Ava Roth a trouvé une façon très douce de réparer les pots cassés: elle ne sort ni colle forte, ni scotch, ni tuto bricolage douteux. Elle confie une partie du travail à des milliers d’abeilles.
Kintsugi en nid d’abeille , tasse verte n° 1.
Dans sa série Kintsu-Bee, l’artiste canadienne basée à Toronto place des céramiques fissurées, ébréchées ou incomplètes dans des ruches actives. Les abeilles y construisent alors des structures de cire et de nid d’abeille qui viennent combler les manques, prolonger une anse, souligner une fracture ou refermer visuellement une blessure.
Le résultat évoque le kintsugi, cet art japonais de la réparation qui met en valeur les cassures plutôt que de les cacher. Sauf qu’ici, l’or laisse la place à la cire, et l’atelier devient une ruche. Autant dire que le contrôle qualité bourdonne un peu.
À retenir
Ava Roth transforme des céramiques cassées en œuvres hybrides, à mi-chemin entre sculpture contemporaine, artisanat japonais et collaboration avec le vivant. Les abeilles ne décorent pas seulement l’objet: elles en deviennent les co-autrices.
Mug Kintsubee avec liseré doré.
Des céramiques réparées par des abeilles
Avec Kintsu-Bee, Ava Roth reprend l’idée centrale du kintsugi: une cassure n’est pas forcément un défaut à dissimuler, mais une trace à intégrer dans l’histoire de l’objet. Là où la technique japonaise traditionnelle utilise une laque saupoudrée d’or ou de métal précieux, l’artiste canadienne remplace cette ligne dorée par une architecture naturelle: le rayon de cire construit par les abeilles.
Les œuvres prennent la forme de bols, vases, plats, mugs ou assiettes dont les parties manquantes ont été complétées par du nid d’abeille. Certaines pièces restent très lisibles, presque fonctionnelles en apparence, tandis que d’autres deviennent des objets plus fragiles, proches du reliquaire naturel.
Vase vintage en terre cuite avec motif alvéolé naturel.
Sur son site, Ava Roth présente par exemple une œuvre intitulée Kintsugi, Blue Platter, composée de céramique et de nid d’abeille naturel sur panneau de bois, avec un format de 17,5 × 17,5 pouces, soit environ 44,5 × 44,5 cm. Ce type de dimension rappelle que ces créations ne sont pas de simples curiosités photographiques, mais bien des pièces conçues pour être vues comme des œuvres murales ou sculpturales.
Bol bleu Kintsugi en nid d’abeille.
Une collaboration interspécifique, pas un simple effet visuel
Le travail d’Ava Roth ne se limite pas à déposer un objet dans une ruche et à attendre que la magie opère, même si, vu de loin, la recette semble presque trop belle: une assiette cassée, quelques abeilles, et hop, atelier de restauration façon apiculture fine.
Depuis plusieurs années, l’artiste travaille sur une Honeycomb Collection, une série d’œuvres mêlant encaustique, broderie, papier japonais, bois, feuilles, écorces, fils et cire d’abeille. Elle réalise d’abord des formes dans son atelier, puis les insère dans des cadres adaptés aux ruches Langstroth, un modèle très utilisé en apiculture moderne. Les abeilles viennent ensuite bâtir leurs rayons sur les zones laissées libres.
Assiette blanche et nid d’abeilles
Cette démarche prolonge naturellement un précédent travail déjà présenté sur 2tout2rien, ses broderies avec des nids d’abeille, où le textile et la cire formaient déjà une collaboration délicate entre geste humain et construction animale.
Ava Roth précise que les abeilles ne sont pas blessées durant le processus. Elle travaille avec la maître-apicultrice Mylee Nordin, qui veille au bien-être des colonies et au bon déroulement de ces interactions. L’artiste ne force pas la structure de la ruche et ne manipule pas artificiellement la durée de construction. En clair: les abeilles gardent leur syndicat, leur architecture et leur droit au freestyle hexagonal.
Vase en céramique avec nid d’abeilles et fleurs séchées.
Quand le kintsugi rencontre la ruche
Le titre Kintsu-Bee fonctionne comme un jeu de mots entre kintsugi et bee, “abeille” en anglais. Mais l’idée va au-delà du clin d’œil linguistique.
