Visages de vieillards, fronts immenses, muscles d’adultes et expressions franchement contrariées : les « bébés horribles de la Renaissance » sont devenus un petit classique d’Internet. Certaines peintures donnent effectivement l’impression que l’artiste a greffé une tête d’homme de 45 ans sur un corps de nourrisson.
Mais l’explication est beaucoup plus intéressante qu’un simple « les peintres de l’époque ne savaient pas dessiner les bébés ». D’abord parce qu’une partie de ces œuvres ne date même pas de la Renaissance. Plusieurs sont médiévales. Ensuite parce que ces proportions et ces expressions peuvent répondre à des traditions artistiques, à une symbolique religieuse ou à un choix parfaitement volontaire du peintre.
L’Enfant Jésus de Giotto a encore quelque chose du petit adulte, mais il attrape le doigt de sa mère et cherche à saisir la rose : des gestes beaucoup plus enfantins. Image : National Gallery of Art, domaine public.
À retenir
- Beaucoup d’images présentées sur Internet comme des « bébés horribles de la Renaissance » sont en réalité des œuvres médiévales.
- L’Enfant Jésus pouvait être représenté avec des traits et des attitudes d’adulte pour souligner qu’il ne s’agissait pas d’un enfant ordinaire.
- À partir de la fin du Moyen Âge et pendant la Renaissance, les corps et les comportements infantiles deviennent progressivement plus naturalistes.
- Un bébé étrange n’est pas nécessairement un bébé « raté » : certains détails ont une signification religieuse ou narrative très précise.
- Et tous ces enfants ne sont pas Jésus : on trouve aussi dans l’art ancien des bébés mythologiques et même une personnification de Nature en train d’en forger un.
Pourquoi les bébés des peintures anciennes ressemblent-ils à de petits adultes ?
L’impression n’est pas seulement dans notre tête. Dans certaines œuvres médiévales, l’Enfant Jésus possède réellement des proportions, une expression ou une attitude beaucoup plus adultes que celles d’un nourrisson.
Il faut toutefois éviter d’en faire une règle universelle. Les artistes médiévaux n’ont pas tous peint le même bébé avec la même tête de comptable contrarié.
Dans l’art chrétien, l’image doit aussi exprimer qui est cet enfant. Jésus est un nourrisson, mais il est simultanément le Christ. Des traditions iconographiques héritées notamment de l’art byzantin peuvent donc le montrer bénissant, tenant un rouleau, assis avec solennité ou présentant une gravité assez inhabituelle chez quelqu’un qui devrait normalement être surtout préoccupé par son prochain biberon.
Dans cette Vierge à l’Enfant de Margaritone d’Arezzo, Jésus possède les attributs et l’attitude solennelle du Christ plutôt que ceux d’un nourrisson ordinaire. Image : National Gallery of Art, domaine public.
Ce décalage explique une partie de ces visages qui nous semblent aujourd’hui si étranges. Nous regardons spontanément ces tableaux comme des portraits de bébés, alors que leur fonction première était souvent religieuse.
Ces représentations ne sont pourtant pas totalement dépourvues de gestes enfantins. Le contraste peut même être saisissant : un Enfant Jésus au visage particulièrement sérieux peut simultanément chercher le contact physique avec sa mère d’une manière beaucoup plus spontanée.
Dans cette Madonna and Child with Angels de Lorenzo di Bicci, l’Enfant Jésus glisse la main dans le décolleté de Marie, un geste étonnamment familier contrastant avec la solennité de la représentation. Crédit photo Sailko (CC BY-SA 3.0).
Giotto : le bébé commence à vraiment se comporter comme un bébé
La Madonna and Child peinte par Giotto vers 1310-1315 offre un magnifique exemple de transition.
L’Enfant conserve une physionomie étonnamment adulte. Pourtant, quelque chose change : il agrippe le doigt de sa mère et tend l’autre main vers la rose qu’elle tient.
Ces petits gestes créent une relation beaucoup plus intime entre Marie et Jésus. L’enfant n’est plus seulement une figure sacrée miniaturisée : il commence aussi à agir comme un enfant.
Cette évolution vers davantage de naturel ne se produit évidemment pas du jour au lendemain. Pendant plusieurs générations, conventions anciennes et observation du réel vont cohabiter.
