Quand on évoque les grandes figures militaires de la Première Guerre mondiale, les noms qui reviennent sont presque toujours masculins. Et pourtant, dans les Balkans, une femme serbe a forcé l’histoire à revoir sa copie à coups de courage, d’obstination et, accessoirement, de capture de soldats ennemis. Son nom : Milunka Savić, combattante des guerres balkaniques puis de la Première Guerre mondiale, généralement présentée comme la femme soldat la plus décorée de la Grande Guerre, voire comme la combattante la plus décorée de l’histoire militaire selon de nombreuses sources secondaires. Les sources institutionnelles serbes confirment en tout cas l’ampleur exceptionnelle de ses distinctions et de son parcours.
À retenir
Milunka Savić s’engagea dans l’armée serbe en se faisant passer pour un homme, combattit pendant les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale, a été blessée à plusieurs reprises, a reçu les plus hautes décorations serbes et françaises, puis a terminé sa vie dans une relative pauvreté avant d’être redécouverte tardivement.
Une jeune Serbe qui prend la place de son frère
Milunka Savić naît à Koprivnica, en Serbie, avec une date de naissance qui varie selon les sources, souvent donnée comme 1890 ou 1892. Ce flottement biographique n’a rien d’exceptionnel pour une figure populaire du début du XXe siècle, surtout dans une région bouleversée par les conflits et les recompositions politiques.
Là où les récits convergent sans hésiter, c’est sur son entrée en guerre : en 1912, au moment de la mobilisation pour la Première Guerre balkanique, elle se serait engagée à la place de son frère, trop malade pour partir. Pour cela, elle se coupe les cheveux, enfile un uniforme masculin et rejoint l’armée serbe sous une identité d’homme. À une époque où les femmes sont davantage associées à l’arrière qu’au front, ce geste a quelque chose de radical, presque inconcevable. Pourtant, les bouleversements de la guerre ont souvent produit ce genre de destins en marge, comme on peut aussi le percevoir à travers ces jeunes épouses immortalisées pendant la Grande Guerre, dont les visages racontent eux aussi une époque secouée jusqu’à l’os.
La supercherie ne dure pas éternellement. Blessée au combat durant les guerres balkaniques, elle est soignée à l’hôpital et son sexe est découvert. La hiérarchie lui propose alors un poste d’infirmière. Elle refuse. Elle veut rester combattante. Et, fait rare pour l’époque, l’armée serbe finit par accepter. Rien qu’à ce moment-là, on comprend déjà qu’on n’est pas face à un personnage décoratif de manuel scolaire, mais à quelqu’un qui avait visiblement un rapport assez ferme au mot “non”.
Des guerres balkaniques à la Première Guerre mondiale
Avant même 1914, Milunka Savić s’illustre pendant les guerres balkaniques, notamment à la bataille de Bregalnica, où elle obtient ses premières récompenses et gagne en réputation. Quand la Première Guerre mondiale éclate, elle combat de nouveau dans l’armée serbe, prenant part à plusieurs campagnes majeures, dont Kolubara, la défense de Belgrade et les combats du front de Salonique, notamment autour de Kajmakčalan.
Son nom reste aussi associé à un épisode souvent repris : lors des combats de 1916, elle aurait capturé à elle seule 23 soldats bulgares. Qu’il ait été un peu poli par la légende ou non, ce récit colle à l’image d’une combattante d’exception. Et il rappelle que la Première Guerre mondiale ne se résume pas aux seules tranchées françaises ou belges. Elle fut aussi une guerre de fronts multiples, de parcours brisés et de destins violents, du soldat américain Henry Gunther, tombé quelques secondes avant l’armistice, jusqu’aux anonymes engloutis par des offensives souvent absurdes.
Une pluie de décorations, serbes et françaises
Milunka Savić reçoit les plus hautes distinctions serbes, notamment l’ordre de l’Étoile de Karađorđe avec glaives, ainsi que la médaille Miloš Obilić. Les sources institutionnelles serbes rappellent également qu’elle a obtenu d’importantes décorations françaises, dont la Légion d’honneur, et qu’elle demeure l’une des figures militaires féminines les plus décorées liées à la Grande Guerre. Plusieurs sources rapportent aussi qu’elle a été l’unique femme décorée de la Croix de guerre 1914-1918 avec palme.
