Dans le cimetière de Poblenou à Barcelone, la Mort ne brandit ni faux ni épée. Elle se penche doucement vers un jeune homme à bout de forces et dépose un baiser sur sa tempe. Son corps est celui d’un squelette, mais deux immenses ailes lui donnent presque l’apparence d’un ange. Cette étonnante sculpture funéraire en marbre est connue sous le nom de Le Baiser de la Mort, El petó de la mort en catalan.
Réalisée en 1930 pour la sépulture de la famille Llaudet Soler, l’œuvre est devenue l’une des sculptures les plus connues des cimetières de Barcelone. Son réalisme, l’abandon du jeune homme et l’ambiguïté du geste donnent à la scène une dimension à la fois macabre, tendre et presque sensuelle. Selon l’angle sous lequel on la regarde, le mourant semble résigné, apaisé ou même étrangement heureux de cette dernière étreinte.
Le Baiser de la Mort, ou El petó de la mort, sur la tombe de la famille Llaudet Soler au cimetière de Poblenou à Barcelone. Crédit photo vitelone (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Le Baiser de la Mort, ou El petó de la mort, se trouve au cimetière de Poblenou à Barcelone, en Espagne.
- Le groupe sculpté en marbre date de 1930.
- Il décore la sépulture de la famille Llaudet Soler, industriels catalans du textile.
- Le monument a été commandé après la mort prématurée d’un jeune fils de la famille.
- La sculpture porte la signature J. Barba et a été réalisée dans l’atelier de Jaume Barba.
- Plusieurs sources attribuent toutefois un rôle majeur dans sa conception ou son exécution à Joan Fontbernat Paituví, gendre de Jaume Barba.
- La Mort est représentée comme un squelette ailé embrassant un jeune homme qui s’effondre.
- Des vers du poète catalan Jacint Verdaguer sont gravés sous la sculpture.
- Une composition très proche existait déjà au cimetière monumental de Milan : Il bacio della morte de Lorenzo Maroni, réalisé en 1910.
- La sculpture se trouve dans le département 3, tombe 63 du cimetière de Poblenou.
Le Baiser de la Mort, une tombe de la famille Llaudet Soler
L’histoire de cette sculpture a souvent été racontée de façon approximative.
Le monument ne commémore pas simplement la mort de l’industriel Josep Llaudet Soler, comme on peut parfois le lire. Il s’agit de la sépulture de la famille Llaudet Soler, une importante famille liée à l’industrie textile catalane.
En 1930, la famille perd prématurément l’un de ses fils. Le site officiel des cimetières de Barcelone indique qu’il est mort « en pleine jeunesse », tandis que l’historien Adrià Terol, interrogé par Betevé, évoque un fils encore adolescent.
La famille commande alors aux ateliers de Jaume Barba un monument funéraire capable d’exprimer cette disparition brutale.
Le résultat n’a rien de la représentation conventionnelle d’un jeune défunt paisiblement endormi.
Le jeune homme du Baiser de la Mort est représenté au moment où ses forces l’abandonnent, tandis que la Mort se penche sur lui. Crédit photo FeistyTortilla (CC BY 2.0).
Le corps du jeune homme s’affaisse. Ses bras pendent, ses mains touchent le sol, sa tête bascule vers l’arrière et sa bouche reste légèrement entrouverte.
Tout suggère que l’artiste a voulu saisir l’instant précis où la vie quitte le corps.
Qui a sculpté le Baiser de la Mort ? Jaume Barba et Joan Fontbernat
L’attribution du monument est plus intéressante qu’un simple nom inscrit dans un catalogue.
Le site officiel du cimetière indique que le groupe de marbre a été projeté par le marbrier Jaume Barba en 1930. La base de la sculpture porte d’ailleurs la signature « J. Barba ».
Cette signature explique pourquoi Jaume Barba est généralement présenté comme l’auteur du Baiser de la Mort.
Mais une autre histoire circule depuis longtemps.
Selon les informations rapportées par Betevé et plusieurs sources consacrées au patrimoine barcelonais, Joan Fontbernat Paituví, gendre de Jaume Barba et sculpteur travaillant dans son atelier, aurait joué un rôle essentiel dans la réalisation de l’œuvre. Certaines sources lui attribuent même sa conception.