Du Moyen Âge à la Renaissance, les bébés deviennent plus naturels
Au XVe siècle, les artistes italiens accordent une place croissante au volume des corps, à l’espace, aux expressions et à l’observation de la figure humaine.
Cela ne signifie pas que tous les bébés deviennent instantanément photoréalistes. Heureusement pour notre galerie.
Domenico di Bartolo, Madonna and Child Enthroned with Saint Peter and Saint Paul, vers 1430. Image : National Gallery of Art, domaine public.
Dans cette Madonna and Child Enthroned with Saint Peter and Saint Paul de Domenico di Bartolo, peinte vers 1430, on se trouve déjà dans l’Italie du XVe siècle. Le panneau ne mesure que 53 × 31 cm.
Quelques décennies plus tard, le mélange entre tradition et nouvelles recherches naturalistes devient encore plus visible.
Matteo di Giovanni, Madonna and Child with Saints and Angels, vers 1470. Image : Walters Art Museum (CC0).
Le fond d’or rappelle encore fortement les traditions antérieures, tandis que les figures gagnent en volume et occupent un espace de plus en plus crédible.
Pour d’autres curiosités de cet univers visuel, les animaux et créatures bizarres des peintures du Moyen Âge montrent eux aussi combien une image ancienne peut sembler étrange lorsqu’on la regarde avec nos codes actuels.
Mais cette évolution n’a rien de linéaire. À la toute fin du XVe siècle, certains Enfants Jésus conservent encore une physionomie qui nous paraît aujourd’hui étonnamment adulte.
Dans cette Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste réalisée en Picardie vers 1490-1500, Jésus possède un visage étonnamment adulte, exemple particulièrement parlant de ces « bébés » des peintures anciennes qui semblent avoir vieilli avant l’heure. Crédit photo Sailko (CC BY 3.0).
La Renaissance ne fait donc pas disparaître d’un coup ces étonnants « petits adultes ». Les traditions locales, les conventions religieuses et les choix propres à chaque artiste continuent à produire des représentations très différentes de l’enfance.
À la Renaissance, les bébés étranges n’ont pourtant pas disparu
La Renaissance n’a pas miraculeusement transformé tous les Enfants Jésus en bébés de publicité.
La Madonna and Child de Bramantino, peinte avant 1508, en donne un excellent exemple.
Bramantino, Madonna and Child, avant 1508. Jésus tend la main vers la pomme tenue par Marie, symbole qui renvoie à la Chute et à la Rédemption. Image : Metropolitan Museum of Art, domaine public.
Le tableau ne mesure que 34,3 × 28,6 cm. Jésus tend la main vers une pomme tenue par Marie. Celle-ci n’est pas un goûter improvisé : elle renvoie à la Chute de l’homme et, par conséquent, au rôle rédempteur du Christ.
Autrement dit, même lorsqu’un détail nous semble simplement amusant ou incongru, il peut appartenir à tout un langage symbolique.
Un bébé, une pomme, un chardonneret et beaucoup de symboles
Vers 1515, Bernardino di Mariotto peint une autre Vierge à l’Enfant particulièrement expressive.
Bernardino di Mariotto, Madonna and Child, vers 1515. Le corail, la pomme et le chardonneret entourant Jésus possèdent chacun une signification symbolique. Image : Walters Art Museum.
Jésus porte autour du cou un rosaire auquel est suspendue une branche de corail, alors considérée comme protectrice. Il tient une pomme évoquant le péché originel, tandis qu’un chardonneret vole vers lui.
L’oiseau est lui aussi associé à la Passion du Christ.
Ce qui ressemble d’abord à une accumulation un peu étrange d’accessoires autour d’un bébé constitue donc en réalité un programme symbolique particulièrement dense.
Le bébé bodybuildé de Maerten van Heemskerck
Et puis il y a les cas où même les explications sur l’évolution du naturalisme ne suffisent pas à faire disparaître l’étrangeté.
Vers 1530, le peintre néerlandais Maerten van Heemskerck réalise The Rest on the Flight into Egypt.
Maerten van Heemskerck, The Rest on the Flight into Egypt, vers 1530. La National Gallery of Art relève elle-même l’étonnante anatomie adulte et musclée de l’Enfant Jésus. Image : National Gallery of Art, domaine public.
Jésus est bien un enfant, mais son anatomie évoque franchement celle d’un adulte particulièrement musclé.
La National Gallery of Art de Washington le relève elle-même dans sa description de l’œuvre.
