John Rogan mesurait environ 2,67 mètres. Ce chiffre suffit à le placer parmi les silhouettes les plus extraordinaires jamais documentées : il reste considéré comme le deuxième homme le plus grand de l’histoire, derrière Robert Wadlow. Pourtant, contrairement au célèbre géant d’Alton, son nom est resté dans l’ombre, comme si l’histoire avait oublié de lever les yeux.
Né dans le Tennessee au XIXe siècle, fils de parents anciennement réduits en esclavage, Rogan a vécu avec une croissance incontrôlable, une mobilité très réduite, une notoriété locale étrange et un refus assez net de devenir une attraction de foire. Son moyen de transport était un petit chariot tiré par des chèvres. Difficile de faire plus improbable, même pour une époque où les solutions de mobilité n’avaient pas encore tout à fait découvert la suspension hydraulique.
À retenir
John William Rogan a vécu dans le Tennessee entre 1867 et 1905.
Sa taille finale est généralement donnée à 267 cm, ce qui en fait le deuxième homme le plus grand jamais enregistré.
Il ne pouvait plus marcher à l’âge adulte et se déplaçait dans un chariot tiré par des chèvres, qu’il aurait contribué à fabriquer.
Il a refusé les propositions de spectacles itinérants, préférant rester près de sa famille et de sa communauté.
Un enfant du Tennessee devenu un géant malgré lui
John William Rogan, souvent surnommé Willie ou Bud Rogan, est né le 12 février 1867 dans le comté de Sumner, dans le Tennessee, entre Hendersonville et Gallatin. Il était le quatrième d’une famille de douze enfants. Ses parents, William et Truelove Rogan, avaient été réduits en esclavage avant la guerre de Sécession, puis ont bâti une vie rurale après l’émancipation.
Son enfance n’a pas immédiatement annoncé un destin hors norme. Les sources le décrivent comme un garçon un peu plus grand que la moyenne, mais sans excès spectaculaire. Tout a changé vers 13 ans, lorsque sa croissance s’est accélérée brutalement. Les douleurs articulaires, les migraines et l’allongement rapide de ses membres ont transformé son adolescence en épreuve physique.
Ce type de croissance extrême est généralement associé au gigantisme, lié à une production excessive d’hormone de croissance, souvent à cause d’un dérèglement de l’hypophyse. Chez Rogan, les conséquences ont été particulièrement lourdes : ses articulations se sont raidies, ses muscles n’ont pas suivi l’allongement de son squelette, et sa mobilité s’est progressivement effondrée.
2,67 mètres, mais une mesure à manier avec prudence
La taille la plus souvent associée à John Rogan est 8 pieds 9 pouces, soit environ 267 cm. C’est cette valeur qui lui vaut sa place dans les archives des records, derrière Robert Wadlow, l’homme le plus grand jamais mesuré, qui a atteint 2,72 m.
Il faut toutefois préciser un point important : Rogan ne pouvait plus se tenir debout depuis des années au moment où sa taille finale a été estimée. En 1899, le médecin William Lackey a examiné son corps et calculé une taille théorique d’environ 259 cm. Cette estimation a été vérifiée par le chirurgien Duncan Eve, de l’université Vanderbilt à Nashville. Après la mort de Rogan en 1905, Lackey a estimé qu’il avait pu atteindre 267 cm.
La nuance est importante : on parle d’un record historique sérieux, mais pas d’une mesure debout moderne, prise pieds nus contre une toise avec un médecin, trois témoins et zéro chèvre dans le protocole.
Un chariot tiré par des chèvres pour garder son autonomie
À mesure que son corps a grandi, John Rogan a perdu la capacité de marcher. Ses membres étaient immenses, mais trop fragiles pour supporter son poids. Il a d’abord tenté de se déplacer avec des bâtons, puis a fini par utiliser un petit chariot.
C’est l’image la plus célèbre de lui : un homme immense, assis dans une voiturette basse, tirée par des chèvres dans les rues de Gallatin (une conception différente de la goatmobile). Cette scène paraît presque sortie d’un conte rural américain, mais elle raconte surtout une chose très concrète : Rogan cherchait à conserver une forme d’indépendance.
Son chariot n’était pas un accessoire de spectacle. C’était son véhicule quotidien. Il lui permettait de se déplacer, de transporter des bagages près de la gare de Gallatin et de rester présent dans la vie de sa communauté. Dans une Amérique encore profondément marquée par la ségrégation et les inégalités, cette autonomie avait une valeur immense.
Un homme immense, mais pas une attraction volontaire
Au XIXe siècle, les personnes au corps inhabituel étaient souvent sollicitées par des cirques, des foires ou des spectacles itinérants. John Rogan a reçu ce type de propositions, mais il les a refusées.