Cette reconnaissance étrangère dit beaucoup. La France, qui ne distribuait pas ses distinctions comme des dragées à la sortie de la messe, a vu en elle une combattante hors norme. Son prestige fut d’ailleurs parfois mieux entretenu à l’étranger qu’en Serbie même, ce qui ajoute une légère ironie historique : héroïne célébrée sur le front, largement oubliée une fois les canons tus.
Une héroïne de guerre… puis une femme oubliée
Après la guerre, Milunka Savić est démobilisée en 1919. Elle aurait refusé de s’installer en France malgré les avantages qu’elle aurait pu y obtenir. Elle choisit de rester à Belgrade, où elle mène une vie bien plus modeste que ne le laisseraient imaginer ses médailles. Les récits sur sa vie civile convergent sur un point : elle travaille à des postes peu valorisés, notamment comme employée de bureau, puis femme de ménage à la Banque hypothécaire d’État.
Sa vie privée est elle aussi marquée par la rudesse. Mariée, puis séparée, elle élève sa fille et adopte d’autres enfants. Avec les années, son nom s’efface du grand récit national, alors même qu’elle avait payé son engagement au prix de blessures multiples et d’une carrière militaire hors norme. Il faut attendre les dernières années de sa vie pour que la presse et l’opinion publique s’émeuvent de ses conditions d’existence. En 1972, sous la pression médiatique, la ville de Belgrade lui attribue finalement un appartement. Elle meurt l’année suivante, en 1973.
Cet oubli tardif n’a rien d’un cas isolé. L’histoire aime les héros lorsqu’ils servent un récit national clair, puis les range parfois dans un tiroir un peu poussiéreux. La guerre, elle, laisse derrière elle des survivants cabossés, des corps mutilés et des vies qui continuent tant bien que mal. On en mesure aussi la brutalité à travers ces gueules cassées dont les visages furent reconstruits après le conflit, témoignages saisissants d’un monde passé dans la broyeuse industrielle.
Pourquoi Milunka Savić mérite d’être davantage connue
Le destin de Milunka Savić dépasse largement la simple anecdote de la femme déguisée en homme pour partir à la guerre. Son histoire raconte à la fois la violence des conflits balkaniques, la place marginale laissée aux femmes dans les récits militaires, et l’étrange capacité des nations à oublier ceux qu’elles ont décorés quand ils redeviennent de simples citoyens. Elle n’est pas seulement une curiosité historique : elle est un rappel brutal que le courage n’a jamais demandé l’autorisation des conventions sociales pour exister.
Pour 2tout2rien.fr, ce portrait s’inscrit naturellement dans une galerie de personnages et d’atmosphères où l’histoire montre son visage le plus âpre. Pour replonger dans l’esthétique du conflit, on peut parcourir les rares clichés en couleur réalisés par Fernand Cuville durant la guerre, qui donnent au conflit une présence presque troublante. Et si l’on veut observer comment les sociétés basculent, elles aussi, dans des zones sombres où le quotidien se déforme jusqu’au sordide, l’affaire des empoisonneuses de Nagyrév offre un autre visage du XXe siècle, moins militaire mais tout aussi chargé de misère, de tensions sociales et de violence.
L’Histoire n’est jamais une ligne droite. Elle avance en boitant, couverte de décorations pour certains, d’oubli pour d’autres, et parfois d’un uniforme trop grand porté par quelqu’un qui a décidé de ne pas rester à la place qu’on lui assignait.
Sources pour aller plus loin
• Archives de Yougoslavie : requête de Milunka Savić à la chancellerie royale
• Ministère serbe de la Défense : exposition consacrée à Milunka Savić
• Ministère de la Défense de Serbie : biographie de Milunka Savić
• Emerging Europe : portrait de Milunka Savić, héroïne serbe de la Grande Guerre
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