Ces photographies sont souvent présentées comme montrant Londres en 1900. Elles datent en réalité de 1909, en pleine époque édouardienne, et sont attribuées à un voyageur russe resté anonyme. On y découvre une capitale encore parcourue de voitures à cheval, mais déjà engagée dans une transformation rapide de ses transports, de ses commerces et de ses banlieues.
La série est aussi plus mystérieuse qu’elle n’en a l’air : son fonds d’archives d’origine n’est pas clairement identifié et deux des vingt vues ne montrent même pas Londres. Cambridge et Oxford se sont discrètement glissées dans ce voyage photographique. Un petit rappel qu’un album ancien peut parfois raconter davantage que sa légende.
Photographie issue de la série attribuée à un voyageur russe et datée de 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday. Photographe et provenance archivistique exacte non identifiés.
À retenir
- La série souvent appelée « Londres en 1900 » est donnée comme ayant été photographiée en 1909.
- Le photographe est présenté comme un voyageur russe anonyme, mais la provenance archivistique originale de la série reste à établir.
- Le Grand Londres comptait environ 6,58 millions d’habitants en 1901 et plus de 7,25 millions en 1911.
- Cette croissance concernait surtout les banlieues : la population du County of London stagnait tandis que l’Outer Ring gagnait près de 685 000 habitants entre 1901 et 1911.
- En 1909, voitures hippomobiles, autobus motorisés, tramways et métro coexistaient encore dans les rues.
- Les deux dernières photographies de la série ont été identifiées comme des vues de Cambridge et Oxford, et non de Londres.
Ces photos de « Londres en 1900 » datent en réalité de 1909
L’expression « Londres en 1900 » reste pratique pour désigner le Londres du début du XXe siècle, mais dans le cas de cette série, le millésime exact avancé par les sources secondaires est 1909.
La reine Victoria est morte en 1901 et son fils Édouard VII règne encore lorsque ces clichés sont réalisés. Londres vit donc pleinement son époque édouardienne, période située entre la fin du monde victorien et le bouleversement de la Première Guerre mondiale.
Les silhouettes, les vêtements et les moyens de transport visibles sur les images appartiennent à ce moment de transition. La ville reste familière par ses monuments, mais presque tout ce qui se déplace dans ses rues semble appartenir à un autre monde.
Vue issue de la série de photographies de Londres datée de 1909 et attribuée à un voyageur russe. Source de diffusion : Vintage Everyday. Provenance archivistique exacte non identifiée.
Qui était le mystérieux voyageur russe ?
C’est précisément là que l’histoire devient moins solide que les photographies.
Les publications qui ont diffusé cette série la présentent comme l’œuvre d’un touriste ou voyageur russe anonyme venu à Londres en 1909. Mais elles ne donnent ni nom, ni collection d’origine, ni numéro d’inventaire, ni institution conservant les négatifs.
Il faut donc distinguer ce que montrent incontestablement les photographies de ce que raconte leur légende moderne. L’année 1909 et l’origine russe du photographe sont largement reprises, mais je n’ai pas retrouvé de source archivistique primaire permettant d’identifier formellement l’auteur.
Cette prudence n’enlève rien à l’intérêt de la série. Au contraire, elle ajoute presque un deuxième sujet : qui était cette personne qui parcourait l’Angleterre avec un appareil photo il y a plus d’un siècle ?
Photographie de la série attribuée à un voyageur russe en Angleterre en 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday. Photographe non identifié.
Londres en 1909, une métropole de plus de 6 millions d’habitants
Les chiffres concernant la population de Londres au début du XXe siècle peuvent sembler contradictoires parce qu’ils ne désignent pas toujours le même territoire.
Le recensement britannique de 1901 compte 4 536 267 habitants dans l’Administrative County of London, c’est-à-dire le cœur administratif de la capitale.
Mais le « Greater London » utilisé par les statisticiens de l’époque, qui ajoute une vaste couronne périphérique, atteint déjà 6 581 402 habitants en 1901. Dix ans plus tard, en 1911, il dépasse 7,25 millions d’habitants.
