À la Renaissance, certains hommes n’avaient manifestement pas choisi la discrétion comme ligne éditoriale. Dans la mode masculine du XVe et surtout du XVIe siècle, la braguette coquille, aussi appelée brayette ou codpiece en anglais, est devenue un accessoire très visible du costume.
Placée à l’entrejambe, cette pièce de tissu rembourrée, parfois richement décorée, ne servait pas seulement à fermer le vêtement. Elle soulignait au contraire les parties génitales et participait à une mise en scène du corps masculin, entre virilité affichée, statut social et goût très Renaissance pour l’ornement. Une époque où le “moins c’est plus” n’avait visiblement pas encore été inventé.
À retenir
La braguette coquille est apparue à la fin du Moyen Âge et s’est développée avec l’évolution des chausses masculines.
Au XVIe siècle, elle est devenue un élément visible, rembourré et parfois décoratif du costume Renaissance homme.
Elle a servi à la fois de fermeture, de pièce de protection, d’élément de mode et de symbole ostentatoire de virilité.
La mode a décliné à la fin du XVIe siècle, quand les silhouettes masculines ont évolué vers d’autres formes.
D’où vient la braguette coquille ?
À l’origine, la braguette n’était pas une provocation textile. Elle répondait à un problème très concret de coupe et de pudeur. À la fin du Moyen Âge, les hommes portaient des chausses séparées, attachées au pourpoint. Lorsque les vêtements masculins ont raccourci, il a fallu couvrir l’espace laissé entre les deux jambes.
La braguette a donc d’abord été une pièce pratique, placée à l’avant du vêtement. Mais comme souvent dans l’histoire de la mode, ce qui commence comme une solution technique finit par devenir une déclaration publique. La pièce s’est agrandie, rembourrée, structurée, puis transformée en élément décoratif.
Au XVIe siècle, elle n’est plus seulement là pour fermer un costume. Elle se voit, elle se remarque, elle occupe l’image. Dans certains portraits, impossible de ne pas la voir : elle est presque le communiqué de presse du pantalon.
Une mode masculine très Renaissance
La Renaissance aime les étoffes riches, les silhouettes construites, les manches crevées, les broderies, les bijoux, les contrastes de tissus et les effets de volume. La braguette coquille s’inscrit dans ce goût général pour le vêtement comme signe de rang, de puissance et de présence sociale.
Chez les hommes de cour, elle pouvait être brodée, damassée, garnie, rembourrée ou ornée. Elle participait à l’équilibre général du costume : épaules élargies, haut-de-chausses volumineux, jambes mises en valeur, buste structuré. La mode masculine Renaissance ne cherchait pas à effacer le corps, mais à le composer comme une architecture portable.
Le phénomène a touché plusieurs niveaux sociaux, avec évidemment des différences de richesse dans les matières et les décors. Tout le monde ne portait pas une braguette de prince, mais l’idée s’est largement diffusée. Même les jeunes garçons ont parfois été représentés avec ce type de pièce, ce qui rappelle à quel point la mode peut imposer des conventions très étranges avec le plus grand sérieux. Les bébés étranges des peintures de la Renaissance n’avaient donc pas le monopole des choix visuels difficiles à expliquer cinq siècles plus tard.
Braguette coquille, pouvoir et virilité
La braguette coquille a souvent été interprétée comme une affirmation de virilité. Elle agrandissait artificiellement une partie du corps masculin et la transformait en signe visible de force, de fertilité ou de domination sociale. Dans un monde où l’apparence publique comptait beaucoup, le vêtement jouait un rôle politique, social et symbolique.
C’est ce qui rend cette mode à la fois drôle et très sérieuse. Drôle, parce que la protubérance peut sembler absurde à l’œil moderne. Sérieuse, parce qu’elle dit quelque chose de la manière dont les élites masculines de la Renaissance construisaient leur image. Le costume était une armure sociale avant même d’être une armure de métal.
