À la période des foins, certaines campagnes roumaines se couvrent encore de meules de foin traditionnelles aux silhouettes très reconnaissables. Hautes, coniques, parfois presque sculpturales, elles ressemblent à de grandes cheminées végétales posées dans les prés.
Ces meules de foin à l’ancienne ne sont pas seulement décoratives. Avant la généralisation des balles mécaniques et des hangars modernes, elles permettaient de stocker le foin dehors, de le protéger des intempéries et de nourrir les animaux durant l’hiver. Un art agricole très concret, avec un petit supplément poésie rurale — parce qu’un tas de foin bien monté peut aussi avoir de l’allure.
En Roumanie, les meules de foin traditionnelles donnent encore aux campagnes une silhouette très particulière. Crédit photo Clifton Beard (CC BY-NC 2.0) .
À retenir
Nom courant : meule de foin, tas de foin, motte de foin selon les usages régionaux
Fonction : stocker le foin sec pour nourrir les animaux en hiver
Forme : souvent haute, conique ou pyramidale, construite autour de poteaux
Hauteur : certaines meules peuvent atteindre plusieurs mètres
Technique : branches au sol, support central ou tripode, foin tassé puis “peigné” au râteau
Risque : un foin trop humide peut fermenter, chauffer et même provoquer un départ de feu
Intérêt : patrimoine rural, paysage agricole, savoir-faire traditionnel
Crédit photo AndreeaMaria03/Pixabay.
Une meule de foin, à quoi ça sert ?
Une meule de foin sert d’abord à conserver de l’herbe séchée. Le foin est indispensable dans les régions où les animaux ne peuvent pas brouter toute l’année, notamment lorsque les prairies sont couvertes de neige ou que l’herbe ne pousse plus assez.
En Roumanie, ces meules sont particulièrement associées aux zones rurales et montagneuses, notamment en Transylvanie, dans les Carpates ou dans le Maramureș. Elles ponctuent les champs, les pentes et les villages, comme des marqueurs du travail agricole traditionnel.
Le principe est simple : couper l’herbe, la laisser sécher au soleil, puis l’empiler de manière à ce qu’elle puisse rester dehors sans pourrir trop vite. Simple sur le papier. En pratique, c’est un savoir-faire où la météo, l’humidité, la forme de la pile et le coup de râteau comptent autant qu’une bonne dose de patience.
Crédit photo Vasile Hurghis (CC BY-NC 2.0).
Comment construire une meule de foin à l’ancienne ?
La construction commence généralement par un sol sec et un support en bois. Il s’agit généralement d’un support tripode constitué de trois poteaux formant une pyramide. Des branchages peuvent être posés au sol afin d’éviter le contact direct entre le foin et la terre, tout en laissant circuler l’air.
Le foin sec est ensuite empilé progressivement autour de la structure. Une personne légère peut monter sur le tas pour répartir et tasser correctement les couches. La pile est ensuite peignée au râteau : ce geste oriente les brins vers le bas, aide l’eau de pluie à ruisseler et forme une couche extérieure plus compacte, presque comme un chaume naturel.
Construction d’une meule par empilement. Crédit photo Basil & Tracy Brooks (CC BY-NC 2.0).
La touche finale peut être une petite couronne ou un chapeau de foin posé au sommet, pour protéger le faîtage et empêcher le vent de défaire le travail. C’est rustique, mais très malin : une meule ratée est un buffet humide pour moisissures ; une meule réussie devient un garde-manger vertical pour l’hiver.
Le râteau permet de lisser l’extérieur de la meule et d’aider l’eau à glisser sur la couche extérieure. Crédit photo Basil & Tracy Brooks (CC BY-NC 2.0).
Pourquoi les meules roumaines ont-elles cette forme ?
Les meules roumaines sont souvent hautes et resserrées, avec une forme de cône, de poire ou de cheminée culminant pour certaines à 4 mètres de haut. Cette silhouette n’est pas choisie pour faire joli sur les photos, même si elle y réussit très bien.
La forme permet de limiter l’infiltration de l’eau, d’éviter que le foin touche directement le sol, et de conserver l’intérieur relativement sec. L’extérieur agit comme une enveloppe protectrice : il vieillit, grise et durcit, tandis que le foin plus profond reste mieux conservé.
La forme haute et étroite aide l’eau à ruisseler et limite le contact du foin avec le sol. Crédit photo Andrei Dragusanu (CC BY-NC-ND 2.0) .
Ce type de stockage extérieur a été utilisé dans de nombreuses régions agricoles avant la généralisation des balles rondes ou rectangulaires. Mais en Roumanie, il reste particulièrement visible dans certains paysages ruraux, où il compose presque une architecture saisonnière. La forme est si reconnaissable qu’elle peut même évoquer des curiosités naturelles comme les meules de foin de Murphy, ces rochers irlandais dont la silhouette rappelle de gros tas de foin figés dans le paysage.
Meule, botte ou motte de foin : quelle différence ?
On trouve souvent mélangés meule de foin, botte de foin, motte de foin et tas de foin. Les mots ne désignent pas toujours exactement la même chose.
Une meule de foin est un grand amas de foin empilé, souvent construit à la main autour d’un support ou selon une forme pensée pour la conservation. Une botte de foin désigne plutôt un volume pressé et lié, produit manuellement autrefois, puis surtout par des machines. Une motte de foin est un terme plus familier ou régional, souvent utilisé pour parler d’un petit tas ou d’une masse de foin.
