Au 14 rue de Fleurus, à Lille, une étrange façade verte semble avoir décidé de ne respecter aucune ligne droite. Entre ses fenêtres arrondies, ses ferronneries sinueuses et ses grandes inscriptions en céramique, la Maison Coilliot tranche radicalement avec les habitations voisines. Cette étonnante création d’Hector Guimard, réalisée entre 1898 et 1900, est l’un des exemples les plus singuliers de l’Art nouveau dans le nord de la France.
Mais derrière cette architecture extravagante se cache une idée très commerciale. Son propriétaire, Louis Coilliot, voulait promouvoir un matériau décoratif inhabituel : la lave émaillée. Guimard a donc imaginé une maison qui servirait elle-même de publicité géante, transformant sa façade en démonstration grandeur nature du savoir-faire de son commanditaire.
La Maison Coilliot et sa façade Art nouveau au 14 rue de Fleurus à Lille. Crédit photo Velvet 59 (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- La Maison Coilliot se trouve au 14 rue de Fleurus à Lille.
- Elle a été conçue par Hector Guimard entre 1898 et 1900 pour l’entrepreneur Louis Coilliot.
- Sa façade servait de vitrine publicitaire aux produits en lave émaillée commercialisés par son propriétaire.
- Cette maison Art nouveau de Lille se distingue par ses formes asymétriques, ses courbes et ses matériaux colorés.
- La maison et son décor intérieur sont classés au titre des monuments historiques depuis le 16 mars 1977.
- Le bâtiment est privé : sa façade est visible depuis la rue, mais son intérieur n’est pas ouvert aux visites habituelles.
La Maison Coilliot, une maison Art nouveau pas comme les autres à Lille
À la fin du XIXe siècle, Louis Coilliot est un entrepreneur lillois spécialisé dans la commercialisation de matériaux céramiques. Il souhaite notamment promouvoir la lave émaillée, un revêtement décoratif permettant de réaliser des façades colorées particulièrement résistantes.
En 1897, il rencontre Hector Guimard lors de l’exposition « La céramique et tous les arts du feu ». Le jeune architecte, né en 1867, commence alors à se faire connaître pour ses réalisations audacieuses, notamment le Castel Béranger à Paris.
Coilliot lui confie un projet ambitieux : aménager un bâtiment destiné à accueillir ses activités commerciales tout en intégrant une habitation privée.
Mais il ne souhaite pas une simple devanture de magasin. La maison doit montrer aux passants ce que son entreprise est capable de produire.
Guimard répond à cette commande par une composition étonnante, dans laquelle l’architecture, les matériaux et les inscriptions publicitaires deviennent indissociables.
Une vue de la Maison Coilliot, dont la façade servait à promouvoir l’entreprise de céramique de Louis Coilliot. Crédit photo Vlaam (CC BY-SA 3.0).
Cette idée de transformer une habitation en carte de visite rappelle la Maison Cauchie à Bruxelles, construite quelques années plus tard. Sa façade richement décorée de sgraffites permettait également à ses propriétaires, deux artistes, de présenter leur savoir-faire.
Une façade en lave émaillée conçue comme une publicité géante
Le premier élément remarquable de la Maison Coilliot est sa couleur. Au lieu d’une traditionnelle façade de briques, Guimard utilise des revêtements aux tonalités vertes, associés à des panneaux émaillés, des boiseries colorées et des éléments métalliques.
Les matériaux se répondent dans un enchevêtrement de lignes courbes. Les encadrements semblent onduler, les fenêtres adoptent des formes inhabituelles et la partie supérieure se prolonge par une structure ouverte.
Mais la véritable originalité de la maison réside dans les grandes inscriptions intégrées à sa façade.
Les mots « Céramique », « Lave émaillée » et « Coilliot » ne sont pas de simples panneaux commerciaux ajoutés après la construction. Ils participent directement au dessin architectural.
Les inscriptions publicitaires de la Maison Coilliot, intégrées à l’architecture imaginée par Hector Guimard. Crédit photo Jean-Pierre Dalbéra (CC BY 2.0).
Le résultat répond parfaitement aux attentes de son propriétaire. Le ministère de la Culture décrit d’ailleurs cette façade comme une sorte d’affiche publicitaire monumentale destinée à donner du prestige à l’entreprise Coilliot.
Bien avant les écrans géants et les enseignes lumineuses, Louis Coilliot disposait ainsi d’une publicité permanente, solidement ancrée dans la rue de Fleurus.
