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Pawnee Bill et May Lillie : un poney, une carabine et 50 ans de Far West

Pour son mariage en 1886, Mary « May » Lillie, née Manning, reçoit de son futur célèbre mari deux cadeaux assez éloignés de la traditionnelle vaisselle : un poney et une carabine Marlin .22. Elle ne sait alors vraiment maîtriser ni l’un ni l’autre. Deux ans plus tard, May Lillie tire à cheval devant des milliers de spectateurs.

Avec Gordon William Lillie, plus connu sous le nom de Pawnee Bill, May va former pendant cinquante ans l’un des couples les plus étonnants du Far West. Derrière les costumes à franges, les bisons et les coups de feu des Wild West Shows se cache aussi l’histoire d’une femme devenue tireuse, cavalière, copropriétaire d’un immense spectacle et gestionnaire d’un ranch de plus de 2 000 acres.

May Lillie, célèbre tireuse du Far West, vers 1905
May Lillie, tireuse et cavalière vedette des spectacles du Far West, vers 1905. Crédit photo Edward F. Hartley (domaine public).

À retenir

Pawnee Bill et May Lillie se sont mariés le 31 août 1886 à Philadelphie. Pour leurs noces, May a reçu un poney et une carabine Marlin .22. Elle est ensuite devenue une tireuse à cheval réputée et l’une des vedettes du Pawnee Bill’s Wild West Show, lancé en 1888. Leur entreprise a compté jusqu’à plusieurs centaines d’employés et d’animaux, a tourné en Europe et s’est finalement associée au spectacle de Buffalo Bill.
May n’était cependant pas qu’une artiste : elle participait aux affaires et dirigeait leur ranch et son troupeau de bisons. Le couple est resté uni jusqu’à la mort de May en 1936, quelques semaines seulement après avoir célébré ses noces d’or.

Qui était Pawnee Bill ?

Gordon William Lillie est né le 14 février 1860 à Bloomington, dans l’Illinois. Sa famille s’est ensuite installée au Kansas, où le jeune homme a noué des relations avec des Pawnees au moment où cette population était déplacée vers le Territoire indien, dans l’actuel Oklahoma.

Après avoir travaillé comme trappeur, serveur ou encore cowboy, Gordon Lillie est devenu enseignant puis interprète à l’agence pawnee. Cette proximité lui a valu le surnom qui allait remplacer son véritable nom dans l’histoire : Pawnee Bill.

En 1883, il rejoint le Buffalo Bill’s Wild West de William Frederick Cody. Il travaille notamment comme interprète auprès des Pawnees engagés dans le spectacle. Les gigantesques exhibitions consacrées à l’Ouest américain sont alors en plein essor : cavaliers, tirs de précision, attaques de diligences, bisons et batailles reconstituées transforment progressivement la conquête de l’Ouest en divertissement.

Pour voir ce monde loin des décors de spectacle, les clichés de Timothy O’Sullivan offrent un contrepoint précieux avec ces photographies de l’Ouest américain prises il y a environ 150 ans.

Pawnee Bill et May Lillie vers 1889


Pawnee Bill et May Lillie vers 1889, quelques années après leur mariage. Crédit photo Swords Bros. (domaine public).

May Lillie, la jeune Philadelphienne devenue tireuse du Far West

Mary Emma Manning est née le 12 mars 1869 à Philadelphie. Rien ne la prédestine particulièrement à devenir cowgirl : elle grandit dans une grande ville de la côte Est, très loin des ranchs de l’Oklahoma.

Elle rencontre Gordon Lillie alors qu’elle est encore adolescente. La version racontée dans les archives du Pawnee Bill Ranch possède déjà un petit parfum de western romantique : le jeune homme remarque May au passage d’une parade de Buffalo Bill et croit qu’elle lui sourit. Elle expliquera plus tard que le sourire était en réalité destiné à l’Amérindien qui chevauchait derrière lui.

La méprise n’a visiblement pas trop nui à la suite des événements. Après environ deux ans de correspondance et de cour, Gordon et May se marient le 31 août 1886 à Philadelphie.