Dans le cas roumain présenté ici, on parle surtout de meules de foin traditionnelles, parce que le foin est empilé en structure verticale, souvent autour d’un axe ou d’un support. En clair : si ça ressemble à une petite tour de foin plutôt qu’à une brique agricole, vous êtes plutôt côté meule que côté botte.
Sătic, view to Pecineagu Dam and Piatra Craiului mountain par Andrei Zdetovetchi (CC BY-NC-SA 2.0).
Le danger du foin humide
La clé d’une bonne meule, c’est la sécheresse. Un foin rentré ou empilé trop humide peut fermenter. Cette fermentation produit de la chaleur et peut aller jusqu’à provoquer un départ de feu dans les cas les plus sérieux.
C’est pourquoi le foin doit être suffisamment sec avant d’être empilé, mais pas au point de devenir cassant et inutilisable. La meule doit aussi respirer : l’air circule grâce aux branchages, à la structure et à la forme générale. Une bonne meule est donc une petite construction technique, pas juste “un gros tas parce qu’on était fatigué”.
La couche extérieure durcit et protège l’intérieur de la meule contre la pluie et la neige. Crédit photo Judith (CC BY-NC 2.0).
Des meules d’amour dans la culture roumaine
Les meules de foin sont aussi ancrées dans la culture rurale roumaine. Il existe de nombreuses expressions y faisant référence. Lorsque, à partir de la ville de Timişoara, les manifestations de 1989 contre le régime communiste Nicolae Ceausescu ont conduit à une révolution sanglante, la population disait que c’était l’étincelle sur une botte de foin très sèche.
Lors de l’occupation du pays par la Turquie, bandits et résistants se cachaient dans les meules et les soldats turcs en patrouille poignardaient souvent au hasard les piles au cas où quelqu’un serait caché à l’intérieur.
Se cacher dans les tas de foin est pourtant davantage associé à l’amour qu’à la guerre.
Dans le passé, les agriculteurs surveillaient avec attention leurs filles vis à vis de l’aide embauchée. Souvent, la construction d’une meule entraînait des liaisons amoureuses à l’abri, cachées dans le foin. Les pères méfiants mettaient régulièrement des coups de fourches dans les meules afin de s’assurer que la pudeur de leurs filles reste intacte. Il se dit que beaucoup de jeunes hommes portaient une cicatrice connue sous le nom de fourche d’amour.
Les meules de foin appartiennent autant au paysage agricole qu’à l’imaginaire rural. Crédit photo globetrotter_rodrigo (CC BY-NC-ND 2.0) .
La Roumanie aime décidément les paysages chargés d’histoires : entre traditions rurales et légendes plus sombres, le pays attire aussi les curieux avec le château de Bran, souvent associé à Dracula. Autre décor, autre ambiance : on passe du foin bien sec aux vampires très mal hydratés.
Crédit photo Basil & Tracy Brooks (CC BY-NC 2.0).
Un paysage rural qui disparaît peu à peu
Ces meules traditionnelles restent visibles, mais elles sont moins omniprésentes qu’autrefois. La mécanisation, les balles de foin modernes, l’exode rural et l’évolution des pratiques agricoles transforment les paysages.
Dans certaines régions des Carpates, les prairies de fauche traditionnelles sont aussi liées à une forte biodiversité. The Guardian rappelait en 2025 que ces paysages de fauche, avec leurs meules en forme de goutte, sont menacés par la modernisation agricole, alors qu’ils abritent une grande richesse végétale et animale. National Geographic évoque également les prairies de Transylvanie comme certains des paysages de foin les plus riches en espèces végétales d’Europe.
Biserica Sfântul Nicolae par Alex Berger (CC BY-NC 2.0).
Ce patrimoine agricole ne relève donc pas seulement de la nostalgie. Il raconte une manière de travailler avec la pente, la météo, les animaux, les saisons et les prairies. C’est moins rapide qu’une machine, bien sûr, mais nettement plus photogénique qu’un hangar en tôle.
Haystacks, Transylvania par ImageManHunter (CC BY-NC-ND 2.0).
Ces géants de paille ajoutent un élément de plus aux splendides paysages de Roumanie. Le même pays réserve aussi des curiosités géologiques étonnantes, comme les trovants de Costești, ces pierres roumaines qui semblent grossir avec le temps. Décidément, même quand la Roumanie pose quelque chose dans un champ, cela finit rarement par être banal.
Hut beside a haystack;-) par Jackson Lee (CC BY-NC-SA 2.0)
Des meules de foin presque sculpturales
La tradition des meules de foin en Roumanie montre qu’un objet agricole peut devenir un marqueur de paysage. À l’origine, il s’agit simplement de stocker du fourrage pour l’hiver. Mais à force de patience, de gestes précis et de formes répétées dans les prés, la meule devient presque une sculpture paysanne.
Elle raconte une économie rurale, une saison, une technique et un rapport très direct aux animaux. Et elle rappelle au passage qu’un tas de foin n’est pas forcément un désordre : bien monté, il peut résister à la pluie, au vent, à l’hiver… et même aux photographes qui s’arrêtent tous les 50 mètres pour dire “attends, celle-là est encore plus belle”
Crédit photo Luc Coekaerts (domaine public).
Sources pour aller plus loin
• The Guardian — Big, biodiverse and beautiful: can Romania’s centuries-old giant haystacks survive modern farming?
• National Geographic — Transylvania Hay Country
• True Romania Tours — Romania haystacks in pictures: what’s their story?
• World Travel Family — The Haystacks of Maramureș, hay making in Breb













