Il existe des paysages qui donnent l’impression qu’un illustrateur un peu trop inspiré a pris le contrôle de la géologie. Le volcan Krenitsyn, au nord des îles Kouriles russes, entre clairement dans cette catégorie. Sur l’île inhabitée d’Onekotan, ce cône volcanique surgit au milieu du lac Koltsevoïe, lui-même lové dans la vaste caldeira de Tao-Rusyr. En clair, Krenitsyn est un volcan dans un volcan, ou plus exactement un cône volcanique installé dans un lac occupant la cicatrice d’un ancien édifice effondré. La Terre aime parfois les mises en abyme, et ici elle s’est appliquée.
Crédit photo Елена Ветрова (CC BY 2.0).
À retenir
Le volcan Krenitsyn se trouve sur l’île d’Onekotan, dans l’archipel des Kouriles, en Russie. Il occupe le centre du lac Koltsevoïe, contenu dans la caldeira de Tao-Rusyr, large d’environ 7,5 kilomètres. Cet ensemble forme l’un des exemples les plus spectaculaires de volcan dans un volcan. Il résulte d’une énorme éruption survenue il y a environ 7 500 ans, puis d’une reconstruction volcanique plus récente. La dernière éruption connue du complexe remonte à 1952.
Un volcan posé au milieu d’un lac presque parfait
Ce qui rend le volcan Krenitsyn si singulier, ce n’est pas seulement la régularité de son cône. C’est surtout son décor. La caldeira de Tao-Rusyr, immense dépression née de l’effondrement d’un ancien volcan après une éruption majeure, est aujourd’hui en grande partie occupée par le lac Koltsevoïe. Au beau milieu de cette étendue d’eau s’est ensuite formé le cône post-caldeira du Krenitsyn, comme si la nature avait décidé qu’un seul volcan ne suffisait pas à cet endroit.
Vu du ciel, l’effet est saisissant. Un anneau sombre d’eau, une couronne abrupte de reliefs, et au centre un cône presque symétrique, strié de ravines qui descendent jusqu’au lac. C’est précisément cette structure qui vaut au site sa réputation de volcan dans un volcan. Dans un autre registre, mais avec la même impression d’un paysage dessiné au compas, le volcan Santa Margarida et sa chapelle montrent eux aussi à quel point les anciens édifices volcaniques peuvent produire des décors particuliers.
Crédit photo Елена Ветрова (CC BY 2.0).
Comment ce paysage s’est construit
Le décor ne vient pas d’un simple épisode volcanique de second plan. La caldeira de Tao-Rusyr s’est formée il y a environ 7 500 ans, à la suite d’une très grande éruption holocène. Les données du Global Volcanism Program indiquent un événement majeur autour de 5550 avant notre ère, avec un indice d’explosivité VEI 6, autrement dit une éruption de très forte ampleur, accompagnée de flux pyroclastiques, de ponces et de l’effondrement du volcan originel.
Après cette catastrophe géologique, l’eau a progressivement rempli la dépression. Puis un nouveau cône s’est élevé au sein même de la caldeira : le pic Krenitsyn. C’est cette succession d’étapes qui donne aujourd’hui ce paysage en poupées russes. Le site de Onekotan n’est donc pas seulement beau à regarder : il constitue un cas d’école de volcan dans un volcan, avec un édifice récent reconstruit au cœur de la structure laissée par un volcan plus ancien. Sur Aoga-shima, l’île volcan de Tokyo, l’organisation du relief rappelle elle aussi que les volcans aiment parfois reconstruire dans les cicatrices laissées par leurs propres colères.
Crédit photo NASA Image Science & Analysis Laboratory.
Un lac profond qui renforce encore l’étrangeté du site
Le lac Koltsevoïe n’est pas seulement un joli accessoire de mise en scène. Il atteint environ 370 mètres de profondeur, ce qui en fait l’un des lacs les plus profonds de Russie. Cette masse d’eau sombre accentue le contraste avec le cône central et les parois internes de la caldeira, hautes d’environ 300 mètres.
