À seulement 15 ans, Annie Oakley a relevé un défi plutôt improbable : affronter un tireur professionnel qui avait l’habitude de battre ses adversaires lors de concours de tir. Contre toute attente, l’adolescente a réussi ses 25 tirs, tandis que son concurrent a manqué sa dernière cible. Quelques années plus tard, cet homme est devenu son mari, puis son assistant. Une façon assez originale de commencer une histoire d’amour.
Avec son fusil, ses costumes soigneusement confectionnés et son adresse extraordinaire, Annie Oakley est devenue l’une des plus grandes vedettes du Far West. Mais contrairement aux héroïnes des westerns, cette Américaine n’était ni une hors-la-loi ni une aventurière passant ses journées dans les saloons. Elle était une artiste de tir de précision, capable de faire éclater des objets minuscules devant des milliers de spectateurs.

Annie Oakley photographiée en 1894 par Charles E. Stacy, dans son costume de spectacle. Crédit photo Charles E. Stacy / Wikimedia Commons (domaine public).
À retenir
- Annie Oakley (1860-1926), née Phoebe Ann Moses dans l’Ohio, était une tireuse d’élite américaine devenue célèbre dans les spectacles du Far West.
- À 15 ans, elle a battu le tireur professionnel Frank Butler, qui est ensuite devenu son mari.
- Elle a rejoint le Buffalo Bill’s Wild West Show en 1885, avant de se produire aux États-Unis et en Europe.
- Surnommée Little Sure Shot, elle réalisait des tirs spectaculaires sur des cartes à jouer, des boules de verre et d’autres petites cibles.
- En 1894, Thomas Edison l’a fait filmer dans son studio du New Jersey. Ce court métrage existe toujours.
Une enfance pauvre et un fusil pour aider sa famille
Annie Oakley est née le 13 août 1860 dans le comté de Darke, dans l’Ohio, sous le nom de Phoebe Ann Moses. Son enfance a été marquée par la pauvreté. Après la mort de son père alors qu’elle avait six ans, sa famille s’est retrouvée dans une situation financière difficile.
Encore enfant, elle a appris à chasser dans les bois de l’Ohio. Son habileté au fusil lui permettait de rapporter du gibier, qu’elle vendait notamment pour aider à nourrir sa famille et à payer ses dépenses.

Un portrait de jeunesse d’Annie Oakley réalisé dans les années 1880 par Baker’s Art Gallery, à Columbus dans l’Ohio. Crédit photo Baker’s Art Gallery / Wikimedia Commons (domaine public).
Cette adresse n’avait rien d’un simple passe-temps. Selon le récit conservé par PBS, les revenus tirés de sa chasse lui ont même permis de contribuer au remboursement de l’hypothèque sur la maison familiale.
Pour une jeune fille du XIXe siècle, à une époque où le tir sportif était largement dominé par les hommes, cette compétence allait lui ouvrir des portes inattendues.

Annie Oakley pose avec un fusil et un lapin, rappelant son expérience de chasseuse. Photographie de J. Wood, date inconnue. Crédit photo J. Wood / Wikimedia Commons (domaine public).
Le jour où Annie Oakley a battu son futur mari
En novembre 1875, le tireur professionnel Frank Butler participait à des spectacles et proposait des défis aux meilleurs tireurs locaux. Lors d’un passage dans la région de Cincinnati, il a accepté un concours avec une récompense de 100 dollars.
Butler s’attendait à affronter un homme expérimenté. Son adversaire était finalement une adolescente d’environ 15 ans, mesurant à peine 1,50 mètre.
Le résultat a été mémorable : Annie Oakley a atteint ses 25 cibles, tandis que Frank Butler a manqué son dernier tir.
D’après le récit rapporté par PBS, Butler aurait reconnu avoir été déstabilisé dès l’apparition de sa jeune adversaire. Il a ensuite invité Annie et sa famille à assister à son spectacle, puis commencé à la courtiser.

