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Mastro Titta, le marchand d’ombrelles devenu bourreau des papes pendant 68 ans

Dans les rues de Rome, au XIXe siècle, un homme gagnait sa vie en vernissant des ombrelles. Mais lorsqu’il quittait son quartier pour traverser le Tibre, les habitants savaient qu’une exécution allait bientôt avoir lieu. Ce discret artisan était en réalité Giovanni Battista Bugatti, surnommé Mastro Titta, le plus célèbre bourreau des papes.

De 1796 à 1864, cet homme a exercé pendant près de 68 ans au service de la justice des États pontificaux. Son registre mentionne 516 condamnés et les historiens lui attribuent personnellement 514 exécutions. Une carrière hors norme, menée sous plusieurs pontificats, qui a fait de ce marchand d’ombrelles l’un des personnages les plus redoutés de la Rome papale.

Reconstitution de Mastro Titta, bourreau des papes, sur le pont Saint-Ange à Rome, avec son manteau rouge et une hache
Reconstitution artistique de Mastro Titta, le célèbre bourreau des papes, traversant le pont Saint-Ange à Rome au XIXe siècle, vêtu de son manteau rouge et portant une hache et des ombrelles. Illustration générée par intelligence artificielle.

À retenir

  • Mastro Titta, de son vrai nom Giovanni Battista Bugatti, a exercé comme bourreau des États pontificaux de 1796 à 1864.
  • Son registre recense 516 condamnés, mais la biographie de référence publiée par Treccani lui attribue 514 exécutions.
  • En dehors de ses fonctions, il travaillait comme vernisseur d’ombrelles dans le quartier du Borgo, près du Vatican.
  • Son passage sur le pont Saint-Ange était devenu pour les Romains le signe qu’une exécution approchait.
  • Lord Byron et Charles Dickens ont assisté à des exécutions auxquelles son nom est associé.
  • Son célèbre manteau écarlate est conservé dans les collections du musée criminologique de Rome.

Qui était Mastro Titta, le bourreau des papes ?

Giovanni Battista Bugatti est né vers 1779. Certaines recherches le font naître le 6 mars à Senigallia, sur la côte adriatique italienne, tandis que des sources biographiques plus anciennes indiquent Rome. Ses origines restent donc un point sur lequel les récits historiques ne sont pas parfaitement concordants.

Ce qui est beaucoup mieux documenté, en revanche, c’est le début de son extraordinaire carrière : le 22 mars 1796, alors qu’il n’avait qu’environ 17 ans.

Ce jour-là, à Foligno, dans les États pontificaux, il procède à l’exécution de Nicola Gentilucci, condamné pour plusieurs crimes. Le supplice consiste en une pendaison suivie d’un écartèlement.

C’est la première entrée d’une longue série qui ne s’achèvera que 68 ans plus tard.

Son surnom, Mastro Titta, est généralement présenté comme une forme populaire romaine évoquant le « maître de justice ». Il deviendra si connu dans la ville que son nom finira par désigner plus largement un bourreau.

Il faut rappeler qu’à cette époque, les papes ne sont pas seulement des chefs religieux. Ils gouvernent également un territoire d’Italie centrale, les États pontificaux, doté de ses propres lois, tribunaux et institutions pénales.

Le bourreau des papes n’est donc pas un personnage symbolique : il exerce une fonction officielle dans l’administration de la justice.

Deux gravures de Mastro Titta, bourreau des papes, offrant du tabac à un condamné puis présentant une tête décapitée.


Deux illustrations anciennes de Mastro Titta, le bourreau des papes : à gauche, il offre du tabac à un condamné avant son exécution ; à droite, il présente une tête décapitée à la foule. Illustrations historiques du domaine public, via Wikimedia Commons.

Un marchand d’ombrelles à la double vie

Dans la vie quotidienne, Mastro Titta ne ressemble pas nécessairement à l’image sinistre que l’on se fait d’un bourreau.

Il habite le quartier du Borgo, près du château Saint-Ange et du Vatican. Lorsqu’aucune condamnation à mort ne doit être exécutée, il travaille comme vernisseur d’ombrelles, une activité artisanale parfaitement ordinaire.

