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Mont Kelimutu : les trois lacs volcaniques qui changent de couleur

Au sommet du Kelimutu, sur l’île indonésienne de Flores, trois lacs occupent trois cratères voisins. Ils peuvent sembler turquoise, verts, bruns, gris, presque noirs ou parfois rougeâtres, et le plus étonnant est qu’ils ne conservent pas forcément la même couleur d’une année à l’autre.

Ces trois lacs du mont Kelimutu ne doivent pas leur palette à un simple jeu de lumière. Ils font partie d’un système volcanique et hydrothermal toujours actif, dans lequel gaz, soufre, fer, oxygénation et circulation des eaux modifient progressivement leur aspect. Pour le peuple Lio, ils possèdent également une autre dimension : les cratères sont traditionnellement considérés comme le lieu où viennent séjourner les âmes des morts.

Panorama des trois lacs de cratère du mont Kelimutu sur l’île de Flores
Panorama des trois lacs de cratère du Kelimutu. De gauche à droite apparaissent Tiwu Nuwamuri Ko’ofai, Tiwu Ata Polo derrière lui, puis Tiwu Ata Bupu, beaucoup plus sombre sur la droite. Crédit photo MosheA (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Le Kelimutu est un volcan complexe situé au centre de l’île de Flores, en Indonésie.
  • Son sommet abrite trois lacs de cratère : Tiwu Ata Bupu, Tiwu Nuwamuri Ko’ofai et Tiwu Ata Polo.
  • Leurs couleurs ne sont pas fixes et peuvent passer du turquoise au vert, au brun, au gris, au rouge ou presque au noir.
  • Les changements sont liés à l’activité hydrothermale, à l’état d’oxydation de l’eau et à des composés contenant notamment du fer et du soufre.
  • En 2016, la NASA a relevé six changements de couleur au cours de l’année.
  • Pour les communautés Lio, les trois lacs sont traditionnellement associés aux âmes des morts.
  • Le Kelimutu reste un volcan surveillé : sa dernière éruption connue date de 1968 et son activité hydrothermale continue d’évoluer.
  • Le site se trouve dans le parc national de Kelimutu, dans le kabupaten d’Ende.

Trois lacs dans trois cratères du même volcan

Le Kelimutu domine le centre de Flores, l’une des îles de l’archipel des Petites îles de la Sonde.

Le Smithsonian Global Volcanism Program lui attribue une altitude de 1 639 mètres et le classe comme un volcan complexe actif.

Sa particularité se concentre au sommet : trois dépressions volcaniques ont conservé leur eau et formé trois lacs extrêmement proches les uns des autres.

L’administration du parc national utilise aujourd’hui principalement les noms :

  • Tiwu Ata Bupu, le lac situé le plus à l’ouest ;
  • Tiwu Nuwamuri Ko’ofai, l’un des deux lacs orientaux ;
  • Tiwu Ata Polo, voisin immédiat du précédent.

D’autres sources écrivent notamment Tiwu Ata Mbupu ou Tiwu Nua Muri Koo Fai. Il s’agit essentiellement de variantes de transcription du lio.

Tiwu Ata Bupu est séparé des deux autres, tandis que Tiwu Nuwamuri Ko’ofai et Tiwu Ata Polo partagent une même paroi de cratère.

Deux lacs volcaniques du Kelimutu séparés par une paroi de cratère


Deux des lacs de cratère du Kelimutu séparés par une étroite paroi volcanique. Crédit photo NeilsPhotography (CC BY 2.0).

Pourquoi les lacs du Kelimutu changent-ils de couleur ?

Pendant longtemps, les changements de couleur ont nourri toutes sortes d’explications mystérieuses.

La réalité est presque aussi étrange, mais elle relève de la géochimie.

Des recherches menées notamment par Geoffrey Pasternack et Joop Varekamp ont montré que les trois lacs reçoivent des apports provenant d’une source volcanique gazeuse comparable, mais que chaque cratère possède son propre fonctionnement hydrothermal et chimique.

Des gaz volcaniques remontent sous les lacs par des conduits et des fumerolles sous-marines. Ils apportent chaleur et composés chimiques et entretiennent des mouvements verticaux dans l’eau.

Les eaux profondes, riches en minéraux, peuvent alors remonter vers la surface.

La couleur dépend notamment :

  • de la quantité d’oxygène disponible ;
  • de l’état d’oxydation du fer ;
  • de la présence de composés soufrés ;
  • de particules minérales et colloïdales en suspension ;
  • de l’intensité de l’activité hydrothermale.

Dans certaines conditions, le fer sous forme réduite Fe²⁺ contribue par exemple à des teintes vertes. Des particules colloïdales de soufre ou de silice peuvent participer à des couleurs bleues ou bleu-vert.