Ce mélange entre volcanisme et bassin lacustre donne à l’ensemble une personnalité très particulière. Ailleurs, la rencontre entre le feu et l’eau a aussi produit des merveilles, comme le lac Mashu au Japon, né dans une caldeira impressionnante, ou le lac Atitlan au Guatemala. Mais à Onekotan, l’idée du lac volcanique va encore plus loin : ici, le volcan n’est pas seulement le lac, il siège aussi en plein milieu.
Crédit photo Dr. Igor Smolyar, NOAA/NODC.
Onekotan, une île isolée au bout de l’arc des Kouriles
Le volcan Krenitsyn se trouve sur Onekotan, une île de l’archipel des Kouriles, dans le Pacifique nord-ouest. L’île est aujourd’hui inhabitée. Son isolement contribue largement à son aura : on n’est pas ici sur un site volcanique aménagé pour une balade du dimanche avec parking panoramique et boutique de souvenirs à la sortie.
L’ensemble s’inscrit dans l’arc volcanique des Kouriles, né de la subduction de la plaque Pacifique sous la plaque supérieure. Cela place Onekotan au cœur d’une région où la tectonique reste très active. Cette violence souterraine a façonné ailleurs des paysages tout aussi déconcertants, qu’il s’agisse des couleurs minérales de Dallol en Éthiopie ou des étonnantes variations du mont Kelimutu et de ses trois lacs colorés. Le Krenitsyn, lui, joue une autre partition : moins bariolée, mais d’une sobriété redoutablement efficace.
Ses coordonnées GPS sont : 49°20′24″N, 154°43′30″E (49.340000, 154.725000). Voici sa position sur Google Maps:
Le volcan Krenitsyn toujours actif
Le Krenitsyn n’est pas un simple vestige figé dans le décor. Le complexe volcanique est considéré comme actif. La dernière éruption connue remonte à 1952, avec une activité explosive modérée, des cendres, des lapilli et la formation d’un petit dôme de lave sur le flanc est.
Autrement dit, il n’est pas un bibelot géologique posé là pour embellir les images satellites. Il dort peut-être, mais il reste dans une région où le réveil n’est jamais complètement exclu. C’est aussi ce qui rend ces paysages si particuliers : ils ne relèvent pas seulement du passé, ils appartiennent encore à une mécanique terrestre bien vivante.
Crédit photo Earth Science and Remote Sensing Unit, Lyndon B. Johnson Space Center.
Vidéo du volcan Krenitsyn
Bien moins accessible et plus saisissant que le lac de cratère volcanique islandais Kerid, voici une vidéo du volcan Krenitsyn, ce volcan dans un volcan:
Un volcan dans un volcan marquant
Le volcan Krenitsyn réunit plusieurs ingrédients qui parlent immédiatement au regard : une géométrie nette, une histoire géologique lisible, un isolement extrême et une structure presque pédagogique. En un seul coup d’œil, on comprend qu’on regarde un volcan récent posé dans l’empreinte effondrée d’un volcan plus ancien. Peu de sites offrent une lecture aussi claire de leur propre fabrication.
C’est ce qui fait de Onekotan un lieu à part. Il ne s’agit pas seulement d’un beau volcan perdu dans les Kouriles, mais d’une composition naturelle rare, presque trop parfaite pour sembler spontanée. Et surtout, d’un des plus beaux exemples de volcan dans un volcan visibles sur la planète.
Crédit photo Eugene Kaspersky (CC BY-NC-SA 2.0).
Sources pour aller plus loin
• Smithsonian Institution – Global Volcanism Program : Tao-Rusyr Caldera / Krenitsyn Peak
• Smithsonian Institution – Bulletin du Global Volcanism Program sur Tao-Rusyr Caldera
• NASA Earth Observatory – Exploring Russia’s Krenitsyna Volcano
• NASA Earth Observatory – Onekotan Island, Kuril Islands, Russian Federation