Selon plusieurs récits, il vend également des parapluies décorés de scènes romaines ou de portraits pontificaux.

Un métier plutôt paisible pour un homme dont la seconde activité consistait à pendre, décapiter ou écarteler des condamnés.

Son travail d’exécuteur lui assure toutefois une rémunération officielle. D’après Treccani, il reçoit notamment un traitement de 15 écus, un logement et différentes gratifications. Chaque exécution lui rapporte également une petite somme symbolique appelée « papetto ».

Son activité artisanale complète donc les revenus d’une fonction à la fois indispensable au système judiciaire de l’époque et socialement très particulière.

Quand Mastro Titta traversait le pont, Rome savait qu’une exécution approchait

L’une des anecdotes les plus célèbres concernant Mastro Titta se déroule sur le pont Saint-Ange, le Ponte Sant’Angelo, qui relie le secteur du Vatican au cœur de Rome.

Le bourreau réside sur la rive occidentale du Tibre et ne se rend dans les autres quartiers de la ville que pour ses obligations professionnelles.

Sa traversée du pont devient ainsi un événement redouté.

Une expression populaire résume cette situation : « Mastro Titta passa ponte », autrement dit « Mastro Titta passe le pont ».

Les habitants comprennent alors qu’une exécution publique doit prochainement avoir lieu.

Le pont Saint-Ange à Rome, passage emprunté par Mastro Titta
Le pont Saint-Ange à Rome, passage associé à Mastro Titta lorsqu’il quittait le Borgo pour accomplir ses fonctions de bourreau.

Les exécutions peuvent se dérouler à différents endroits de Rome, notamment sur la Piazza del Popolo, près du château Saint-Ange ou dans la Via dei Cerchi, non loin du Circus Maximus.

Loin d’être organisées dans le secret des prisons, elles constituent alors de véritables spectacles publics.

La foule s’assemble autour de l’échafaud et certains parents viennent même avec leurs enfants.

Une coutume romaine rapportée par les auteurs de l’époque veut que les pères donnent une gifle à leurs fils au moment de l’exécution, pour leur rappeler ce qui pourrait les attendre s’ils commettaient un crime.

Cette « gifle du souvenir », appelée parfois schiaffo aricordativo, montre à quel point ces spectacles de mort avaient aussi une fonction d’intimidation sociale.

516 condamnés dans son registre, mais 514 exécutions

La longévité de Mastro Titta est exceptionnelle : du 22 mars 1796 au 17 août 1864, il exerce pendant plus de 68 ans, une période traversée par les guerres napoléoniennes, les révolutions et les transformations politiques de l’Italie.

Son activité est connue avec une précision rare grâce aux annotations qu’il a laissées.

Le registre traditionnellement associé à Mastro Titta comptabilise 516 condamnés. Pourtant, le *Dizionario Biografico degli Italiani*, publié par l’encyclopédie Treccani, lui attribue personnellement 514 exécutions.

Cette différence s’explique par le fait que toutes les mises à mort mentionnées dans les listes ne correspondent pas nécessairement à une exécution réalisée de sa propre main. Les présentations historiques de son bilan ne distinguent pas toujours ces situations.

L’écart est mineur à l’échelle de sa carrière, mais il rappelle l’importance de distinguer les registres administratifs des chiffres repris dans les récits populaires.

Avec 514 exécutions sur 68 années, la moyenne se situe autour de sept à huit exécutions par an. Mastro Titta ne travaille donc pas quotidiennement sur les échafauds.

Sa célébrité tient davantage à la durée exceptionnelle de sa carrière et à sa place dans la mémoire romaine qu’à une activité continuellement meurtrière.

De la potence à la guillotine : les méthodes du bourreau des papes

Au cours de ses 68 années de service, Mastro Titta utilise plusieurs méthodes d’exécution, correspondant aux peines et aux pratiques judiciaires successives des États pontificaux.

La pendaison figure parmi les supplices les plus courants. La décapitation et l’écartèlement sont également pratiqués, parfois dans le cadre de peines particulièrement sévères.