Londres figure donc toujours parmi les plus gigantesques concentrations urbaines de la planète. Les comparaisons internationales de l’époque la placent encore au sommet ou tout près du sommet mondial selon la manière dont les limites urbaines sont définies.
Vue panoramique de Piccadilly Circus à Londres en 1909. Crédit photo Moffett Studio / Library of Congress (domaine public).
Une ville qui grandit surtout en périphérie
Le plus intéressant n’est pas seulement que Londres grossisse : la ville est alors en train de s’étaler.
Entre 1901 et 1911, la population du County of London baisse légèrement, passant d’environ 4,536 à 4,523 millions d’habitants. À l’inverse, la couronne extérieure passe d’environ 2,05 à 2,73 millions d’habitants, soit une hausse de plus de 33 %.
Le recensement de 1911 décrit explicitement ce processus de décentralisation. Les quartiers centraux cessent de gagner des habitants tandis que les nouveaux secteurs résidentiels situés plus loin du centre absorbent l’essentiel de la croissance.
C’est déjà le Londres métropolitain moderne qui se dessine : moins compact, davantage dépendant des transports et de plus en plus étendu.
Photographie issue de la série londonienne datée de 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday. Provenance archivistique exacte inconnue.
Dans les rues, chevaux et automobiles se côtoient encore
Les rues de Londres en 1909 illustrent parfaitement une révolution technologique en cours. Les véhicules hippomobiles sont toujours nombreux, mais les autobus motorisés ont déjà commencé leur conquête de la capitale.
Le premier autobus motorisé public avait circulé à Londres dès 1899. Les compagnies ont ensuite expérimenté différentes technologies, avec des résultats parfois assez peu glorieux, avant que le moteur à combustion ne s’impose rapidement.
En 1910, à peine un an après ces photographies, la London General Omnibus Company met en service son célèbre B-Type, considéré comme le premier autobus motorisé londonien standardisé produit en série.
Et en 1911, le dernier autobus à chevaux de cette compagnie est retiré du service.
Autrement dit, le voyageur photographie Londres exactement au moment où le cheval commence à perdre la bataille contre le moteur.
Scène londonienne issue de la série de 1909, à une époque où véhicules hippomobiles et transports motorisés partageaient encore les rues. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Le métro est déjà loin d’être une nouveauté. Le premier chemin de fer souterrain londonien a ouvert en 1863 et plusieurs lignes profondes sont déjà en activité au début du XXe siècle.
En 1908, les premières plaques de stations avec le disque rouge et bleu, ancêtre direct du célèbre symbole du métro londonien, font leur apparition. En 1909, la station Bishopsgate prend le nom de Liverpool Street.
La ville que l’on découvre sur ces images paraît ancienne, mais une partie de ses infrastructures appartient déjà au Londres que nous connaissons aujourd’hui.
Vue de Londres au début du XXe siècle provenant de la série photographique datée de 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Piccadilly, Westminster et le Londres monumental
Certains éléments du paysage londonien permettent encore aujourd’hui de se repérer presque instantanément.
Le palais de Westminster et sa célèbre tour de l’horloge constituent déjà l’une des silhouettes les plus reconnaissables de la capitale. À l’époque de ces photographies, la cloche Big Ben sonne depuis un peu plus d’un demi-siècle.
Westminster Bridge, reconstruit dans sa forme actuelle au XIXe siècle, offre alors comme aujourd’hui l’un des grands points de vue sur le Parlement.
Westminster Bridge et le palais de Westminster à Londres vers 1909. Crédit photo United Photographic Company / Library of Congress (domaine public).
Piccadilly Circus présente en revanche un visage plus dépouillé qu’aujourd’hui. La publicité lumineuse n’a pas encore colonisé toutes les façades, même si le quartier constitue déjà un carrefour commercial et théâtral majeur.
