observé chez plusieurs odonates, notamment des libellules perchées comme Pachydiplax longipennis, le Blue Dasher.
- Chez cette espèce, des mesures ont montré que la posture pouvait réduire fortement l’aire effectivement exposée au soleil.
La position de l’obélisque, une climatisation sans bouton
Les libellules sont des insectes ectothermes : leur température corporelle dépend largement de l’environnement. Elles ont donc besoin du soleil pour devenir actives, mais trop de soleil peut aussi devenir un problème. La nuance est fine : assez de chaleur pour voler, pas assez pour finir en minuscule toast ailé.
Chez ces insectes, les muscles du vol sont situés dans le thorax. Pour chasser, défendre un territoire ou se reproduire, il faut donc maintenir cette zone dans une plage thermique compatible avec le vol. Quand la chaleur grimpe, la libellule peut chercher l’ombre, changer de perchoir, modifier l’orientation de ses ailes ou adopter cette fameuse position de l’obélisque.
Le principe physique est assez intuitif : en pointant l’abdomen vers le soleil, l’insecte présente une surface plus réduite au rayonnement direct. Son corps projette une ombre plus petite, comme un bâton placé dans l’axe de la lumière. Ce n’est pas de la magie, juste de la géométrie appliquée à une libellule qui ne veut pas cuire.
Crédit photo Lea Maimone (CC BY-SA 2.5).
Une posture mesurée chez le Blue Dasher
L’un des exemples les plus souvent cités concerne Pachydiplax longipennis, une libellule nord-américaine appelée Blue Dasher. Des travaux sur les adaptations thermiques des libellules ont montré que cette espèce pouvait réduire son aire effective exposée au soleil en passant d’une posture horizontale à une posture d’obélisque.
Les mesures réalisées sur des mâles de Pachydiplax longipennis indiquent une réduction de 13 à 59 % de cette surface apparente, avec une moyenne autour de 39 %. Les individus qui réussissaient une posture d’obélisque complète réduisaient même leur ombre de plus de 50 %. Pour un petit insecte exposé en plein soleil, ce n’est pas un détail : c’est le store banne intégré.
Cette thermorégulation comportementale explique pourquoi certaines libellules semblent soudainement se figer en équilibre étrange au sommet d’une tige. La pose paraît cérémonielle, presque sculpturale, mais elle répond à une contrainte très concrète : continuer à fonctionner dans un environnement lumineux et chaud.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
L’Halloween Pennant, une libellule aux couleurs d’octobre
Parmi les espèces concernées figure Celithemis eponina, une libellule nord-américaine connue en anglais sous le nom d’Halloween Pennant. Son surnom vient de ses ailes orangées, marquées de bandes sombres, qui évoquent assez bien les couleurs d’Halloween — sans les citrouilles, mais avec quatre ailes en prime.
Le National Park Service décrit cette espèce comme une libellule d’environ 1,5 pouce de long, soit autour de 3,8 cm, souvent observée près des étangs et des lacs. Elle apprécie les perchoirs exposés, au sommet des herbes, des buissons ou de petites branches nues, où elle peut se balancer au vent comme un petit fanion vivant.
Dans ce registre des insectes nord-américains qui semblent dessinés par un graphiste légèrement trop enthousiaste, on peut d’ailleurs penser au Rosy Maple Moth, ce papillon rose et jaune presque confiserie. La nature a parfois une palette de couleurs qui ferait reculer un comité de validation graphique.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
Pourquoi les libellules ne se contentent pas de chercher l’ombre ?
Chercher l’ombre est une solution, mais elle n’est pas toujours idéale. Une libellule perchée doit souvent surveiller son territoire, repérer ses proies ou attendre un partenaire. Quitter un bon poste d’observation peut donc coûter cher, surtout chez les espèces qui chassent à l’affût.
La position de l’obélisque permet alors un compromis : rester au poste tout en diminuant la charge thermique. Certaines libellules abaissent ensuite l’abdomen si la température baisse ou si elles passent à l’ombre. Ce comportement peut donc être ajusté rapidement, un peu comme si l’insecte orientait son propre pare-soleil.