Façade art nouveau de la maison Coilliot de Lille. Crédit photo Fred Romero (CC BY 2.0).
Qu’est-ce que la lave émaillée ?
Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, la lave émaillée n’est pas de la lave encore liquide que l’on étale sur une façade.
Le procédé consiste à utiliser une pierre volcanique, généralement découpée en plaques, puis à recouvrir sa surface d’un émail vitrifiable. Une cuisson à haute température permet de faire adhérer durablement le revêtement au support minéral.
On obtient une surface colorée, résistante aux intempéries, qui peut recevoir des motifs, des inscriptions ou des dessins particulièrement détaillés.
La technique est notamment développée au XIXe siècle par les établissements Gillet, spécialisés dans l’émaillage sur lave volcanique. Louis Coilliot contribue à commercialiser ce type de production dans la région lilloise.
La Maison Coilliot fonctionne ainsi comme un véritable catalogue de matériaux à ciel ouvert.
L’utilisation de revêtements céramiques spectaculaires n’est pas propre à Lille. À Vienne, Otto Wagner réalise à la même époque la Majolikahaus, un immeuble couvert de fleurs en céramique émaillée. Les deux bâtiments illustrent cette volonté de donner une place centrale aux matériaux décoratifs, même si leurs techniques et leurs objectifs diffèrent.
Hector Guimard transforme un terrain compliqué en chef-d’œuvre Art nouveau
La Maison Coilliot n’est pas seulement remarquable par son décor. Sa réalisation représente aussi un véritable défi architectural.
La parcelle est particulièrement étroite et dissymétrique. Guimard doit également tenir compte des règles d’urbanisme de l’époque, notamment les contraintes d’alignement sur la rue et les hauteurs imposées par le voisinage.
Plutôt que de masquer ces difficultés derrière une façade parfaitement symétrique, l’architecte en fait le point de départ de sa composition.
La façade sur rue présente ainsi deux parties de largeur différente, avec une organisation des ouvertures qui s’éloigne des conventions classiques.
La façade asymétrique de la Maison Coilliot, avec ses baies vitrées, ses courbes et sa structure supérieure caractéristique. Crédit photo Zairon (CC BY-SA 4.0).
Cette composition donne au bâtiment son apparence particulière. Les grandes courbes, les éléments métalliques et les boiseries semblent s’organiser librement, alors qu’ils répondent à des contraintes très concrètes.
La construction s’inscrit aussi dans un ensemble plus vaste. Derrière la maison, des bâtiments liés aux activités de Louis Coilliot abritaient notamment des espaces de travail.
La façade spectaculaire ne représentait donc que la partie la plus visible d’un projet à la fois résidentiel, commercial et industriel.
Guimard montre ici sa capacité à transformer les contraintes d’un terrain difficile en une architecture originale.
Cette manière de faire de l’architecture une expression du métier du propriétaire rappelle également Het Bootje, la maison avec un bateau sur sa façade à Anvers. Construite au début du XXe siècle, elle porte sur son extérieur un symbole directement lié aux activités de son commanditaire.
Les détails Art nouveau de la Maison Coilliot
L’intérêt de la maison ne se limite pas à sa silhouette générale. En observant attentivement sa façade, on distingue un véritable travail sur les encadrements, les assemblages et les matériaux.
Les ferronneries adoptent les lignes souples caractéristiques de Guimard. Les boiseries participent au mouvement général de la composition, tandis que les surfaces émaillées apportent leurs couleurs et leurs reflets.
Les lignes courbes ne se contentent pas de décorer une structure conventionnelle : elles semblent organiser l’ensemble du bâtiment.
Détail des formes et des matériaux employés par Hector Guimard sur la façade de la Maison Coilliot. Crédit photo Zairon (CC BY-SA 4.0).
Cette liberté formelle caractérise l’Art nouveau, un mouvement qui cherche à renouveler les arts décoratifs et l’architecture en s’inspirant notamment des formes organiques.
Chez Guimard, les lignes végétales ne correspondent pas nécessairement à des fleurs ou à des feuilles clairement reconnaissables. Elles évoquent plutôt le mouvement du vivant, à travers des courbes qui semblent se prolonger d’un élément à l’autre.
Guimard a également dessiné le mobilier de la Maison Coilliot
Si la Maison Coilliot est surtout connue pour son extérieur, son intérêt architectural ne s’arrête pas à la porte d’entrée.
Hector Guimard défend le principe de « l’art en tout », selon lequel un bâtiment doit être conçu comme un ensemble cohérent. L’architecture, les ferronneries, les boiseries, le mobilier et les objets décoratifs participent à une même création.
