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Le East End de Londres par Jack London en 1902

En 1902, Jack London quitte pour un temps les grands espaces de l’aventure pour aller voir de plus près un autre territoire hostile : l’East End de Londres, et plus particulièrement Whitechapel, alors symbole de pauvreté urbaine, de logements surpeuplés et de travail sous-payé. De cette immersion naîtra en 1903 The People of the Abyss (Le Peuple de l’abîme), son récit documentaire sur les bas-fonds londoniens. Dans la préface, l’écrivain explique d’ailleurs que les expériences racontées dans le livre lui sont arrivées durant l’été 1902.

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Ce qui frappe dans ces clichés d’époque, c’est qu’ils ne montrent pas le Londres monumental, impérial et bien peigné des cartes postales. Ici, pas de Westminster en tenue de gala ni de gentlemen tirés à quatre épingles. On est dans l’envers du décor, celui des rues pauvres, des visages fatigués, des enfants en haillons et des foules tassées dans des quartiers où l’Empire britannique brillait nettement moins. Pour voir le contraste, il suffit d’ailleurs de comparer avec un autre regard sur la capitale au tournant du siècle, beaucoup plus large, presque touristique par moments.

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Jack London au cœur de Whitechapel

L’auteur de San Francisco, plutôt versé dans l’aventure et la nature avec Croc blanc ou L’appel de la forêt (qui ont bercé mon enfance), ne se contente pas d’observer le quartier à distance respectable, comme un bourgeois muni d’une bonne conscience et d’une paire de jumelles. Dans The People of the Abyss, il raconte avoir tenté d’entrer dans les casual wards des workhouses, notamment au Whitechapel Workhouse, et décrit ses passages dans les dortoirs, les refuges de nuit et les rues de l’East End. Le texte mentionne explicitement Commercial Street, Whitechapel, Mile End, Bethnal Green, Stepney ou encore Wapping, ce qui ancre très concrètement son enquête dans la géographie réelle du Londres populaire.

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Cette plongée n’a rien d’anecdotique dans son œuvre. Jack London y décrit un monde où la misère n’est pas un accident ponctuel, mais une condition chronique. Dans sa préface, il insiste même sur le fait que ce qu’il voit se produit en période de “good times” en Angleterre, autrement dit dans une phase censée être relativement favorable. Ambiance générale : quand même les “bons jours” ressemblent à ça, on n’a pas très envie de voir les mauvais.

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L’East End, laboratoire de la pauvreté moderne

Pour comprendre ces images, il faut rappeler que l’East End du tournant du XXe siècle concentre alors plusieurs formes de fragilité sociale. Le London Museum rappelle que le quartier est marqué par la pauvreté, les mauvaises conditions de logement et le “sweated labour”, ce travail à la tâche, faiblement rémunéré, souvent effectué à domicile ou dans de petits ateliers. Le musée souligne par exemple que la fabrication de boîtes d’allumettes faisait partie des activités les moins payées, souvent réalisées par des femmes et des enfants pendant de très longues heures.

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Le quartier est aussi un espace d’arrivée et de brassage. Entre 1880 et 1914, Londres accueille environ 150 000 réfugiés juifs d’Europe orientale et de Russie, et jusqu’à 70 % d’entre eux s’installent dans l’East End, autour de Spitalfields et Whitechapel, attirés par les loyers bas, les réseaux déjà en place et les possibilités de travail dans l’habillement. Cela ne résume évidemment pas tout l’East End, mais cela aide à comprendre pourquoi ces rues apparaissent alors comme un concentré de pauvreté, d’immigration et de tensions sociales.

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Des images qui montrent l’Empire par sa cave

Ce qui donne leur force à ces photos, c’est qu’elles montrent moins “la misère” en général qu’un système social. On y voit des rues bondées, des enfants déjà usés avant même d’avoir commencé, des adultes tassés dans des espaces trop petits, et cette impression persistante d’une ville qui produit autant de richesse qu’elle sait très bien cacher ses ruines humaines. Dans The People of the Abyss, Jack London évoque d’ailleurs l’“awful East” et décrit des quartiers où tout lui semble gris, sale, sans répit ni soulagement. Ce n’est pas une visite pittoresque ; c’est un constat.

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Ces clichés s’inscrivent aussi dans une histoire visuelle plus large. Quelques décennies plus tôt, les petits métiers londoniens saisis par John Thomson montraient déjà une capitale traversée par la débrouille, les emplois minuscules et l’économie de survie. Et si l’on veut voir le décor urbain dans son mouvement brut, le flot de passants et d’omnibus sur Blackfriars Bridge offre un autre visage de Londres à la fin du XIXe siècle : plus central, plus animé, mais pas forcément plus tendre

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Le Londres de l’abîme

Ces images du East End ne valent donc pas seulement pour leur noir et blanc d’époque ou leur parfum de document rare. Elles montrent Whitechapel et ses environs au moment où Jack London transforme un séjour londonien en enquête sociale, et elles rappellent que l’histoire des grandes villes ne se lit pas seulement dans leurs monuments, mais aussi dans leurs couloirs sombres, leurs refuges de nuit et leurs rues de survie. Derrière le décor édouardien, il y avait aussi cela : un Londres monumental en façade, et un Londres d’épuisement dans l’arrière-boutique.

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Sources pour aller plus loin

texte intégral de The People of the Abyss sur Project Gutenberg
édition numérisée de The People of the Abyss sur Internet Archive
photographies de la pauvreté dans l’East End par John Galt (London Museum)
histoire du quartier juif de l’East End (London Museum)

A la même époque se construisait le métro de Paris, un chantier avec quelques images.

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