On imagine facilement la Première Guerre mondiale en noir et blanc. Pourtant, en 1917, Fernand Cuville photographie soldats, civils, villes détruites et paysages de guerre directement en couleur. Il ne s’agit pas de colorisations modernes : ces images sont de véritables autochromes, obtenus sur des plaques de verre grâce à un procédé commercialisé par les frères Lumière à partir de 1907.
Ces photographies ont aujourd’hui plus d’un siècle, mais la couleur réduit étrangement la distance. Une devanture de magasin, un uniforme bleu horizon, quelques briques rouges ou un repas improvisé suffisent à rendre les scènes beaucoup plus présentes. Voici 40 photos couleur de la Première Guerre mondiale réalisées par Fernand Cuville, accompagnées du contexte qui permet de mieux comprendre ce témoignage exceptionnel de 1917.
Une devanture Félix Potin photographiée par Fernand Cuville à Reims en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
À retenir
- Fernand Cuville (1887-1927) était musicien de métier avant de devenir opérateur de la Section photographique de l’armée.
- À partir de 1917, Cuville et Paul Castelnau sont les deux principaux opérateurs de la SPA spécialement affectés à la photographie en couleur.
- Ils utilisent principalement l’autochrome, un procédé donnant une véritable photographie couleur sur plaque de verre.
- Les plaques utilisées pour ces missions mesurent généralement 9 × 12 cm.
- Castelnau et Cuville produisent ensemble plus de 3 000 plaques couleur pendant la seule année 1917.
- Malgré cette production, les autochromes restent extrêmement minoritaires dans l’immense documentation photographique militaire de la Grande Guerre.
Qui était Fernand Cuville ?
Louis Fernand Cuville est né à Bordeaux en 1887. Avant la guerre, il est musicien de métier, un parcours assez éloigné de celui que l’on pourrait imaginer pour l’un des photographes couleur les plus intéressants de 14-18.
Pendant la Première Guerre mondiale, il rejoint la Section photographique de l’armée, ou SPA. Créée en 1915, celle-ci documente le conflit pour les autorités françaises, mais ses photographies servent aussi à l’information, aux archives et à la propagande.
En 1917, Cuville travaille notamment avec Paul Castelnau. Les recherches récentes de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie montrent qu’ils ne sont pas simplement des photographes militaires réalisant occasionnellement quelques images en couleur : la photographie couleur devient leur mission spécifique.
Une jeune fille assise avec une poupée, à côté de fusils et de matériel militaire, photographiée par Fernand Cuville en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Pourquoi ces photos couleur de 1917 sont-elles si rares ?
La SPA a constitué un fonds gigantesque. La Médiathèque du patrimoine et de la photographie recense environ 1 341 inscriptions couleur parmi 178 458 photographies inventoriées, soit seulement 0,7 %. La couleur représente donc une minuscule fraction de la documentation produite pendant le conflit.
Cuville et Castelnau changent pourtant d’échelle en 1917. À eux deux, ils dépassent 3 000 plaques couleur cette année-là, alors que l’ensemble de leurs prédécesseurs en avait produit moins de 200.
Une partie de cette accélération s’explique par le soutien d’Albert Kahn, banquier et philanthrope à l’origine des Archives de la Planète. Il apporte un soutien financier à cette production en couleur et retient le format 9 × 12 cm utilisé pour les plaques.
Pour une présentation plus générale de cette technique et d’autres opérateurs, voir également les photos couleur de la Première Guerre mondiale.
Des soldats au milieu des ruines pendant la Première Guerre mondiale. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des soldats français assis dans l’herbe, loin de l’image habituelle de la tranchée. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Reims en couleurs au printemps 1917
La première mission connue de Fernand Cuville comme spécialiste de l’autochrome le conduit à Reims entre la fin février et le début avril 1917. La ville constitue alors un extraordinaire, et tragique, terrain documentaire : bombardée depuis 1914, elle porte déjà profondément les traces de la guerre.
Cuville photographie les destructions, mais pas seulement. Commerces, habitants, soldats, monuments et scènes ordinaires apparaissent également devant son appareil. C’est ce mélange qui donne aujourd’hui autant de force à la série : derrière la ville martyrisée, une vie quotidienne continue tant bien que mal.