Il a accepté une apparition limitée lors de la Tennessee Centennial and International Exposition à Nashville, en 1897, probablement parce que l’événement se tenait près de chez lui et lui permettait de rentrer auprès des siens. Mais il n’a pas voulu construire sa vie sur l’exhibition de son corps.
Ce détail change la lecture de son histoire. Rogan n’a pas été seulement “un géant”. Il a été un homme qui a tenté de décider comment il voulait être vu. Dans un contexte où les corps différents étaient fréquemment transformés en curiosités payantes, ce refus a quelque chose de très fort.
La comparaison avec Anna Haining Swan et Martin Van Buren Bates, le plus grand couple du monde, montre d’ailleurs combien les trajectoires pouvaient varier : certains ont fait carrière dans le spectacle, tandis que Rogan a choisi une vie beaucoup plus locale, moins brillante sur l’affiche, mais sans doute plus fidèle à lui-même.
Pourquoi John Rogan est-il moins connu que Robert Wadlow ?
La différence de notoriété entre John Rogan et Robert Wadlow est frappante. Wadlow a vécu au XXe siècle, à une époque où la photographie, les journaux, les tournées promotionnelles et les archives médiatiques étaient bien plus développés. Il a été mesuré officiellement, suivi médicalement, photographié abondamment et intégré à l’imaginaire populaire américain.
Rogan, lui, a vécu plus tôt, dans le Sud des États-Unis post-esclavagiste. Il était noir, issu d’un milieu rural, peu mobile et volontairement éloigné des circuits de spectacle. Il n’a pas laissé de mémoires, de grands entretiens ou de carrière publique. Il reste surtout connu par quelques photographies, des articles de presse, des sources médicales et les archives des records.
Son histoire tient donc à peu de choses : une image sur un chariot, un rapport médical, quelques témoignages, et ce chiffre immense de 2,67 m. C’est peu, mais c’est assez pour restituer un parcours humain derrière le record.
Un enterrement protégé par le béton
John Rogan est mort à Gallatin, dans le Tennessee, le 12 septembre 1905, à moins de 40 ans. Son état physique, fragilisé par des années de croissance incontrôlée, a fini par l’emporter.
Après sa mort, sa famille aurait fait enterrer son corps dans une tombe protégée par du béton. Le but était clair : empêcher les anatomistes, les curieux ou les pilleurs de tombe de s’emparer de ses restes. Ce geste peut sembler extrême aujourd’hui, mais il s’inscrit dans une époque où les corps considérés comme “exceptionnels” pouvaient être convoités pour des collections médicales ou des exhibitions posthumes.
Robert Wadlow a lui aussi été enterré dans un cercueil scellé et protégé par du béton, plusieurs décennies plus tard. Dans les deux cas, il ne s’agissait pas seulement d’une sépulture : c’était une dernière barrière posée entre un corps hors norme et le regard des autres.
Tombe bétonnée, c’est aussi le cas de celle de la prétendue tombe de Eve à Djeddah, pour d’autres raisons évidemment.
John Rogan, plus qu’un record de taille
Réduire John Rogan à sa hauteur serait passer à côté de l’essentiel. Oui, il a été l’un des plus grands humains jamais documentés. Oui, son chariot tiré par des chèvres donne à son histoire une image presque irréelle. Mais son parcours parle aussi d’autonomie, de dignité, de famille et de protection.
Il a vécu avec un corps qui attirait tous les regards, dans une société qui aurait volontiers transformé sa différence en spectacle. Il a pourtant choisi, autant qu’il le pouvait, de rester chez lui, parmi les siens, plutôt que de devenir une curiosité ambulante.
Dans les récits sur les géants humains, les chiffres prennent souvent toute la place. Avec John Rogan, le chiffre est immense, mais l’homme mérite d’être regardé autrement : non comme une anomalie, mais comme une personne qui a essayé de garder sa trajectoire, même quand son propre corps l’avait projeté très au-dessus du monde ordinaire.
John ‘Bud’ Rogan et le Dr William Lackey
Sources pour aller plus loin
• Guinness World Records — John William “Willie” “Bud” Rogan, biographie et contexte historique
• Guinness World Records — The second-tallest man ever: John “Bud” Rogan
• Utterly Interesting — John Rogan: The Tallest Man Nobody Talks About
• Wikimedia Commons — Catégorie John Rogan, fichiers disponibles
• Wikimedia Commons — John Rogan dans son chariot, licence CC BY-SA 4.0
• Wikimedia Commons — John “Bud” Rogan photographié en 1899