Il recourt aussi au mazzatello, une ancienne méthode d’exécution italienne qui consiste à frapper le condamné à la tête avec une lourde masse, avant de lui trancher la gorge.

Ce type de supplice, aujourd’hui difficilement imaginable dans un cadre judiciaire, fait partie des châtiments publics encore utilisés dans la Rome de cette époque.

Il rappelle certaines des exécutions particulièrement brutales du bourreau anglais Jack Ketch, resté célèbre pour sa maladresse lors de plusieurs décapitations au XVIIe siècle.

Mais Mastro Titta connaît également une innovation technique majeure : l’introduction de la guillotine à Rome pendant la domination napoléonienne.

Déjà utilisée en France, cette machine doit assurer une décapitation rapide et standardisée. Elle est adoptée à Rome au début du XIXe siècle et Bugatti apprend à la manier.

Selon Treccani, il réalise 56 exécutions à la guillotine entre 1810 et 1813.

Le bourreau des papes aura donc exercé aussi bien avec les instruments traditionnels qu’avec l’une des machines les plus emblématiques de la peine capitale moderne.

Une évolution technique qui se prolongera bien après lui, jusqu’à la première exécution sur chaise électrique de William Kemmler en 1890, autre tentative de moderniser les méthodes de mise à mort.

Lord Byron et Charles Dickens parmi les spectateurs

Les exécutions romaines attirent également les voyageurs étrangers. Deux écrivains britanniques particulièrement célèbres en ont laissé des témoignages.

Lord Byron et les trois décapitations de 1817

Le 19 mai 1817, le poète britannique Lord Byron assiste à la décapitation de trois condamnés sur la Piazza del Popolo, à Rome.

L’année précédente, il séjournait sur les rives du lac Léman, où le château de Chillon lui avait inspiré son célèbre poème Le Prisonnier de Chillon. Cette œuvre évoque notamment une minuscule île du lac Léman, l’île de Peilz, associée depuis à l’imaginaire romantique du poète.

À Rome, Byron se retrouve confronté à une réalité bien moins poétique. Il relate les trois décapitations dans une lettre adressée à son éditeur John Murray.

Cette exécution fait partie des épisodes qui ont contribué à faire connaître les pratiques judiciaires romaines au-delà de l’Italie.

Charles Dickens et l’exécution du 8 mars 1845

Près de trente ans plus tard, c’est au tour de Charles Dickens d’assister à une décapitation effectuée par Mastro Titta.

Le 8 mars 1845, l’écrivain britannique se trouve à Rome lorsqu’un condamné est exécuté dans la Via dei Cerchi.

Dans son récit de voyage *Pictures from Italy*, publié en 1846, Dickens décrit avec dégoût l’atmosphère de cette exécution publique.

Son témoignage évoque aussi bien la mise à mort que l’attitude de la foule, qui reprend rapidement ses occupations après le spectacle.

Une scène qui illustre la banalisation de la peine capitale dans la vie quotidienne de certaines villes européennes au XIXe siècle.

Mastro Titta est également évoqué dans les sonnets du poète romain Giuseppe Gioachino Belli, autre témoin de cette époque.

Un bourreau qui offrait du tabac aux condamnés

L’une des représentations anciennes les plus connues de Mastro Titta montre une scène presque incongrue : le bourreau offrant une prise de tabac à un condamné avant l’exécution.

Cette anecdote, souvent racontée dans les biographies populaires, contribue à dépeindre un homme soucieux des gestes et des usages entourant son métier.

Une gravure du XIXe siècle représente précisément cette scène.

Elle ne doit cependant pas être considérée comme une photographie documentaire de l’événement : il s’agit d’une représentation historique, dont certains détails peuvent relever de la tradition.

D’après la biographie de Treccani, Bugatti se confessait et communiait avant de franchir le Tibre pour accomplir une exécution.

Ces pratiques religieuses étaient cohérentes avec le cadre institutionnel des États pontificaux.