Pawnee Bill offre alors à son épouse un poney et une carabine Marlin .22 de tir à la cible. Cadeaux parfaitement banals si votre liste de mariage est déposée dans un saloon de western, un peu moins dans la Philadelphie de 1886.

May explique elle-même qu’elle ne savait initialement ni monter correctement à cheval ni manier une arme. Elle apprend pourtant rapidement les deux disciplines et développe une véritable aptitude pour le tir.

« Champion Girl Horseback Shot of the West »

En 1888, Gordon et May créent leur propre spectacle, le Pawnee Bill’s Wild West Show. May en devient rapidement l’une des vedettes.

Elle se produit comme tireuse et cavalière et est notamment présentée sous l’impressionnant titre de « Champion Girl Horseback Shot of the West », que l’on pourrait traduire par « championne du tir à cheval de l’Ouest ».

Le personnage est particulièrement efficace auprès du public de la fin du XIXe siècle : May se présente comme une femme élégante tout en accomplissant des numéros alors considérés comme essentiellement masculins. Elle tire à la carabine, monte des chevaux difficiles et participe directement aux numéros dangereux du spectacle.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule femme à avoir bousculé l’image très masculine de l’Ouest américain. Quelques années plus tôt, Calamity Jane avait elle aussi construit une image très éloignée des conventions féminines de son époque.

Cowgirls à cheval dans le Wild West Show de Pawnee Bill en 1898
Des cowgirls à cheval sur une affiche du Pawnee Bill’s Historic Wild West en 1898. Crédit image Strobridge Lithographing Company / Library of Congress (aucune restriction connue à la publication).

En 1889, Pawnee Bill lui tire accidentellement dans la main

Le 22 juillet 1889, lors d’une représentation à Haverstraw dans l’État de New York, leur numéro de tir tourne brutalement au vinaigre.

May se tient à une extrémité de la piste et présente dans sa main droite une petite boule de verre utilisée comme cible. Pawnee Bill doit la faire éclater à la carabine, comme le couple l’a déjà fait de nombreuses fois.

Cette fois, la balle passe trop bas et arrache l’extrémité de deux doigts de May. Son gant de scène éclate et le sang commence immédiatement à couler sous les yeux du public.

L’épisode est parfois daté de 1899, mais les recherches du Pawnee Bill Ranch s’appuient sur la presse locale de l’époque et situent clairement l’accident à Haverstraw le 22 juillet 1889.

Des années plus tard, May a expliqué qu’un viseur déplacé pourrait avoir provoqué l’erreur de tir. L’Oklahoma Historical Society souligne cependant que cette explication tardive n’apparaît pas dans le compte rendu contemporain : impossible donc de savoir exactement pourquoi Pawnee Bill a manqué sa cible.

L’accident met fin à leur numéro commun de tir à la carabine, mais pas à la carrière de May. Elle continue notamment ses démonstrations équestres. Deux doigts en moins auront donc arrêté un numéro, pas la cowgirl.

Le Pawnee Bill’s Wild West devient une énorme entreprise

Les débuts du spectacle en 1888 sont difficiles financièrement, mais Pawnee Bill s’accroche. L’entreprise change plusieurs fois de nom et prend progressivement des proportions considérables.

Le National Cowgirl Museum estime qu’à son apogée, le spectacle dont May est copropriétaire emploie environ 645 personnes et déplace quelque 400 chevaux et bovins, une vingtaine de bisons, des éléphants, des véhicules et tout le matériel nécessaire aux représentations.

Affiche du spectacle de Pawnee Bill et May Lillie en 1897


Affiche de 1897 pour Madeline of Fort Reno, spectacle associé à Pawnee Bill et May Lillie. A.S. Seer Print / Library of Congress (domaine public).

Un Wild West Show est donc beaucoup plus proche d’un gigantesque cirque itinérant que de quelques cowboys faisant tournoyer un lasso. À chaque déplacement, il faut transporter les artistes, les animaux, les costumes, les armes, les décors et toute la logistique nécessaire à plusieurs centaines de personnes.

