À une centaine de kilomètres au sud-est de Budapest se trouve le village de Nagyrév, un village hongrois au passé terrible, terre des faiseuses d’anges, comme ont été surnommées des femmes qui ont empoisonné leurs maris et d’autres membres de leur famille pendant les premières décennies du XXe siècle.
Tout aurait commencé en 1911 avec l’arrivée d’une femme nommée Zsuzsanna Fazekas, qui s’est présentée comme sage-femme. Certaines sources rapportent qu’elle avait apporté avec elle des lettres de recommandation de plusieurs médecins faisant son éloge pour ses qualités d’infirmière.
Au fil des années, cette femme et plusieurs habitantes du village allaient se retrouver au cœur d’une affaire criminelle qui a profondément marqué la Hongrie : les empoisonnements de Nagyrév, dans la région du Tiszazug.
L’église réformée de Nagyrév, photographiée en 2021. Ce village situé dans la région hongroise du Tiszazug est associé à l’une des affaires d’empoisonnement les plus célèbres du pays. Crédit photo Palotabarát (CC BY-SA 4.0).
Une infirmière au passé trouble
Si le passé trouble de Fazekas a fait se soulever quelques sourcils, son mari ayant, selon certains récits, disparu dans des circonstances mystérieuses, personne ne s’est opposé à son installation.
Nagyrév manquait de médecins, et Fazekas était donc bienvenue comme sage-femme et infirmière dans ce petit village situé au bord de la Tisza, cette rivière qui connaît une étonnante floraison d’éphémères.
Des femmes impliquées dans l’affaire des empoisonnements de Nagyrév lors des procédures judiciaires de 1929. Photographie d’époque : Getty Images.
Fazekas a alors soigné les villageois pour leurs problèmes de santé et les femmes de Nagyrév l’appréciaient, car elle écoutait patiemment leurs problèmes intimes et leur prodiguait des conseils.
Rapidement, elle a aussi acquis la réputation d’aider les femmes à se débarrasser de grossesses non désirées, en pratiquant des avortements clandestins. Plusieurs récits lui attribuent une dizaine d’interventions illégales entre 1911 et 1921, mais ce décompte précis reste difficile à vérifier.
Cette activité explique en partie le surnom de « faiseuses d’anges », expression autrefois employée pour désigner les personnes pratiquant des avortements clandestins. Dans le cas de Nagyrév, elle allait toutefois prendre un sens encore plus sinistre.
Des maris violents
À cette époque, les mariages arrangés étaient encore présents dans la société rurale hongroise. Des jeunes femmes épousaient parfois des hommes plus âgés, choisis ou fortement approuvés par leurs familles.
Le divorce existait légalement en Hongrie, mais il demeurait difficile d’accès, notamment pour les femmes dépendantes économiquement de leur mari. Beaucoup ne disposaient guère de moyens pour quitter un foyer malheureux, même lorsque leur époux était alcoolique ou violent.
De nombreuses femmes se retrouvaient ainsi dans des mariages difficiles, sans amour, avec des époux dont elles avaient parfois peur.
Lorsque la Première Guerre mondiale est arrivée et que les hommes ont été envoyés au combat, certaines femmes ont découvert une autonomie qu’elles n’avaient jamais connue.
Dans le même temps, des prisonniers de guerre, notamment russes, ont été employés pour travailler dans les champs en l’absence des hommes partis au front.
Selon plusieurs récits de l’affaire, certaines habitantes auraient noué des relations amoureuses avec ces prisonniers pendant l’absence de leurs maris.
Une fois la guerre terminée, des hommes de Nagyrév sont revenus au village. Un retour qui, pour certaines épouses, signifiait la fin d’une liberté nouvelle et la reprise de relations conjugales qu’elles ne souhaitaient plus subir.
C’est dans ce contexte que plusieurs femmes se seraient tournées vers Fazekas pour obtenir de l’aide.
Il serait cependant trompeur de réduire tous les empoisonnements à une révolte contre des maris violents. Les enquêtes historiques montrent que les motivations étaient diverses : conflits familiaux, héritages, difficultés économiques ou volonté de se débarrasser de proches devenus dépendants.
Certaines victimes étaient des personnes âgées, d’autres des enfants. Toutes n’étaient pas des époux.
L’arsenic, le poison des faiseuses d’anges
Fazekas aurait alors proposé à certaines habitantes de se débarrasser de leurs maris encombrants à l’aide d’un poison à base d’arsenic.
Cette substance toxique, présente notamment dans certains produits insecticides de l’époque, pouvait provoquer de graves troubles digestifs et entraîner la mort.
Les récits historiques expliquent que le poison utilisé par les femmes de Nagyrév provenait notamment de papier tue-mouches contenant des composés arsenicaux.
La région n’était d’ailleurs pas la seule à connaître des affaires d’empoisonnement. À la même période, dans le Banat voisin, Baba Anujka, surnommée la sorcière du Banat, était elle aussi liée à plusieurs morts par empoisonnement.
Il n’existe toutefois pas de preuve que Fazekas se soit inspirée d’elle ou que les deux affaires aient été directement liées.
À Nagyrév, des hommes apparemment en bonne santé ont commencé à mourir dans des circonstances suspectes.
Les symptômes pouvaient évoquer des maladies courantes à l’époque. Cette ressemblance, associée à un contrôle médical insuffisant, a contribué à retarder la découverte des crimes.
Au fil des années, de plus en plus de femmes auraient eu recours aux services de Fazekas, pas seulement pour se débarrasser d’un mari insupportable, mais aussi de parents afin de toucher un héritage, d’enfants ou d’autres proches.