La photographie panoramique de Moffett Studio, enregistrée en juillet 1909, donne un excellent point de comparaison avec la série attribuée au voyageur russe.
Photographie de Londres issue de la série attribuée à un voyageur russe en 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Chapeaux et élégance de l’époque édouardienne
Les monuments ne sont pas les seuls éléments intéressants à regarder. Les passants constituent presque une exposition de mode ambulante.
Chez les femmes des classes aisées et moyennes, la silhouette édouardienne associe longues jupes, corsages travaillés et surtout chapeaux parfois spectaculairement larges, garnis de rubans, fleurs ou plumes.
Vous pouvez retrouver cette mode plus en détail avec les impressionnants chapeaux féminins de l’époque édouardienne.
Les hommes portent volontiers vestes sombres, manteaux, canotiers, casquettes ou chapeaux melon selon leur milieu social et l’occasion.
Photographie de la vie londonienne en 1909 issue de la série attribuée à un voyageur russe. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Un Londres prospère qui cache aussi une immense pauvreté
Le centre monumental, les boutiques et les élégantes silhouettes ne doivent pas donner une image trop confortable de la capitale.
Londres reste alors une ville marquée par des différences sociales considérables. Quelques années plus tôt, en 1902, Jack London s’était volontairement installé dans les quartiers pauvres pour documenter la vie quotidienne de l’East End.
Ses photographies et son récit montrent une ville très éloignée des quartiers touristiques et commerciaux : logements surpeuplés, travail précaire, pauvreté et conditions de vie extrêmement difficiles.
Vous pouvez comparer ces deux visages de la capitale avec les images du East End réalisées par Jack London en 1902.
Vue de Londres en 1909 issue de la série attribuée à un voyageur russe. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Trente ans auparavant, les rues de la capitale avaient déjà été documentées avec une remarquable précision dans les photographies de la vie quotidienne à Londres en 1877. Comparer les deux séries permet de mesurer la rapidité des transformations urbaines sur une seule génération.
Et pour changer complètement de décor sans quitter l’époque, les Britanniques découvraient aussi les loisirs balnéaires : voici à quoi ressemblaient les plages du Royaume-Uni dans les années 1900.
Toutes ces photographies montrent-elles vraiment Londres ?
Non, et c’est probablement le détail le plus amusant de cette série.
Lors de sa diffusion en 2021, des lecteurs connaissant bien les lieux ont signalé que deux photographies ne montrent pas Londres.
L’avant-dernière a été identifiée comme une vue de Trumpington Street à Cambridge, avec le Pitt Building, ancien siège de Cambridge University Press.
Vue identifiée comme Trumpington Street à Cambridge avec le Pitt Building, et non comme Londres. Photographie issue de la même série attribuée à un voyageur russe en 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday.
La dernière montrerait quant à elle Oxford, sur la voie longeant l’arrière du Queen’s College.
Vue identifiée comme Oxford, près du Queen’s College, dans la série attribuée à un voyageur russe en 1909. Source de diffusion : Vintage Everyday.
Cette découverte suggère donc que l’auteur n’a pas simplement photographié Londres : il voyageait plus largement en Angleterre.
Et finalement, cela rend l’album encore plus intéressant. Ce n’est pas seulement une collection d’anciennes vues londoniennes, mais le fragment d’un voyage dont le propriétaire, l’itinéraire et l’histoire complète restent encore à retrouver.
Sources pour aller plus loin
- Vintage Everyday — Edwardian London as Seen Through the Eyes of a Russian Tourist
- A Vision of Britain through Time — recensement de 1911 et population du Greater London
- A Vision of Britain through Time — décentralisation et croissance des banlieues londoniennes
- Transport for London — principales dates de l’histoire des transports londoniens
- Transport for London Corporate Archives
- Library of Congress — vue panoramique de Piccadilly Circus en 1909
- Library of Congress — Westminster Bridge et Houses of Parliament vers 1909