Lorsque les conditions chimiques évoluent, la palette évolue avec elles.

Le principe rappelle d’autres curiosités aux couleurs chimiques étonnantes, mais avec des mécanismes différents : l’étang bleu Aoi Ike de Shirogane doit notamment son bleu à des particules colloïdales, tandis que Devil’s Bath à Wai-O-Tapu affiche son vert presque fluorescent dans un environnement géothermal très riche en composés soufrés.

Les trois lacs n’ont donc pas trois couleurs fixes

La formule de « lacs aux trois couleurs » peut prêter à confusion.

Il ne faut pas imaginer un bassin toujours bleu, un autre toujours vert et le troisième perpétuellement rouge.

Les couleurs peuvent changer progressivement et indépendamment.

La NASA rappelle qu’en 2016 les lacs ont changé de couleur six fois.

On a ainsi observé au fil du temps des nuances de :

turquoise, bleu, vert clair, vert foncé, brun, rouge, gris, blanc ou presque noir.

La différence peut être spectaculaire d’une photographie à l’autre.

Lac brun du Kelimutu illustrant les changements de couleur de ses eaux
Un des lacs du Kelimutu photographié dans une teinte brunâtre en avril 2014, illustration spectaculaire du caractère changeant de ces eaux volcaniques. Crédit photo Donny Leonardi (CC BY 2.0).

En septembre 2009, une autre photographie de Tiwu Ata Polo le montre par exemple dans une teinte verte alors que son eau avait auparavant été décrite comme brun-noir.

Tiwu Ata Polo au Kelimutu photographié dans une teinte verte


Tiwu Ata Polo photographié en septembre 2009 après un changement de couleur vers le vert. Crédit photo nikon flickr (CC BY 2.0).

Le phénomène continue aujourd’hui.

Une image du satellite Sentinel-2 acquise le 2 octobre 2025 montre par exemple Tiwu Ata Mbupu dans une teinte grise, alors que les deux autres lacs apparaissent nettement turquoise.

Autrement dit, revenir au Kelimutu quelques années plus tard peut donner l’impression que quelqu’un a changé la palette pendant votre absence.

Tiwu Ata Bupu, le lac des anciens

Tiwu Ata Bupu, souvent écrit Tiwu Ata Mbupu, est le lac situé à l’ouest.

Son nom est généralement traduit par « lac des personnes âgées » ou « lac des anciens ».

Dans la tradition Lio, il est associé aux âmes des personnes ayant atteint un âge avancé.

Il est physiquement séparé des deux autres lacs par le relief volcanique.

Sa couleur historique est souvent décrite comme bleue ou verte, mais elle peut elle aussi devenir beaucoup plus sombre.

Tiwu Nuwamuri Ko’ofai, le lac des jeunes

Le lac central est généralement appelé Tiwu Nuwamuri Ko’ofai par le parc national et Tiwu Nua Muri Koo Fai dans de nombreuses publications internationales.

Son nom renvoie aux jeunes hommes et jeunes femmes.

Il est souvent photographié dans des nuances turquoise ou bleu clair et il partage une étroite paroi rocheuse avec Tiwu Ata Polo.

Tiwu Nua Muri Koo Fai et Tiwu Ata Polo au Kelimutu tôt le matin
Tiwu Nua Muri Koo Fai et Tiwu Ata Polo photographiés tôt le matin en 2019. Crédit photo Josep M. Gracia (CC BY-SA 4.0).

Tiwu Ata Polo, le « lac ensorcelé »

Tiwu Ata Polo est traditionnellement associé aux âmes de ceux qui auraient mal agi pendant leur vie.

Son nom est couramment traduit par « lac ensorcelé » ou « lac enchanté ».

Il a parfois présenté certaines des transformations les plus spectaculaires, du rouge-brun au vert et jusqu’à des nuances presque noires.

En mai 2024, son eau est par exemple passée du vert au vert foncé puis au brun noirâtre en quelques jours, parallèlement à des signes d’activité hydrothermale accrue.

Pour le peuple Lio, les trois lacs accueillent les âmes des morts

Les trois lacs possèdent une valeur culturelle bien antérieure au développement touristique du Kelimutu.

Pour les communautés Lio de Flores, ils constituent traditionnellement le lieu où les âmes rejoignent leurs ancêtres après la mort.

Les différentes catégories d’âmes sont associées aux trois cratères selon l’âge ou le comportement du défunt.

Cette relation se retrouve notamment dans le rituel Pati Ka Du’a Bapu Ata Mata, plus simplement appelé Pati Ka.

Au cours de cette cérémonie, des offrandes alimentaires sont destinées aux ancêtres afin de maintenir le lien entre les vivants, les morts, la nature et les forces spirituelles.

Le ministère indonésien chargé de la culture décrit explicitement les trois lacs comme le lieu de repos final des âmes dans la tradition Lio.