Il est donc plus prudent de parler d’une œuvre réalisée dans l’atelier de Jaume Barba, probablement avec une importante participation de Joan Fontbernat, plutôt que d’attribuer sans nuance chaque coup de ciseau à un seul homme.
Le groupe sculpté en marbre du Baiser de la Mort, réalisé en 1930 dans l’atelier de Jaume Barba pour la famille Llaudet Soler. Crédit photo Canaan (CC BY-SA 4.0).
Pourquoi la Mort embrasse-t-elle le jeune homme ?
C’est évidemment ce qui rend la sculpture inoubliable.
La Mort n’est pas représentée comme un personnage violent venu arracher brutalement sa victime au monde des vivants.
Elle possède un crâne, une cage thoracique et des os parfaitement visibles, mais aussi de longues ailes évoquant celles d’un ange.
Elle soutient le jeune homme avec ses mains décharnées et approche son visage du sien pour déposer un baiser sur sa tempe.
Le contraste est saisissant.
D’un côté, le squelette rappelle de manière parfaitement explicite la décomposition et la disparition du corps. De l’autre, les ailes, l’étreinte et le baiser adoucissent presque cette rencontre avec la Mort.
Le patrimoine culturel de Catalogne rapproche cette œuvre de la tradition des danses macabres médiévales, ces représentations où la Mort vient chercher les vivants sans distinction d’âge ou de condition.
Elle s’inscrit aussi naturellement dans la tradition du memento mori, littéralement « souviens-toi que tu vas mourir ». Cette idée a produit des objets parfois tout aussi directs, comme ces étonnantes montres en forme de tête de mort du XVIIe siècle.
Vue arrière du Baiser de la Mort mettant en évidence le squelette de la Mort et ses grandes ailes de marbre enveloppant le jeune homme. Crédit photo Enfo (CC BY-SA 3.0).
Cette vue montre particulièrement bien la contradiction voulue par la sculpture : la Mort possède le corps d’un cadavre mais les ailes d’un messager céleste.
Les vers de Jacint Verdaguer gravés sur la tombe
Le nom même de l’œuvre est lié aux vers gravés sur son socle.
Ils sont tirés de L’Atlàntida, vaste poème publié en 1877 par Jacint Verdaguer, également connu sous le nom de Mossèn Cinto Verdaguer.
Le texte inscrit sur le monument est le suivant :
Mes son cor jovenívol no pot més,
en ses venes la sang s’atura i glaça
i l’esma perduda a la fe s’abraça
sentint-se caure de la mort al bes.
On peut en rendre le sens ainsi :
Son jeune cœur n’en peut plus ; le sang s’arrête et se glace dans ses veines, tandis que ses dernières forces s’accrochent à la foi et qu’il se sent tomber sous le baiser de la mort.
Le dernier vers fournit donc directement le nom sous lequel la sculpture est aujourd’hui connue : El petó de la mort, le Baiser de la Mort.
L’ancienne traduction de l’article ajoutait un « Amen » qui ne figure pas dans ces vers : il n’a donc rien à faire dans l’inscription.
Vue du Baiser de la Mort, El beso de la muerte en espagnol, montrant l’étreinte entre le jeune homme et la Mort ailée au cimetière de Poblenou. Crédit photo Mario Martí (CC BY 2.0).
Un autre Baiser de la Mort existait déjà à Milan
La composition de Barcelone n’est probablement pas née sans modèle.
Selon l’historien Adrià Terol, la sculpture de Poblenou s’inspire d’un relief réalisé en Italie par Lorenzo Maroni.
En 1910, soit vingt ans avant le monument barcelonais, Maroni réalise pour la tombe Mentasti du Cimetière monumental de Milan un groupe funéraire en marbre de Carrare intitulé lui aussi :
Il bacio della morte — Le Baiser de la Mort.
Le dictionnaire d’art Sartori documente cette œuvre milanaise et sa date de 1910.
La ressemblance de la composition aurait servi de point de départ à l’atelier de Jaume Barba. Le monument de Barcelone transforme toutefois l’idée en une véritable sculpture en trois dimensions où la Mort enveloppe presque complètement le jeune homme avec ses ailes.