Le détail devient encore plus insolite lorsqu’on regarde ses mains : Jésus touche le sein de Marie avec l’une et tient un papillon par les ailes avec l’autre.
Comme quoi, même un bébé Renaissance doté d’abdominaux pouvait avoir besoin de s’occuper pendant une halte en Égypte.
Chez Hans Baldung, le bébé grincheux est volontaire
L’un des meilleurs exemples des limites du gag « les peintres ne savaient pas dessiner les bébés » vient de Hans Baldung Grien.
Dans sa Nativité de 1539, conservée à Karlsruhe, l’Enfant Jésus possède un visage pâle et une expression particulièrement sombre.
Hans Baldung Grien, Nativité, 1539. La pâleur et l’expression inhabituelle de Jésus participent au rapprochement entre sa naissance et sa mort future. Image : Staatliche Kunsthalle Karlsruhe.
Ce n’est pas un accident.
La Kunsthalle Karlsruhe explique que Baldung réunit dans cette image la naissance et la mort future du Christ. La pâleur presque cadavérique de Jésus et son expression annoncent déjà la Passion.
Le bébé n’est donc pas « raté ». Au contraire : son aspect inquiétant est précisément ce que le peintre cherche à produire.
Dürer savait parfaitement observer un visage d’enfant
Les études d’enfants réalisées par Albrecht Dürer au début du XVIe siècle apportent un autre contre-exemple à l’idée selon laquelle les artistes de l’époque ne connaissaient tout simplement pas l’anatomie infantile.
Étude d’une tête d’enfant par Albrecht Dürer, début du XVIe siècle. Collection du musée du Louvre, domaine public.
Ici, plus besoin de faire porter au modèle une signification théologique complexe : l’artiste étudie les volumes et les traits d’un véritable visage enfantin.
La comparaison avec certains Enfants Jésus beaucoup plus solennels montre bien pourquoi il faut se méfier d’une explication unique.
Tous ces bébés étranges ne sont même pas Jésus
Le succès des « ugly Renaissance babies » a fini par rassembler sous une même étiquette des images qui n’ont parfois presque rien en commun.
L’un des meilleurs exemples est Arion chevauchant un dauphin, peint par Francesco Bianchi Ferrari vers 1509-1510.
Francesco Bianchi Ferrari, Arion Riding on a Dolphin, vers 1509-1510, Ashmolean Museum. Crédit photo : Mike Peel (CC-BY-SA-4.0).
Arion appartient à la mythologie grecque. Poète et musicien, il aurait été sauvé de la noyade par un dauphin.
Bianchi Ferrari prend ici une liberté particulièrement amusante avec le récit : il représente exceptionnellement Arion comme un jeune garçon.
Le tableau, peint à la tempera et à l’huile sur panneau, mesure 68,1 × 53,7 cm.
Et au Moyen Âge, Nature pouvait même fabriquer les bébés au marteau
Il existe plus inattendu encore.
Dans un exemplaire du Roman de la Rose réalisé à Bruges vers la fin du XVe siècle, une miniature représente la personnification de Nature occupée à forger un bébé.
Nature forgeant un bébé, Roman de la Rose, British Library, Harley MS 4425, fol. 140r, vers 1490-1500. Image du domaine public.
Marteau levé, Nature travaille devant sa forge tandis qu’un petit corps humain apparaît sur son enclume.
Non, l’artiste ne pensait évidemment pas que les nourrissons étaient produits par un forgeron médiéval.
La scène est allégorique : Nature représente ici la puissance qui assure la génération et la continuation de la vie.
Les manuscrits médiévaux regorgent d’ailleurs d’images qui deviennent nettement moins absurdes une fois leur contexte retrouvé. C’est aussi ce qui fait tout le sel des illustrations grotesques du chansonnier de Zeghere van Male, réalisé quelques décennies plus tard.
Pourquoi trouve-t-on autant de « bébés moches » sur Internet ?
Il y a enfin un biais beaucoup plus moderne.
Sur des milliers de représentations d’enfants réalisées pendant plusieurs siècles, Internet a évidemment sélectionné les plus étranges, les plus drôles et les plus immédiatement partageables.
Une Vierge à l’Enfant parfaitement harmonieuse a moins de chances de devenir un mème qu’un Jésus avec des épaules de lutteur et le regard d’un homme qui vient de découvrir sa déclaration d’impôts.