En 1894, le Wild West de Pawnee Bill arrive en Europe

En 1894, la troupe traverse l’Atlantique et tourne en Belgique, aux Pays-Bas et en France. Elle participe notamment à l’Exposition universelle d’Anvers, organisée du 5 mai au 5 novembre.

Membres de la troupe de Pawnee Bill à l'Exposition universelle d'Anvers en 1894
Des membres de la troupe de Pawnee Bill à l’Exposition universelle d’Anvers en 1894. Crédit photo Charles Bernhoeft / Rijksmuseum (CC0).

Des lettres écrites par May pendant cette tournée permettent de dépasser un peu l’image triomphale des affiches. Les archives du Pawnee Bill Ranch montrent notamment que la météo et une fréquentation décevante ont compliqué le séjour européen. Depuis Anvers, May se plaint du mauvais temps et semble avoir sérieusement envie de retrouver les États-Unis.

Quelques mois plus tard, elle écrit depuis La Haye qu’elle apprécie davantage son séjour aux Pays-Bas, même si comprendre la langue lui pose quelques difficultés.

Le Far West exporté en Europe pouvait donc être spectaculaire depuis les tribunes ; vu depuis les coulisses, il comportait aussi beaucoup de pluie, de trains et quelques problèmes de trésorerie.

Les Wild West Shows ont aussi fabriqué le mythe de l’Ouest

Ces spectacles ne doivent pas être pris pour des reconstitutions historiques fidèles. De véritables Amérindiens participaient aux tournées, mais ils étaient intégrés à des scénarios spécialement conçus pour le public.

La Library of Congress conserve par exemple des photographies réalisées vers 1905 avec des artistes dakotas du spectacle de Pawnee Bill. Certaines représentent des tableaux intitulés Pocahontas and John Smith, The Death of Custer ou encore The Departing Race. Plusieurs clichés ont même été retouchés.

Le Far West présenté sur la piste mélangeait donc personnes réelles, épisodes historiques, stéréotypes et pur spectacle. Ces représentations ont largement contribué à créer l’image des cowboys et des peuples autochtones qui sera ensuite reprise par les romans, les affiches puis le cinéma.

C’est un mécanisme que l’on retrouve chez de nombreuses figures de l’Ouest, dont la biographie réelle finit parfois noyée sous les anecdotes. Le cas de Liver-Eating Johnson et sa réputation de trappeur cannibale en offre un exemple particulièrement coriace.

May Lillie n’était pas seulement « la femme de Pawnee Bill »

La carrière de May devient encore plus intéressante lorsque l’on quitte la piste de spectacle. Les archives montrent qu’elle conseille son mari sur les questions financières et participe directement à leurs affaires.

Une brochure promotionnelle de leur ranch présente même Gordon et May comme « Equal Partners », des « partenaires égaux ». L’expression est particulièrement significative dans l’Amérique du début du XXe siècle, alors que les femmes américaines n’obtiendront le droit de vote au niveau fédéral qu’en 1920.

May prend également en charge le ranch lorsque Pawnee Bill repart sur les routes. L’Oklahoma Historical Society la présente comme une pionnière de la gestion d’élevage de bisons. Les employés du ranch travaillent directement sous ses ordres.

Pawnee Bill à cheval parmi des bisons en Oklahoma en 1908
Pawnee Bill à cheval parmi des bisons en Oklahoma en 1908. Crédit photo J. B. Hainey / Library of Congress (domaine public).

Le couple contribue en parallèle à promouvoir la protection du bison américain, dont les populations sauvages se sont effondrées au XIXe siècle. Leur ranch de Blue Hawk Peak abrite l’un des importants troupeaux privés de la région.

Pawnee Bill s’associe avec Buffalo Bill contre l’avis de May

En 1908, l’histoire boucle curieusement la boucle. Pawnee Bill décide de s’associer à son ancien employeur et concurrent Buffalo Bill.

La nouvelle entreprise porte le nom plutôt difficile à faire tenir sur une affiche de Buffalo Bill’s Wild West and Pawnee Bill’s Great Far East. Le public la connaît plus simplement comme le Two Bills Show.