Le Kelimutu n’est donc pas seulement un beau panorama volcanique : c’est également un paysage culturel et spirituel.

Un volcan toujours actif et surveillé

La beauté des lacs ne doit pas faire oublier ce qu’ils sont : des cratères installés sur un volcan actif.

Le Smithsonian Global Volcanism Program retient 1968 comme dernière éruption connue du Kelimutu.

Il s’agissait d’une activité phréatique, c’est-à-dire d’une explosion provoquée par la vaporisation brutale d’eau chauffée par le système volcanique.

L’activité actuelle se manifeste surtout par le système hydrothermal des lacs.

En mai 2024, plusieurs changements ont conduit le PVMBG, l’organisme indonésien de surveillance volcanique, à relever temporairement l’alerte au niveau 2 sur 4.

À Tiwu Ata Polo, l’eau a changé de couleur et des bulles ainsi qu’une odeur de soufre ont été observées. Dans Tiwu Nuwamuri Ko’ofai, la température de l’eau a augmenté et davantage de dépôts jaunes de soufre sont apparus à la surface.

Le niveau est ensuite redescendu.

Dans le dernier bulletin hebdomadaire du Smithsonian disponible au moment de cette reprise, couvrant la période du 25 juin au 1er juillet 2026, le Kelimutu était au niveau 1 sur 4.

Cela ne signifie pas que le système était immobile : la température de Tiwu Nuwamuri Ko’ofai était passée de 28,4 °C le 9 juin à 35 °C le 30 juin 2026, tandis que sa couleur évoluait du bleu-vert vers le vert clair.

Le public restait invité à ne pas s’approcher des trois cratères.

Le parc national de Kelimutu

Les lacs se trouvent au cœur du parc national de Kelimutu, dans le kabupaten d’Ende, province des Petites îles de la Sonde orientales.

Le parc couvre officiellement 5 356,5 hectares.

Il protège non seulement les lacs, mais aussi les forêts et différents écosystèmes de montagne de Flores.

Le parc possède également sa propre faune emblématique, notamment le garugiwa, Pachycephala nudigula, un oiseau dont le chant est associé au Kelimutu et auquel les traditions locales attribuent également un lien avec les ancêtres.

Visiter les trois lacs du Kelimutu

Le village de Moni, au pied du volcan, constitue la base habituelle des visiteurs.

L’administration du parc indique environ 65 km entre l’aéroport d’Ende et Moni, puis une quinzaine de kilomètres supplémentaires jusqu’à l’entrée du parc.

La dernière partie de la visite se fait à pied sur un sentier aménagé et des escaliers menant aux points de vue.

Le lever du soleil est particulièrement recherché : il nécessite généralement un départ très matinal depuis Moni, mais permet d’observer progressivement les couleurs des lacs lorsque la lumière gagne les cratères.

Le brouillard peut cependant arriver sans invitation et masquer complètement la vue. Même les volcans ont leurs jours sans photo.

Coordonnées GPS approximatives du secteur des lacs : -8.7631, 121.8138. Voici leur position sur Google Maps:

Les conditions d’accès, tarifs et restrictions pouvant changer en fonction de l’activité volcanique, il est préférable de vérifier les informations directement auprès du parc national de Kelimutu avant la visite.

Le site officiel propose désormais également un système de réservation en ligne.

Une visite de Flores peut évidemment inclure d’autres paysages spectaculaires d’Indonésie, comme l’immense cascade de Tumpak Sewu, située sur l’île voisine de Java.

Les trois lacs du Kelimutu en vidéo

Cette vidéo permet d’observer les trois lacs de cratère et leur environnement volcanique :

Trois lacs, mais jamais tout à fait le même paysage

Le plus remarquable au Kelimutu n’est finalement pas que trois lacs voisins possèdent des couleurs différentes.

C’est que ces couleurs continuent à évoluer.

La circulation de fluides volcaniques, l’oxygénation de l’eau, le fer, le soufre et d’autres composés transforment chaque cratère selon son propre rythme.

Les images satellites et les observations scientifiques permettent aujourd’hui d’expliquer une grande partie de ces variations, sans enlever quoi que ce soit à l’étrangeté du paysage.

À cela s’ajoute la tradition Lio, pour laquelle les lacs sont liés aux morts et aux ancêtres depuis bien avant l’arrivée des touristes.

Cette superposition entre volcanisme, géochimie et culture fait du Kelimutu bien davantage qu’une collection de trois jolies taches de couleur sur une carte.

Et pour prolonger le voyage dans les paysages hydrothermaux improbables, les cheminées minérales du lac Abbe entre Djibouti et l’Éthiopie donnent elles aussi l’impression que la géologie a parfois un petit faible pour les décors de science-fiction.

Sources pour aller plus loin

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