Le Tumblr Ugly Renaissance Babies a largement participé à populariser ce jeu visuel. Mais l’expression elle-même est trompeuse : le corpus qui circule en ligne mélange des périodes, des artistes et des sujets très différents.
Lippo Memmi, Madonna and Child with Donor, 1325-1330. Cette Vierge à l’Enfant siennoise conserve l’héritage des modèles byzantins tout en donnant davantage d’humanité aux gestes entre Marie et Jésus. Image : National Gallery of Art, domaine public.
C’est d’ailleurs un mécanisme que l’on retrouve avec d’autres images anciennes devenues virales : les chats des peintures médiévales dans des postures peu glorieuses n’offrent eux aussi qu’une facette particulièrement mémorable d’une production artistique infiniment plus vaste.
Du petit adulte au véritable nourrisson
Il serait donc faux de raconter l’histoire comme un passage brutal entre un Moyen Âge incapable de peindre les enfants et une Renaissance qui aurait soudain découvert à quoi ressemble un bébé.
L’évolution est beaucoup plus progressive.
Les conventions religieuses changent, les artistes observent davantage les corps, les relations entre Marie et Jésus deviennent parfois plus tendres et quotidiennes, les volumes gagnent en naturalisme. Mais les anciennes traditions ne disparaissent pas immédiatement et, surtout, les artistes continuent à utiliser l’apparence de l’enfant pour raconter quelque chose.
Alvise Vivarini, Madonna and Child, vers 1485. Jésus est représenté debout sur un petit coussin posé sur le parapet, un dispositif fréquent dans la peinture de la Renaissance. Image : Walters Art Museum (CC0).
Certaines images nous font rire parce que nous les regardons six siècles plus tard, débarrassées de leur fonction liturgique, de leurs symboles et de leur contexte.
Une fois ce contexte retrouvé, elles restent parfois très drôles. Mais elles deviennent surtout beaucoup plus intéressantes.
Les bébés étranges ne disparaissent pas après la Renaissance
La vieille galerie comportait également des œuvres du XVIIe siècle attribuées à des artistes comme Guido Reni, Rembrandt ou Luigi Miradori, dit Genovesino.
Elles peuvent produire exactement le même effet sur un regard moderne, mais elles appartiennent déjà à une autre période artistique.
C’est pourquoi elles ne figurent plus dans cette sélection consacrée au Moyen Âge et à la Renaissance.
La distinction peut sembler tatillonne lorsque le seul objectif est de collectionner les bébés à tête bizarre. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on essaie de comprendre pourquoi ils ont été peints ainsi.
Des bébés étranges, mais rarement sans raison
Alors, pourquoi les bébés des peintures du Moyen Âge et de la Renaissance sont-ils parfois si étranges ?
Il n’existe pas une réponse unique.
Certains Enfants Jésus héritent de conventions qui privilégient leur identité divine plutôt que le réalisme d’un nourrisson. D’autres témoignent d’une transition progressive vers une observation plus naturaliste de l’enfance. Chez certains artistes, une apparence inquiétante possède une signification religieuse délibérée. Et quelques-uns des « bébés de la Renaissance » les plus célèbres d’Internet ne sont tout simplement ni Jésus, ni des bébés de la Renaissance.
C’est finalement ce qui rend cette galerie bien meilleure une fois débarrassée de sa légende : derrière ces petites têtes improbables se cache une histoire de l’art beaucoup plus riche qu’une collection de peintres qui auraient oublié comment dessiner un nourrisson.
Sources pour aller plus loin
- Ugly Renaissance Babies — Tumblr à l’origine de la sélection virale de « bébés horribles » dans les peintures anciennes
- Staatliche Kunsthalle Karlsruhe — Ugly Renaissance Babies
- National Gallery of Art — Giotto, Madonna and Child
- National Gallery of Art — Domenico di Bartolo, Madonna and Child Enthroned with Saint Peter and Saint Paul
- National Gallery of Art — Maerten van Heemskerck, The Rest on the Flight into Egypt
- Metropolitan Museum of Art — Bramantino, Madonna and Child
- Walters Art Museum — Bernardino di Mariotto, Madonna and Child















pourquoi des censures sur les peintures de la renaissance???????
vous êtes totalement dément ou arriéré?
j’aimerai connaitre vos motivations merci.
Aucune motivation, les images proviennent d une source americaine…