Il serait toutefois trompeur d’en déduire qu’il était particulièrement bienveillant, ou à l’inverse personnellement cruel : les documents disponibles renseignent davantage sur son activité professionnelle que sur sa psychologie.

Les prétendus mémoires de Mastro Titta ne sont pas vraiment les siens

L’une des raisons pour lesquelles les histoires concernant Mastro Titta sont aussi nombreuses tient à la publication de récits qui lui ont été attribués après sa mort.

Un ouvrage intitulé Memorie di un carnefice scritte da lui stesso, autrement dit « Mémoires d’un bourreau écrits par lui-même », prétend raconter sa carrière à la première personne.

Mais ces mémoires ne constituent pas une autobiographie authentique.

Il s’agit d’une publication populaire romancée de la fin du XIXe siècle, qui s’appuie en partie sur des faits historiques tout en leur donnant une forme narrative.

En revanche, les annotations concernant les exécutions sont bien rattachées à son activité.

Elles ont notamment été reproduites dans l’ouvrage Le annotazioni di Mastro Titta carnefice romano, publié en 1886, qui rassemble les informations relatives aux condamnés et aux supplices entre 1796 et 1870.

Cette distinction est importante : elle permet de séparer les événements documentés des anecdotes, dialogues et descriptions psychologiques ajoutés au fil des générations.

La retraite de Mastro Titta à 85 ans

Après près de sept décennies au service de la justice pontificale, Mastro Titta effectue sa dernière exécution répertoriée le 17 août 1864.

Il est officiellement mis à la retraite le 1er novembre 1864, à environ 85 ans, sous le pontificat de Pie IX.

La durée de ses services lui vaut une pension mensuelle de 30 écus.

Son assistant, Vincenzo Balducci, lui succède. Contrairement à une idée répandue, Mastro Titta n’est donc pas le dernier bourreau des papes.

Balducci poursuit les exécutions jusqu’en 1870, au moment où le pouvoir temporel pontifical sur Rome touche à sa fin.

Giovanni Battista Bugatti meurt à Rome le 18 juin 1869, à un âge d’environ 90 ans.

Il n’aura donc pas assisté à la prise de Rome par les troupes italiennes en septembre 1870, événement qui met fin au pouvoir territorial des papes sur la ville.

Que reste-t-il aujourd’hui de Mastro Titta à Rome ?

La figure du bourreau pontifical demeure associée à plusieurs lieux et objets de la capitale italienne.

Son célèbre manteau écarlate, qu’il aurait porté lors de ses interventions officielles, est conservé dans les collections du Museo Criminologico de Rome, avec des instruments associés aux anciennes pratiques pénales.

Le vêtement rouge est devenu l’un des symboles les plus reconnaissables de Mastro Titta, au point d’apparaître dans les récits et légendes qui entourent le personnage.

À Rome, une petite bâtisse connue sous le nom de Casa del Boia, littéralement « maison du bourreau », rappelle également l’histoire des exécuteurs de la ville. Située dans la Via dei Banchi Vecchi, elle possède une façade médiévale ornée de graffitis historiques.

Façade de la Casa del Boia à Rome, maison historique associée aux bourreaux


La Casa del Boia, ou maison du bourreau, dans le centre historique de Rome. Elle fait partie des lieux associés à l’histoire des exécuteurs romains, sans être nécessairement la résidence personnelle de Mastro Titta.

Il ne faut justement pas confondre cette maison historique avec le domicile du personnage : les sources situent plutôt son habitation dans le Borgo, sur l’autre rive du Tibre.

Quant au pont Saint-Ange, il demeure le lieu le plus directement associé à son histoire dans la mémoire populaire.

Le passage du bourreau sur ce pont et les silhouettes inquiétantes évoquées dans les légendes romaines ont contribué à transformer un fonctionnaire de la justice pontificale en véritable personnage de folklore.

Après 68 années passées au service des tribunaux, Mastro Titta est ainsi devenu bien plus célèbre que la plupart des papes sous lesquels il a travaillé.

Une postérité singulière pour un homme dont le métier ordinaire consistait simplement à vendre et vernir des ombrelles.

Sources pour aller plus loin

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