Architecture endommagée photographiée en couleur pendant la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Soldats au travail en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Une scène de travail photographiée par Fernand Cuville pendant la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un ouvrage installé dans un terrain profondément remanié par la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des hommes travaillent sur un ouvrage en bois pendant la Première Guerre mondiale. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Construction d’une passerelle ou d’un ouvrage en bois photographiée en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
La guerre loin des images de combat
Ces autochromes montrent une particularité importante de la photographie couleur de l’époque : on y voit davantage l’environnement de la guerre que le combat lui-même. L’autochrome est peu sensible et réclame des temps de pose incompatibles avec la photographie d’une action rapide.
D’où ces hommes qui posent, ces travaux, ces repas, ces bâtiments immobiles et ces paysages ravagés. Ce biais technique est aujourd’hui une chance documentaire : Cuville enregistre quantité de détails de la vie autour du front que l’iconographie spectaculaire de la guerre laisse facilement de côté.
Trois soldats posent avec une automobile devant des bâtiments détruits. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un monument endommagé domine une ville photographiée en couleur pendant la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Une rue transformée en amas de gravats par les destructions de la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un groupe d’hommes pose devant l’appareil de Fernand Cuville. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Une façade porte les traces visibles des destructions. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Vue en hauteur d’un secteur urbain fortement endommagé pendant la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Soldats, médecins et vie quotidienne
Cuville photographie aussi les hommes lorsque les armes se taisent momentanément. On mange, on travaille, on attend, on soigne. Ces scènes ordinaires constituent un contrepoint précieux aux ruines.
La guerre industrielle reste évidemment présente partout : dans les uniformes, les campements, les bâtiments endommagés ou les travaux militaires. Mais les autochromes conservent aussi de minuscules morceaux de quotidien.
Des soldats devant une tente en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Personnel médical et militaires photographiés au château de Vauxbuin, dans l’Aisne, en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un bâtiment partiellement effondré photographié en couleur en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Deux hommes au milieu d’un vaste amas de briques. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des soldats réunis autour d’une table improvisée. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Groupe d’hommes au travail photographié en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un cimetière militaire photographié en couleur pendant la Grande Guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un baraquement en bois photographié avec plusieurs hommes devant son entrée. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des soldats français manœuvrent une mitrailleuse au milieu des ruines. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Soissons et l’Aisne sous l’objectif de Cuville
Après Reims, Fernand Cuville poursuit ses missions. La documentation de la Médiathèque du patrimoine situe sa deuxième mission à Soissons et dans l’Aisne entre le 23 mai et juillet 1917. Une troisième le conduit ensuite dans la région de Noyon, de septembre à novembre.
Les sujets restent variés : architecture détruite, villages, soldats, personnel médical, civils et conséquences matérielles des combats. Ces photographies composent moins un reportage linéaire qu’un inventaire visuel d’un territoire marqué par la guerre.
Un village lourdement endommagé par les combats. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Intérieur d’une église photographié en autochrome pendant la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un passage dans un bâtiment endommagé par la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un soldat pose. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un groupe de soldats au repos devant un paysage marqué par les combats. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des soldats au milieu des ruines d’un village. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Les commerces, étonnants survivants dans les ruines
Certaines des images les plus saisissantes ne montrent ni canon ni tranchée, mais des devantures commerciales. La couleur restitue les enseignes, les vitrines, les inscriptions peintes et une partie du décor urbain avec une précision presque incongrue au milieu de la guerre.
Ces façades rappellent surtout que les villes photographiées n’étaient pas des décors militaires : quelques années ou quelques mois plus tôt, on y achetait de la charcuterie, du lait ou des produits d’épicerie. Puis la guerre est passée devant la vitrine.
La devanture de la Charcuterie Saint-Jacques photographiée en couleur par Fernand Cuville. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Un bâtiment presque entièrement détruit au bord d’une voie ferrée. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
La devanture « À la Providence » à Bucy-le-Long, dans l’Aisne, photographiée en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
La devanture de la Crémerie Moderne à Reims en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des villes transformées par la guerre
Les autochromes de Cuville permettent aussi de lire la guerre dans des détails moins spectaculaires : charrettes dans les rues, déménagements, récupération de matériaux, bâtiments éventrés ou inscriptions laissées par les occupants.