Ce type d’adaptation rappelle à quel point les insectes ne sont pas de simples petites machines volantes. Vus de près, leur anatomie et leurs comportements prennent parfois une allure presque extraterrestre, ce que montrent très bien ces macrophotographies d’insectes aux airs d’aliens. Sauf qu’ici, l’alien gère surtout son bilan thermique avec beaucoup de sérieux.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
Une posture surtout observée chez les libellules perchées
Toutes les libellules ne passent pas leur temps à faire l’obélisque. Cette posture est surtout utile chez les espèces qui se posent longuement au soleil, les “percheuses”, capables de modifier leur angle par rapport à la lumière. Les espèces qui volent presque en permanence ont moins d’occasions d’utiliser ce type d’ajustement, même si elles possèdent d’autres stratégies thermiques.
Les odonates disposent en effet de plusieurs méthodes pour gérer la chaleur. Certains réchauffent leurs muscles du vol par vibration des ailes. D’autres choisissent des microhabitats plus frais ou plus chauds. Certaines espèces utilisent aussi leurs ailes pour modifier l’absorption ou la dissipation de chaleur.
La position de l’obélisque n’est donc pas un gadget isolé, mais l’un des outils d’un véritable petit manuel de thermorégulation. Un manuel sans schémas, certes, mais avec quatre ailes transparentes et un abdomen orientable.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
Un comportement à observer sans déranger
Pour observer cette posture, il faut chercher les libellules lors des journées chaudes et ensoleillées, près des zones humides : mares, étangs, lacs, rivières lentes, fossés végétalisés. Les perchoirs exposés sont de bons points de départ : tiges sèches, branches nues, herbes hautes, piquets ou plantes émergentes.
L’observation demande surtout de la patience. Une libellule peut lever progressivement l’abdomen, l’abaisser, changer d’orientation ou s’envoler si l’on approche trop vite. Le bon réflexe est donc de rester immobile, de garder ses distances et d’utiliser un téléobjectif si possible. La libellule fait déjà le poirier ; inutile de lui ajouter un humain en embuscade à trente centimètres.
Cette posture explique aussi pourquoi les libellules inspirent autant artistes, photographes et créateurs. Leur silhouette mécanique, leurs ailes nervurées et leur précision de mouvement semblent presque sorties d’un atelier miniature, loin mais pas totalement sans lien avec les libellules en carte mère et autres sculptures d’insectes en déchets électroniques de Zak Miskry.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
Une petite acrobatie, une grande leçon de physique
La position de l’obélisque rappelle qu’un comportement animal spectaculaire n’est pas toujours un rituel mystérieux. Il peut être une réponse très pragmatique à une contrainte simple : recevoir moins de rayonnement solaire sans abandonner un bon poste.
En levant son abdomen vers le soleil, la libellule joue avec l’angle, la surface exposée et la chaleur reçue. Elle transforme son corps en instrument de mesure vivant, capable d’ajuster sa posture selon les conditions. Certaines postures improbables sont faites pour impressionner, comme la posture de Marinelli, ce numéro de contorsion extrême. Celle de la libellule, elle, vise surtout à éviter la cuisson minute.
Crédit photo Vicki’s Nature (CC BY-NC-ND 2.0).
Mini FAQ sur la position de l’obélisque chez les libellules
Pourquoi certaines libellules lèvent-elles l’abdomen vers le ciel ?
Elles adoptent cette position pour réduire la surface de leur corps exposée au soleil. Cela les aide à limiter l’échauffement lors des journées chaudes et très lumineuses.
Cette position est-elle dangereuse pour la libellule ?
Non. C’est un comportement normal de thermorégulation. La libellule reste généralement capable de s’envoler rapidement si elle est dérangée.
Toutes les libellules font-elles la position de l’obélisque ?
Non. Elle est surtout observée chez certaines espèces perchées, qui restent longtemps exposées au soleil et peuvent ajuster facilement leur orientation.
La position de l’obélisque sert-elle seulement à se refroidir ?
La thermorégulation est l’explication principale. Chez certaines espèces, un abdomen relevé peut aussi intervenir dans des comportements territoriaux ou de signalement, mais le contexte thermique reste essentiel.
Peut-on voir ce comportement en France ?
La position de l’obélisque n’est pas réservée à une seule espèce nord-américaine. Des comportements de thermorégulation posturale existent chez différents odonates, même si l’intensité et la fréquence varient selon les espèces, la météo et le type de perchoir.
Sources pour aller plus loin
- U.S. Fish & Wildlife Service — Halloween Pennant, Celithemis eponina
- National Park Service — Halloween Pennant : identification, habitat et comportement
- JSTOR — Michael L. May, Thermoregulation and Adaptation to Temperature in Dragonflies, 1976
- Odonatologica — Michael L. May, Thermal adaptations of dragonflies, 1978