May est catégoriquement opposée à l’opération. Le spectacle de son mari fonctionne correctement et Buffalo Bill a auparavant mené une concurrence particulièrement agressive contre lui. Selon les archives du ranch, elle prévient Gordon qu’il prend un mauvais risque et annonce qu’elle ne participera plus aux représentations s’il signe l’accord.

Elle tient parole.

L’association fonctionne pourtant pendant plusieurs années grâce à la formidable notoriété de Buffalo Bill et aux talents de gestionnaire de Pawnee Bill. Les relations commerciales deviennent cependant de plus en plus difficiles et l’aventure se termine en 1913.

May avait donc reçu une carabine pour son mariage, mais c’est sur les affaires qu’elle semblait parfois viser le plus juste.

Buffalo Bill et Pawnee Bill vers 1908
William F. « Buffalo Bill » Cody et Gordon W. « Pawnee Bill » Lillie posant ensemble, vers 1908-1917. Crédit photo Illinois State University / Digital Public Library of America (domaine public).

Une vie familiale marquée par plusieurs drames

Derrière les affiches colorées et les succès publics, le couple connaît aussi plusieurs tragédies.

May donne naissance peu après son mariage à un garçon qui meurt alors qu’il n’a qu’environ six semaines. Les archives ne permettent même plus de connaître avec certitude le nom de cet enfant.

En 1917, Gordon et May adoptent un bébé de quatre semaines à Kansas City. Ils l’appellent Gordon William Lillie Jr., mais tout le monde le surnomme Billy.

Le garçon grandit au ranch de Blue Hawk Peak jusqu’au 31 mars 1925. Ce jour-là, il meurt à seulement huit ans dans un accident survenu sur la propriété. Sa disparition affecte profondément le couple.

Des noces d’or quelques semaines avant la mort de May

Le 31 août 1936, exactement cinquante ans après leur mariage, Pawnee Bill et May célèbrent leurs noces d’or à Taos, au Nouveau-Mexique. L’événement est suffisamment important pour être photographié et filmé par les actualités Fox Movietone.

Quelques semaines plus tard, alors qu’ils rentrent vers leur ranch après avoir assisté à un événement à Tulsa, leur voiture est impliquée dans un accident.

May Lillie meurt de ses blessures le 17 septembre 1936. Elle a 67 ans.

Pawnee Bill lui survit un peu plus de cinq années. Il meurt dans son sommeil le 3 février 1942, quelques jours avant son 82e anniversaire.

Que reste-t-il aujourd’hui de Pawnee Bill et May Lillie ?

Buffalo Bill a largement éclipsé son ancien partenaire dans la mémoire collective européenne. May Lillie est encore moins connue. Pourtant, leur histoire raconte parfaitement le moment où la conquête de l’Ouest devient elle-même un spectacle et commence à fabriquer le western avant même l’âge d’or du cinéma.

May mérite surtout davantage que le rôle secondaire de « femme de Pawnee Bill ». Tireuse, cavalière, artiste, copropriétaire d’une entreprise de plusieurs centaines de personnes et gestionnaire d’un ranch de bisons, elle a été admise au National Cowgirl Museum and Hall of Fame en 2011.

Le ranch de Blue Hawk Peak, près de Pawnee dans l’Oklahoma, appartient aujourd’hui à l’Oklahoma Historical Society. La propriété conserve la demeure construite par le couple ainsi que plusieurs bâtiments et collections liés aux spectacles du Wild West. Le site abrite également toujours des bisons.

En septembre 2026, le Pawnee Bill Ranch and Museum est temporairement fermé pour d’importants travaux de restauration. Les opérations concernent notamment les routes, le musée, la grange et la demeure historique.

L’histoire de Gordon et May aura finalement duré cinquante ans, traversé les États-Unis et l’Atlantique, rempli des arènes et contribué à fabriquer une partie de l’imaginaire du Far West. Et pour May, tout avait commencé par deux cadeaux de mariage particulièrement bien choisis pour la suite : un poney et une carabine.

Sources pour aller plus loin

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