Il vaut donc mieux parler d’inspiration ou de filiation visuelle que d’une création totalement indépendante.
Le cimetière de Poblenou, un musée funéraire à ciel ouvert
Le Baiser de la Mort n’est pas isolé au milieu d’un cimetière sans autre intérêt.
Le cimetière de Poblenou constitue lui-même un remarquable ensemble d’architecture et de sculpture funéraires.
Un premier cimetière avait été créé sur ce site dès 1775, à une époque où Barcelone cherchait à éloigner les sépultures des paroisses surchargées du centre-ville. Ce premier ensemble a été détruit pendant l’occupation napoléonienne.
Le cimetière actuel a été conçu par l’architecte italien Antoni Ginesi et inauguré en 1819.
Son projet initial était relativement sobre et égalitaire. Mais au cours du XIXe siècle, l’essor de la bourgeoisie industrielle barcelonaise a progressivement rempli le cimetière de chapelles, mausolées et grands monuments destinés à afficher le rang social des familles jusque dans la mort.
Aujourd’hui, le site compte plus de 34 000 sépultures sur environ 52 700 m².
L’art funéraire y offre des créations dans des registres très différents. Le même goût pour les monuments spectaculaires apparaît par exemple dans les extraordinaires sculptures du cimetière monumental de Staglieno à Gênes.
Et le Baiser de la Mort n’est qu’un exemple des formes parfois très personnelles prises par les monuments funéraires : ces tombes insolites montrent jusqu’où peut aller l’imagination lorsqu’il s’agit de laisser une dernière trace.
Le Baiser de la Mort fait partie des monuments funéraires les plus connus du cimetière de Poblenou, où de nombreuses familles de la bourgeoisie barcelonaise ont fait ériger des œuvres monumentales. Crédit photo Ferran Pestaña (CC BY-SA 2.0).
Où voir le Baiser de la Mort à Barcelone ?
La sculpture est relativement facile à trouver si l’on dispose de sa référence exacte.
- Lieu : Cementiri del Poblenou, Barcelone, Espagne
- Adresse : Av. Icària, s/n, 08005 Barcelona
- Emplacement de la sculpture : département 3, tombe 63
- Coordonnées GPS : environ 41.3962, 2.2042
- Horaires du cimetière : tous les jours de 8 h à 18 h
- Métro : ligne L4, station Llacuna
Voici sa position sur Google Maps:
Le Baiser de la Mort constitue également le numéro 30 de la route culturelle officielle du cimetière de Poblenou, un parcours qui relie trente sépultures et monuments remarquables.
Cementiris de Barcelona organise aussi des visites guidées. Les horaires et modalités pouvant évoluer, mieux vaut consulter la page officielle de la route du cimetière de Poblenou avant le déplacement.
Un baiser beaucoup moins doux qu’il n’en a l’air
Près d’un siècle après sa création, le Baiser de la Mort conserve une puissance visuelle assez rare.
Il ne montre pas simplement un squelette, ni simplement un jeune homme mourant. Tout repose sur la contradiction entre les deux : la brutalité anatomique de la Mort et la douceur presque amoureuse de son geste.
Le jeune homme ne lutte plus. Ses bras ont perdu toute force. Pourtant, la figure qui vient l’emporter ne semble pas l’agresser : elle l’enveloppe de ses ailes et l’embrasse.
C’est probablement cette ambiguïté qui explique pourquoi El petó de la mort est devenu bien davantage qu’une simple décoration de tombe. L’œuvre oblige presque chaque visiteur à se poser la même question : assiste-t-on à une scène terrifiante, à une délivrance ou au dernier geste de tendresse possible ?
Sources pour aller plus loin
- Cementiris de Barcelona – Route culturelle du cimetière de Poblenou et El petó de la mort
- Cementiris de Barcelona – informations officielles sur le cimetière de Poblenou
- Betevé – El petó de la mort, histoire, famille Llaudet Soler et attribution de la sculpture
- Patrimoni Cultural de Catalunya – art funéraire et Baiser de la Mort
- Dizionario d’Arte Sartori – Lorenzo Maroni et Il bacio della morte de 1910