Annie Oakley photographiée en 1889 par le prince Roland Bonaparte, également connu pour ses travaux de géographie, de botanique et de photographie. Crédit photo Roland Bonaparte / Wikimedia Commons (domaine public).
Ils se sont mariés et ont commencé à travailler ensemble. Les sources historiques divergent sur la date exacte de leur mariage, souvent située en 1876, mais parfois documentée plus tard.
Au départ, Frank Butler était la vedette de leur numéro. Progressivement, les rôles se sont inversés : Annie attirait davantage les spectateurs et son mari est devenu son partenaire, son assistant et son gestionnaire.
Un homme qui accepte de laisser la vedette à son épouse après avoir été battu par elle : dans le Far West du XIXe siècle, ce n’était pas précisément le scénario le plus courant.
Little Sure Shot, la vedette du spectacle de Buffalo Bill
En 1885, Annie Oakley et Frank Butler ont rejoint le célèbre Buffalo Bill’s Wild West Show, un immense spectacle itinérant créé par William Frederick Cody, plus connu sous le nom de Buffalo Bill.
Ces représentations réunissaient cow-boys, cavaliers, tireurs d’élite, artistes autochtones et reconstitutions très théâtralisées de scènes de l’Ouest américain.
Annie Oakley y a rapidement trouvé sa place parmi les principales attractions.

Annie Oakley devant sa tente lors d’une tournée européenne du Wild West Show, vers 1889, peut-être à Paris. Son nom est visible au-dessus de l’entrée. Crédit photo Denver Public Library / Wikimedia Commons (photographe non identifié, domaine public).
Elle portait le surnom de Little Sure Shot, généralement traduit par « Petit Tir Sûr ». Ce surnom lui aurait été donné en 1884 par Sitting Bull, le célèbre chef lakota, impressionné par ses talents.
Son apparence contrastait avec l’image des tireurs de western. Elle confectionnait ses propres costumes, avec des robes, des franges et des chapeaux, et tenait à conserver une présentation qu’elle jugeait convenable.
Sa renommée a dépassé les frontières américaines. Elle a notamment participé aux représentations organisées en Grande-Bretagne à l’occasion du jubilé d’or de la reine Victoria en 1887, puis aux tournées européennes du spectacle.

Annie Oakley, assise au centre, tient le sabot d’un cheval devant un décor du spectacle de Buffalo Bill, vers 1889. Crédit photo Denver Public Library / Wikimedia Commons (photographe non identifié, domaine public).
D’autres femmes ont également connu la célébrité dans ces spectacles, notamment May Lillie, une autre remarquable tireuse du Far West, devenue vedette aux côtés de Pawnee Bill.
Il faut toutefois rappeler que les Wild West Shows n’étaient pas de véritables documentaires historiques. Ils mélangeaient performances authentiques, scènes inventées et représentations souvent stéréotypées des peuples autochtones. Ils ont largement contribué à fabriquer l’imaginaire du Far West que le cinéma allait ensuite populariser.
Des exploits de tir qui semblent presque impossibles
Annie Oakley ne se contentait pas d’atteindre des cibles ordinaires. Ses numéros reposaient sur une précision impressionnante, souvent combinée à une mise en scène spectaculaire.
Elle était notamment réputée pour briser des boules de verre lancées dans les airs, atteindre des cartes à jouer ou tirer en regardant dans un miroir placé derrière elle.
L’un de ses numéros les plus célèbres consistait à toucher une cigarette tenue par Frank Butler dans sa bouche. Une démonstration qui exigeait une confiance conjugale assez inhabituelle.

Annie Oakley pendant une démonstration de tir au Wild West Show, à Earl’s Court, Londres, en 1892. Crédit photo Denver Public Library / Wikimedia Commons (photographe non identifié, domaine public).
Selon PBS, elle a réalisé au cours de compétitions des séries de résultats comme 483 cibles atteintes sur 500, 943 sur 1 000 ou encore 4 772 sur 5 000.
Ces chiffres montrent que son talent ne reposait pas seulement sur des effets de spectacle. Elle possédait une véritable maîtrise du tir, entretenue par des années de pratique.