Pour la Maison Coilliot, il travaille ainsi sur les aménagements intérieurs, les cheminées et les meubles.
Le musée d’Orsay conserve plusieurs dessins originaux liés à cette réalisation, notamment des projets de fauteuils et des études architecturales. Ils témoignent du soin apporté par Guimard aux différentes échelles de son projet, depuis l’organisation générale du bâtiment jusqu’aux détails du mobilier.
L’architecte pousse même cette personnalisation à un niveau assez inattendu.
Selon l’association Renaissance du Lille Ancien, les boutons de porte du hall auraient été moulés à partir de l’empreinte du poing fermé de Guimard.
Une signature particulièrement personnelle, que les occupants pouvaient littéralement prendre en main.
Cette anecdote illustre bien la conception globale de l’Art nouveau : les éléments les plus ordinaires du quotidien deviennent eux aussi des objets de création.
Le même organisme signale également la conservation d’éléments de mobilier d’origine, notamment un meuble-bahut encadrant une cheminée dans les pièces de réception.
Une création d’Hector Guimard, l’architecte des entrées du métro de Paris
Hector Guimard est aujourd’hui principalement connu pour ses célèbres entrées du métro parisien, avec leurs structures en fonte aux formes végétales et leurs enseignes caractéristiques.
Mais avant ces créations devenues emblématiques de Paris, il expérimente déjà de nouvelles formes dans ses maisons et immeubles.
La Maison Coilliot appartient précisément à cette période particulièrement inventive, à la charnière des XIXe et XXe siècles.
Le langage architectural est reconnaissable : lignes souples, motifs inspirés du vivant, associations originales de matériaux et refus de séparer construction et décoration.
À Paris, ce vocabulaire va bientôt devenir familier aux voyageurs du métro. Les premières stations ouvrent en 1900, au moment où s’achève la construction de la Maison Coilliot. Cette transformation de la capitale est documentée dans ces photographies anciennes de la construction du métro de Paris.
À Lille, Guimard laisse une réalisation moins connue du grand public, mais qui exprime pleinement son approche de l’Art nouveau.
La Maison Coilliot, monument historique depuis 1977
L’importance patrimoniale de la Maison Coilliot a été officiellement reconnue par son classement au titre des monuments historiques, le 16 mars 1977.
Cette protection concerne la maison et son décor intérieur, soulignant la valeur de l’ensemble conçu par Hector Guimard.
L’édifice témoigne à la fois de l’architecture Art nouveau et de l’histoire commerciale et industrielle de Lille.
Il rappelle une époque où certains entrepreneurs n’hésitaient pas à faire appel à des architectes renommés pour transformer leurs bâtiments professionnels en véritables démonstrations de prestige.
Plus de 125 ans après la construction de la maison, le nom Coilliot figure toujours sur la façade. La publicité a ainsi survécu à l’activité commerciale qui lui avait donné naissance.
Où voir la Maison Coilliot à Lille et peut-on la visiter ?
La Maison Coilliot se trouve au 14 rue de Fleurus, 59000 Lille, à proximité de la place de la République et du Palais des Beaux-Arts.
Ses coordonnées GPS sont approximativement 50.6267, 3.0601. Voici sa position sur Google Maps:
Le bâtiment appartient à des propriétaires privés. L’intérieur n’est pas ouvert aux visites touristiques habituelles, mais la façade peut être admirée gratuitement depuis la rue.
La station de métro République-Beaux-Arts, desservie par la ligne 1, constitue un point d’accès pratique.
La découverte ne prend que quelques minutes, mais mérite de s’attarder sur les détails. De loin, la maison se distingue surtout par ses couleurs et sa silhouette. En s’approchant, on découvre les inscriptions en lave émaillée, les courbes des encadrements et les nombreux éléments décoratifs qui rendent cette façade si inhabituelle.
Une curiosité architecturale qui rappelle qu’à la Belle Époque, les entrepreneurs savaient déjà investir dans une publicité particulièrement ambitieuse. Avec un avantage sur nos enseignes modernes : celle-ci n’a pas besoin d’électricité et fonctionne encore après plus d’un siècle.
Sources pour aller plus loin
- Ministère de la Culture – Notice officielle de la Maison Coilliot, base Mérimée
- Ville de Lille – Une étonnante maison au cœur de Lille-Centre
- Renaissance du Lille Ancien – La Maison Coilliot et son contexte architectural
- Musée d’Orsay – Dessins et études pour la Maison Coilliot