L’affaire dépasse ainsi largement le scénario d’épouses cherchant à retrouver leur liberté.
Combien de personnes ont réellement été empoisonnées ?
Les chiffres varient énormément selon les récits. On a parfois prétendu que d’autres villages de la région avaient subi le même sort et qu’au total entre 100 et 300 personnes auraient été tuées.
Ces estimations spectaculaires ne sont cependant pas des bilans judiciairement établis.
L’historien Béla Bodó, qui a étudié les archives de l’affaire, documente plus de quarante homicides et souligne la complexité des relations familiales et économiques derrière ces crimes.
La possibilité d’autres victimes ne peut pas être exclue, mais le nombre exact reste inconnu.
Les morts suspectes sont passées longtemps inaperçues. Fazekas, qui jouissait d’une certaine autorité médicale dans le village, pouvait expliquer certains décès par le choléra ou d’autres maladies digestives.
Elle aurait également bénéficié de complicités locales, notamment dans l’établissement ou la transmission des documents relatifs aux décès.
Parmi les femmes impliquées dans l’affaire figurait Susi Oláh, souvent présentée comme l’une des premières à avoir utilisé le poison contre son propre mari alors qu’elle était encore très jeune.
Les faiseuses d’anges de Nagyrév découvertes en 1929
Le complot a fini par être révélé en 1929.
Selon le récit retenu par l’historien Béla Bodó, une lettre anonyme adressée au rédacteur en chef d’un petit journal local accusait des femmes de la région du Tiszazug d’avoir empoisonné des membres de leur famille.
Les autorités ont alors ouvert une enquête et procédé à l’exhumation de nombreux corps dans les cimetières de la région.
Les analyses médico-légales ont révélé la présence d’arsenic chez plusieurs défunts, confirmant que des morts auparavant attribuées à des causes naturelles étaient en réalité suspectes.
Des dizaines de personnes ont été mises en cause et les procédures judiciaires se sont étalées entre 1929 et 1931.
Les chiffres des arrestations, des condamnations à mort et des exécutions diffèrent selon les synthèses historiques, qui ne comptabilisent pas toujours les mêmes étapes de la procédure.
Les récits les plus répandus évoquent plusieurs condamnations capitales et de lourdes peines de prison. Les travaux historiques montrent également que l’enquête et les procès ont été marqués par une forte pression médiatique et par des préjugés à l’encontre du monde paysan et des femmes accusées.
Il ne s’agissait pourtant pas d’une simple vague de rumeurs : les constatations médico-légales et les éléments recueillis par les enquêteurs ont bien établi l’existence de nombreux empoisonnements.
Un village marqué par les procès et les empoisonnements
Si le terme de faiseuses d’anges s’applique généralement aux personnes pratiquant des avortements clandestins, les femmes tueuses de Nagyrév ont également été affublées de cette appellation.
Une association assez sinistre avec le métier de soignante, bien éloignée des infirmières surnommées les anges des champs de bataille pendant la guerre de Sécession américaine.
Et contrairement aux femmes accusées de sorcellerie dans d’autres périodes de l’histoire, comme lors des procès de Salem, auxquels reste associée la célèbre Witch House, les accusées de Nagyrév ont comparu dans une affaire criminelle appuyée par des recherches de poison dans les dépouilles.
Des femmes accusées dans l’affaire des empoisonnements de la région du Tiszazug marchant dans la cour de la prison de Szolnok, à la fin des années 1920. Document historique : Wikimedia Commons (domaine public).
Zsuzsanna Fazekas, considérée comme une figure centrale de l’affaire, s’est suicidée avant de pouvoir être arrêtée, utilisant son propre arsenic selon les récits historiques.
Dans la localité voisine de Tiszakürt, d’autres décès suspects ont également fait l’objet d’investigations, illustrant l’étendue des soupçons au-delà du seul village de Nagyrév.
Les empoisonnements ont laissé une marque profonde dans la mémoire locale et dans l’histoire de la Hongrie.
L’arsenic avait déjà été au cœur d’autres affaires criminelles célèbres, notamment en France avec Marie Lafarge, dont le procès pour empoisonnement a passionné le pays en 1840.
Mais l’affaire de Nagyrév reste particulière par le nombre de femmes impliquées, la répétition des décès au sein des mêmes familles et la durée pendant laquelle ces crimes ont pu passer inaperçus.
Certains récits ont même évoqué le projet de créer un musée de l’arsenic dans la région, afin de préserver cette mémoire difficile plutôt que de la dissimuler. L’aboutissement de cette initiative n’est toutefois pas établi.
Près d’un siècle après la révélation des crimes, les faiseuses d’anges de Nagyrév restent un exemple particulièrement sombre de la manière dont des tensions familiales, des inégalités sociales et une substance toxique facilement accessible ont pu déboucher sur une série de meurtres.
Sources pour aller plus loin
- Béla Bodó — The Poisoning Women of Tiszazug, Journal of Family History, 2002. Étude universitaire consacrée aux empoisonnements et à leurs causes sociales et familiales.
- Béla Bodó — Tiszazug: A Social History of a Murder Epidemic, East European Monographs, 2002. Ouvrage historique consacré aux enquêtes, aux procès et au contexte social de l’affaire.
- Amusing Planet — The Angel Makers of Nagyrév, 2022. Récit historique ayant servi de base à cet article, à lire en tenant compte des nuances apportées par les travaux de recherche.



belle histoire, qui démontre que, non, ce n’était pas mieux avant !
C’est bien sûr, par de nombreux aspects, bien pire!