Portrait publicitaire d’Annie Oakley réalisé par Gilbert & Bacon, avec plusieurs armes et des médailles portées sur son costume. Crédit photo Gilbert & Bacon / Wikimedia Commons (domaine public).
À l’image des photographies de Wild Bill Hickok, ces portraits soigneusement composés contribuaient aussi à construire sa célébrité. Armes, costumes et accessoires étaient autant de signes distinctifs immédiatement reconnaissables.
Mais contrairement à de nombreuses légendes du Far West, Annie Oakley pouvait démontrer ses talents devant un public, sans avoir besoin d’affronter un adversaire dans la rue.
Annie Oakley filmée par Thomas Edison en 1894
L’une des archives les plus remarquables d’Annie Oakley n’est pas une photographie, mais un véritable film réalisé à la fin du XIXe siècle.
Le 1er novembre 1894, elle a été filmée dans le studio Black Maria de Thomas Edison, à West Orange, dans le New Jersey.
La séquence, tournée par William Heise et publiée par Edison Manufacturing Company en 1895, dure environ 21 secondes. On y voit Annie Oakley effectuer une démonstration de tir.
Le cinéma en était encore à ses débuts. Les films étaient courts, muets et conçus pour être regardés dans les premiers dispositifs de visionnement individuel.
Cette archive permet de voir la célèbre tireuse en action, et pas seulement dans les poses soigneusement préparées des studios photographiques.
Une femme qui a défendu sa réputation et son indépendance
La célébrité d’Annie Oakley ne l’a pas protégée des scandales de presse.
En 1903, plusieurs journaux ont publié une fausse histoire affirmant qu’elle avait été arrêtée à Chicago pour un vol lié à la consommation de cocaïne. La personne arrêtée était en réalité une autre femme utilisant un nom proche du sien.
Annie Oakley a décidé de poursuivre les journaux responsables. Selon le National Women’s History Museum, elle a remporté 54 des 55 procédures engagées.
Cette longue bataille judiciaire a occupé plusieurs années de sa vie.
Elle a également encouragé les femmes à apprendre le tir, à une époque où cette activité était généralement considérée comme masculine. Pendant la Première Guerre mondiale, elle a même proposé de former des tireuses volontaires et d’enseigner le tir aux soldats américains, sans que ses propositions soient retenues.

Annie Oakley présente ses armes, ses médailles et un trophée sur une photographie de studio réalisée par J. Wood. Crédit photo J. Wood / Wikimedia Commons (domaine public).
Après un accident de train en 1901, elle a progressivement réduit ses tournées avec le spectacle de Buffalo Bill. Elle a néanmoins continué à participer à des démonstrations, des compétitions et des activités de formation.
Installée notamment en Caroline du Nord, elle a conservé une réputation exceptionnelle dans le monde du tir sportif.

Annie Oakley réalise une démonstration de tir devant des spectateurs à Pinehurst, en Caroline du Nord. Photographie non datée. Crédit photo Heritage Auction Galleries / Wikimedia Commons (photographe non identifié, domaine public aux États-Unis).
Annie Oakley est morte le 3 novembre 1926, à l’âge de 66 ans, dans l’Ohio. Frank Butler, qui avait partagé sa vie et sa carrière pendant environ cinquante ans, est mort 18 jours plus tard.
Son histoire illustre la place singulière occupée par certaines femmes dans les spectacles de l’Ouest américain. Elle rappelle aussi que les photographies historiques ne montrent pas uniquement ce que les gens étaient : elles montrent souvent comment ils souhaitaient être vus.
C’est également le cas des portraits de Calamity Jane, autre personnalité dont l’image a largement contribué à la légende.
Quant à Annie Oakley, elle a laissé quelque chose de plus rare encore : des dizaines de photographies et quelques secondes de cinéma qui permettent de retrouver, plus d’un siècle après sa mort, celle qui pouvait battre presque n’importe quel tireur avec un fusil entre les mains.
Sources pour aller plus loin
- National Women’s History Museum — Annie Oakley
- PBS American Experience — Biography: Annie Oakley
- PBS American Experience — Biography: Frank Butler
- National Cowgirl Museum & Hall of Fame — Annie Oakley
- Library of Congress — Annie Oakley, film Edison de 1894
- Wikimedia Commons — Archives photographiques d’Annie Oakley