Montaigne lui-même s’en moque dans les Essais. Dans le livre III, chapitre 5, il raille cette “ridicule pièce” et cette manière de montrer des formes “outre leur grandeur naturelle, par fausseté et imposture”. La formule reste difficile à battre : même le XVIe siècle avait son service après-vente critique.
Des braguettes jusque sur les armures
La braguette coquille ne s’est pas limitée aux tissus précieux. Elle a aussi trouvé sa place sur certaines armures du XVIe siècle, notamment dans les armures de parade ou de prestige. Le métal suivait alors la mode civile : si le costume affichait une silhouette, l’armure pouvait en faire autant, mais en version “bonjour, je suis invulnérable et très sûr de moi”.
L’exemple le plus célèbre reste souvent associé à Henri VIII d’Angleterre, dont plusieurs armures et portraits ont largement contribué à fixer l’image du souverain en homme massif, puissant et spectaculairement vêtu. La braguette de l’armure d’Henry VIII illustre parfaitement cette mise en scène : dans l’armure de prestige, le métal pouvait suivre les excès de la mode civile avec une assurance assez spectaculaire.
Cette logique rapproche la braguette coquille des autres accessoires très codifiés de la Renaissance : collerettes, manches volumineuses, bijoux, broderies, tissus luxueux. On n’habille pas seulement un corps, on fabrique une présence.
Pourquoi cette mode a-t-elle disparu ?
Comme beaucoup de modes très marquées, la braguette coquille a fini par perdre de son prestige. À la fin du XVIe siècle, les silhouettes masculines ont changé. Les vêtements ont évolué, les haut-de-chausses ont pris d’autres formes, et l’attention s’est déplacée vers d’autres éléments du costume.
La pièce n’a pas disparu d’un coup, mais elle a cessé d’être ce symbole central, rembourré et parfois décoré, de la mode masculine. Les formes sont rentrées dans le rang, au moins pour un temps. L’histoire de la mode a cette capacité merveilleuse : faire passer un accessoire d’indispensable à franchement embarrassant sans demander son avis à personne.
Dans un registre culturel très différent, les hommes de la tribu Yali en Papouasie-Nouvelle-Guinée portent eux aussi un accessoire masculin très visible : un étui pénien, ou koteka, qui relève à la fois du vêtement, de l’identité sociale et des codes propres à leur société. Le rapprochement n’est pas historique, bien sûr, mais il rappelle qu’un élément vestimentaire placé au même endroit du corps peut avoir des significations très différentes selon les époques et les cultures.
Galerie : braguettes coquilles de la Renaissance
Voici quelques exemples de braguettes coquilles à la Renaissance, visibles dans des portraits, gravures, costumes ou armures du XVIe siècle.
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Un détail de costume qui raconte beaucoup
La braguette coquille peut faire sourire, et elle le mérite un peu. Mais elle raconte aussi une histoire plus large : celle d’une époque où le vêtement masculin servait à afficher la richesse, la puissance, l’âge, le statut et une certaine idée de la virilité.
Comme souvent avec les modes anciennes, l’objet paraît absurde lorsqu’on l’isole. Replacé dans son époque, il devient plus clair : un accessoire né d’un besoin pratique, transformé en symbole, puis abandonné quand le goût collectif a changé. Bref, une petite pièce de tissu devenue énorme sujet d’histoire. La Renaissance savait décidément mettre du relief là où on ne l’attendait pas toujours.
Sources pour aller plus loin
• Fashion History Timeline / FIT — Codpiece, origine et développement de la braguette Renaissance
• University of Cambridge — What goes up must come down: a brief history of the codpiece
• The Metropolitan Museum of Art — Field Armor of King Henry VIII of England, vers 1544
• Victoria and Albert Museum — Henry VIII’s codpiece et mise en scène de la masculinité Tudor
• Art UK — A closer look at codpieces: sixteenth-century men’s fashion
• Wikisource — Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 5, passage sur la “ridicule pièce”