Dans le kintsugi, la réparation ne cherche pas à effacer l’accident. Elle le rend visible. La fracture devient une ligne de mémoire, une trace précieuse, parfois même ce qui donne à l’objet sa nouvelle valeur. Ava Roth transpose cette philosophie dans le vivant: la cicatrice n’est plus remplie par l’or, mais par une matière produite collectivement par une colonie.
Le nid d’abeille a une force visuelle immédiate. Ses alvéoles hexagonales forment une structure légère, répétitive, très régulière, mais jamais parfaitement industrielle. Chaque pièce garde donc une part d’imprévu. Les abeilles peuvent suivre une fissure, épaissir une zone, s’arrêter plus tôt que prévu ou créer une excroissance là où l’artiste n’aurait pas forcément osé la placer.
Cette perte de contrôle donne justement sa tension aux œuvres. Elles ne sont ni complètement humaines, ni complètement animales. Elles ressemblent à des objets réparés par une logique ancienne, patiente, collective, et légèrement plus compétente qu’un tube de colle oublié au fond d’un tiroir.
Kintsugi en nid d’abeille, Mug vert n°2.
Une œuvre sur la réparation, mais aussi sur la coexistence
Le travail d’Ava Roth parle évidemment de réparation. Réparer une assiette, un vase ou une tasse, c’est déjà donner une seconde vie à un objet promis au rebut. Mais avec les abeilles, cette réparation prend une dimension écologique.
L’artiste travaille avec des matériaux organiques et locaux: cire, bois, écorce, feuilles, fibres, papier, fils. Ses œuvres interrogent la relation entre les humains et le monde naturel, non pas sous la forme d’un grand discours appuyé, mais par une image simple: un objet humain cassé est confié à des insectes pollinisateurs, qui le transforment sans chercher à lui rendre son état d’origine.
Il ne s’agit donc pas seulement de “réparer” au sens utilitaire. Une tasse ainsi complétée ne retourne pas forcément au placard entre deux cafés. Elle devient plutôt le témoin d’un déplacement: l’objet brisé n’est plus un déchet, mais le point de départ d’une collaboration.
Dans cette logique, Kintsu-Bee rejoint d’autres démarches où les abeilles deviennent des partenaires de création, comme les sculptures réalisées avec des abeilles par Ren Ri. Le vivant n’est plus seulement un motif représenté par l’artiste: il participe directement à la fabrication de l’œuvre.
Tasse blanche, céramique et nid d’abeilles.
Des objets fragiles, entre art, design et cabinet de curiosités
Les céramiques d’Ava Roth tiennent autant de l’art contemporain que du cabinet de curiosités. Elles ont cette qualité rare des objets que l’on comprend tout de suite, mais que l’on peut regarder longtemps: un bol cassé, une structure d’abeilles, une réparation dorée sans or.
Certaines pièces s’inscrivent aussi dans une longue histoire d’artistes qui transforment la céramique brisée en langage visuel. Sur 2tout2rien, on avait déjà vu des approches très différentes, comme les assemblages de porcelaine au fil d’or de Yeesookyung ou les vases réparés par Charlotte Bailey avec des fils dorés. Ava Roth ajoute à cette famille une dimension organique et imprévisible: la réparation n’est plus seulement une technique, c’est aussi une cohabitation temporaire avec une colonie.
Et c’est probablement ce qui rend ces œuvres si fortes visuellement. Elles ne montrent pas seulement une cassure embellie. Elles montrent une rencontre entre deux manières de construire: celle de l’humain, qui façonne, casse, répare et expose; et celle de l’abeille, qui bâtit sans se soucier de faire de l’art, ce qui est souvent le meilleur moyen d’en produire malgré elle.
Vase en céramique avec nid d’abeilles naturel.
Sources pour aller plus loin
• Le compte Instagram de l’artiste
• Ava Roth — Kintsugi, Blue Platter, céramique et nid d’abeille naturel
• My Modern Met — Honeybees Repair Broken Pottery in Kintsugi-Inspired Sculptures
• Colossal — Ava Roth Collaborates with Insects to Create “Kintsu-Bee” Ceramic Vessels
• Textile Society of America — Member Monday with Ava Roth
• Interalia Magazine — Ava Roth, The Honey Bee Collection