On retrouve cette transformation des espaces urbains dans les monuments de Paris protégés pendant la Première Guerre mondiale. À Paris, on tente de préserver les bâtiments ; dans une partie des territoires parcourus par Cuville, le photographe enregistre ce qui reste après les bombardements et les combats.
Des hommes avec une charrette dans une rue en 1917. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des hommes chargent une charrette dans une rue. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Des hommes travaillent au milieu des gravats d’un bâtiment détruit. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Une inscription allemande « Gott strafe England ! » sur un bâtiment à Bucy-le-Long, dans l’Aisne. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Les restes d’un bâtiment ravagé par les destructions de la guerre. Crédit photo Fernand Cuville (domaine public).
Comment fonctionnait l’autochrome ?
Ces photographies ne sont donc pas des images noir et blanc colorisées après coup. L’autochrome est un véritable procédé photographique couleur, breveté par Auguste et Louis Lumière en 1903 puis commercialisé en 1907.
Son principe est aussi ingénieux qu’improbable : la plaque utilise une mosaïque microscopique de grains de fécule de pomme de terre teintés servant de filtres colorés. La Médiathèque du patrimoine évoque environ 6 000 à 7 000 grains par millimètre carré. Une émulsion photographique sensible complète le dispositif.
Le résultat est une image positive transparente sur verre, que l’on peut observer par transparence ou projeter. Les couleurs douces et la structure particulière de l’image donnent parfois aux autochromes cet aspect presque pictural. On le retrouve particulièrement bien dans les autochromes impressionnistes d’Antonin Personnaz, réalisés à la même époque.
Le procédé présente cependant de sérieux handicaps sur le terrain : plaques de verre fragiles, matériel encombrant et faible sensibilité. Photographier une charge au milieu des explosions n’était donc pas exactement son domaine de prédilection. Les bâtiments, paysages et soldats suffisamment patients convenaient nettement mieux. Les temps de pose expliquent aussi pourquoi les portraits autochromes sont souvent très posés, comme le montrent les portraits en couleur d’Alfonse Van Besten.
D’autres techniques photographiques tentaient à la même époque de rapprocher visuellement le spectateur du conflit. Les photographies en stéréographie de la Première Guerre mondiale utilisaient par exemple deux vues légèrement décalées afin de restituer une impression de relief.
Fernand Cuville et Albert Kahn
La production couleur de Cuville est étroitement liée à Albert Kahn et à son projet des Archives de la Planète. Le banquier finance une partie du travail couleur et souhaite obtenir des plaques pour ses propres collections parallèlement aux archives militaires.
Le système n’est toutefois pas aussi mécanique qu’on pourrait l’imaginer. Les recherches de la Médiathèque du patrimoine montrent que la règle prévoyant un exemplaire pour l’armée et un autre pour Albert Kahn n’a pas toujours été respectée. Certaines vues ne sont présentes que dans l’un des fonds, tandis que d’autres ont été refaites.
Après sa démobilisation en 1919, Fernand Cuville travaille directement pour Albert Kahn. Il poursuit notamment la documentation des régions françaises dévastées et de leur reconstruction.
Cuville meurt en 1927, à seulement 40 ans. Un siècle plus tard, ses autochromes restent un témoignage singulier : ils ne racontent évidemment pas toute la Première Guerre mondiale, mais ils permettent de regarder une partie de 1917 avec ses véritables couleurs.
Sources pour aller plus loin
- Médiathèque du patrimoine et de la photographie — Corpus Reims, premier trimestre 1917 : les autochromes de la SPA
- Médiathèque du patrimoine et de la photographie — Autres missions de Castelnau et Cuville en 1917
- Médiathèque du patrimoine et de la photographie — Les autochromes de la SPA
- Médiathèque du patrimoine et de la photographie — Les fonds de la Première Guerre mondiale
- ImagesDéfense / ECPAD — Autochromes de Fernand Cuville à Reims







































