Au début du XXe siècle, l’automobile n’était pas encore figée dans ses standards. On testait, on bricolait, on essayait des solutions qui feraient aujourd’hui lever un sourcil à n’importe quel bureau d’études. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’OctoAuto, une machine américaine à huit roues imaginée par Milton O. Reeves, un inventeur de l’Indiana déjà connu pour ses travaux sur la transmission à variation continue et pour un brevet de silencieux d’échappement déposé en 1897. L’idée n’était pas de faire le malin avec quatre roues de trop, mais de résoudre un vrai problème : le confort sur des routes encore largement mauvaises.
Source Wikimédia.
À retenir
L’OctoAuto est une voiture expérimentale à huit roues construite en 1911 par Milton Reeves à partir d’une Overland. Son objectif était d’améliorer le confort et de réduire les chocs sur les routes dégradées en répartissant la charge sur davantage de roues. Techniquement audacieuse, elle n’a pourtant trouvé aucun acheteur, notamment à cause de son prix élevé et de son gabarit franchement hors norme.
Pourquoi une voiture à 8 roues avait-elle du sens en 1911 ?
Vu depuis nos jours, l’OctoAuto ressemble à une fantaisie mécanique sortie d’un croquis trop enthousiaste. Pourtant, en 1911, le raisonnement de Reeves n’avait rien d’absurde. À l’époque, une grande partie des routes rurales américaines n’était pas revêtue, et les chaussées en terre pouvaient vite se transformer en pièges à suspensions, à pneus et à vertèbres. Sur ce genre de terrain, répartir les charges et lisser les chocs n’était pas une lubie : c’était presque une stratégie de survie pour la mécanique.
Milton Reeves n’était d’ailleurs pas un excentrique sans bagage technique. Derrière ce projet se trouvait un vrai inventeur, crédité de nombreux brevets, dans une période où l’automobile cherchait encore sa formule idéale. C’est aussi ce qui rend ces vieilles machines si intéressantes aujourd’hui : on y voit une époque où tout semblait encore négociable, depuis la position des passagers jusqu’au nombre de roues. Dans cet esprit de tâtonnement assumé, on pourrait presque mettre l’OctoAuto dans la même famille que le Century Tourist Dos-à-Dos de 1902, autre curieux témoin d’un moment où l’on expérimentait encore la façon même de voyager en automobile.
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À quoi ressemblait l’OctoAuto ?
L’OctoAuto a été développé à partir d’une Overland de 1910-1911 modifiée par Reeves. Les sources concordent sur plusieurs points essentiels : la voiture développait 40 chevaux, emmenait quatre passagers, dépassait les 20 pieds de long et visait un confort de roulage supérieur à celui des automobiles classiques de l’époque. Avec ses 248 pouces de long, soit environ 6,30 mètres, elle évoquait moins une petite auto légère qu’un salon roulant avec des ambitions de locomotive mondaine.
Son architecture reposait sur quatre essieux et huit roues. Reeves cherchait à faire passer l’auto sur les irrégularités du terrain avec moins d’à-coups, un peu selon une logique inspirée du rail et des voitures Pullman dans l’argumentaire de l’époque. Le message était simple : moins de charge par roue, donc moins de secousses, moins d’usure et un confort en théorie plus civilisé sur les pistes cabossées.
Avec une telle silhouette, l’OctoAuto devait forcément attirer les regards. Elle appartenait à cette époque où l’automobile pouvait encore être spectacle autant que moyen de transport, un point que rappellent aussi ces étonnants matchs de polo en voiture dans les années 1910-1920, quand l’auto servait déjà à amuser, impressionner, et parfois faire n’importe quoi avec beaucoup de sérieux.
La promesse : plus de confort, moins de pneus martyrisés
Le meilleur plaidoyer en faveur de l’OctoAuto vient du discours tenu à l’époque autour de sa répartition des charges. L’idée était qu’une voiture classique à quatre roues subit davantage les irrégularités du terrain, avec des transferts de charge plus brusques sur une seule roue lorsqu’elle rencontre une ornière ou une bosse. Avec huit roues, la masse se répartit davantage, ce qui devait réduire les chocs ressentis par les passagers et ménager les pneumatiques.
Dit autrement, l’OctoAuto n’était pas seulement une curiosité visuelle : c’était une tentative sérieuse d’optimiser le compromis entre suspension primitive, pneus fragiles et routes encore largement héritées de l’ère hippomobile. Ce n’est pas forcément l’idée qui était absurde ; c’est surtout son exécution, démesurée, qui lui a donné cette allure de prototype impossible à ignorer.
Pourquoi l’OctoAuto a échoué
Comme souvent, une bonne idée technique ne garantit ni le succès commercial ni l’élégance du résultat. L’OctoAuto coûtait 3 200 dollars, un tarif très élevé pour l’époque. Elle fut exposée, remarquée, commentée, mais elle ne convainquit aucun acheteur. L’automobile faisait parler d’elle, mais pas au point d’ouvrir les portefeuilles.
Il faut dire que tout jouait contre elle sur le plan commercial. Elle était longue, complexe, chère, et son esthétique relevait davantage du manifeste d’ingénieur que du coup de cœur d’un client. L’OctoAuto ressemblait un peu à ces idées techniquement défendables que l’on adore raconter un siècle plus tard, mais que personne n’avait vraiment envie de garer devant chez soi.
Après l’OctoAuto, le SextoAuto
Reeves n’a pas abandonné immédiatement. En 1912, il retire un essieu avant et donne naissance au SextoAuto, une version à six roues censée conserver le bénéfice du concept tout en limitant un peu la démesure. Cela ne suffira pas davantage à changer le destin commercial de l’invention. Les deux modèles resteront des tentatives isolées, aujourd’hui rangées parmi les grandes étrangetés de l’histoire automobile.
Si le concept n’a pas fonctionné ces années là, on était loin de la pire voiture du monde, l’idée a probablement fait son chemin de l’autre côté de l’Atlantique puisqu’en 1935, un ingénieur allemand proposait lui aussi une voiture à 8 roues pour pallier aux problèmes de chaussées.
Une voiture absurde ? Pas tant que ça
Ce qui rend l’OctoAuto intéressante aujourd’hui, ce n’est pas seulement son allure improbable (et bien moins élégante que la Hispano-Suiza H6C Tulipwood). C’est le fait qu’elle répondait à une vraie contrainte de son époque : des routes médiocres, des pneus vulnérables et des voitures encore en pleine adolescence technique. Reeves a proposé une réponse radicale, sans doute trop lourde et trop coûteuse, mais pas ridicule sur le fond.
L’OctoAuto n’a pas changé l’automobile. Elle rappelle en revanche qu’avant de devenir un objet standardisé, la voiture a longtemps été un terrain d’essais où l’on pouvait encore se demander très sérieusement si quatre roues suffisaient vraiment. Et dans ce joyeux laboratoire roulant, entre véhicules réversibles, bolides de parade et inventions qui semblaient tout droit sorties d’une réunion d’ingénieurs un peu trop bien arrosée, l’OctoAuto garde une place de choix.
Sources pour aller plus loin
• Bartholomew County Historical Society — Milton O. Reeves
• Gas Engine Magazine — A Tale of Two Brothers
• Farm and Dairy — Forward-thinking Reeves develops the Octoauto
• Smithsonian — Better Roads
• Google Patents — US582485A, brevet de Milton Reeves
• TIME — 1911 Overland OctoAuto, parmi les pires voitures de l’histoire
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