Avec son pantalon, sa veste de peau à franges, son chapeau et son fusil, Calamity Jane a laissé certaines des photographies les plus reconnaissables du Far West. Ces portraits montrent bien Martha Jane Canary vêtue comme un homme, mais ils racontent aussi autre chose : à la fin du XIXe siècle, elle savait parfaitement jouer avec l’image de l’éclaireuse intrépide que le public voulait voir.
Derrière cette silhouette devenue légendaire, la réalité est beaucoup moins simple. Calamity Jane a réellement parcouru les camps miniers et militaires de l’Ouest, porté des vêtements masculins et accompagné plusieurs expéditions. En revanche, son prétendu service comme éclaireuse de Custer ou du général Crook est largement contesté. Ses photographies permettent justement de séparer un peu mieux la femme, le personnage et la publicité.
Calamity Jane en pantalon, veste de peau à franges et chapeau, tenant un fusil lors d’une séance photographique vers 1895. Crédit photo H. R. Locke / Library of Congress (domaine public).
À retenir
- Calamity Jane est le surnom de Martha Jane Canary, parfois orthographié Cannary dans les sources anciennes.
- Elle serait née près de Princeton, dans le Missouri, probablement en 1852, même si certaines sources historiques donnent 1856.
- Son habitude de porter des vêtements masculins est documentée dès les années 1870, bien avant ses célèbres portraits publicitaires.
- Elle a accompagné l’expédition Jenney dans les Black Hills en 1875 et l’armée du général Crook en 1876, mais son statut d’éclaireuse militaire officielle est fortement contesté.
- Les portraits de 1895 la présentant comme « scout du général Crook » montrent surtout comment elle mettait en scène sa propre légende.
- Sa relation amoureuse supposée avec Wild Bill Hickok n’est pas étayée : ils semblent surtout avoir été des connaissances.
- Elle meurt en 1903 près de Deadwood et est enterrée au Mount Moriah Cemetery, juste à côté de Hickok.
Qui était vraiment Calamity Jane ?
Martha Jane Canary est probablement née le 1er mai 1852 près de Princeton, dans le Missouri. C’est la date qu’elle donne elle-même dans sa courte autobiographie publiée en 1896, mais les archives ne permettent pas de la confirmer absolument. Certaines institutions, dont plusieurs anciens catalogues américains, utilisent encore 1856.
Cette incertitude résume assez bien le problème posé par toute sa biographie. Les faits attestés côtoient les souvenirs reconstruits, les récits de presse, les dime novels et surtout les exploits que Calamity Jane racontait volontiers elle-même.
Sa famille quitte le Missouri pour l’Ouest lorsqu’elle est adolescente. Après la mort de ses parents, Martha mène une existence très mobile dans les territoires du Wyoming, du Montana et du Dakota, travaillant selon les périodes comme cuisinière, serveuse, conductrice d’attelage, blanchisseuse ou autour des camps militaires et miniers.
Elle devient rapidement connue pour son caractère expansif, sa consommation d’alcool, son aisance à cheval et sa manière de s’affranchir des conventions imposées aux femmes de l’époque.
Calamity Jane à 19 ans près de French Creek, dans les Black Hills, lors de l’expédition Jenney de 1875. Cette photographie est présentée comme la plus ancienne connue de Martha Canary. Crédit photo A. Guerin, Leonard Jennewein Collection / McGovern Library, Dakota Wesleyan University.
Pourquoi Calamity Jane portait-elle des vêtements d’homme ?
Ses vêtements masculins ne sont pas une invention tardive destinée uniquement aux photographes. Un journaliste accompagnant l’expédition scientifique Jenney dans les Black Hills en 1875 décrit déjà Calamity Jane habillée dans une tenue militaire bleue et montant une mule.
Pantalon, chemise, veste, bottes et parfois uniforme présentaient aussi des avantages très concrets pour monter à cheval, conduire des attelages, vivre dans les camps et parcourir de longues distances. Dans cet environnement, les vêtements féminins conventionnels pouvaient rapidement devenir très peu pratiques.
Mais son apparence constituait également une transgression spectaculaire des normes de l’époque. Une femme qui portait le pantalon, buvait avec les hommes, maniait les armes et circulait librement dans des camps militaires ne passait pas vraiment inaperçue dans l’Amérique des années 1870.
Au fil des années, ce choix vestimentaire devient une partie intégrante du personnage public de Calamity Jane. Les vêtements pratiques de la frontière se transforment progressivement en costume reconnaissable : peau à franges, chapeau, ceinturon et fusil.
Calamity Jane photographiée à la fin du XIXe siècle. Source : American Heritage Center, University of Wyoming.
A-t-elle réellement été éclaireuse de Custer et du général Crook ?
C’est ici que la légende commence sérieusement à déborder sur l’histoire.
Dans Life and Adventures of Calamity Jane, By Herself, publié en 1896, elle affirme avoir rejoint George Armstrong Custer comme éclaireuse dès 1870 et participé à des campagnes militaires en Arizona. Le problème est que plusieurs détails de ce récit ne correspondent pas aux déplacements réels de Custer.
Les historiens n’ont trouvé aucune preuve solide qu’elle ait servi officiellement comme éclaireuse de Custer. Les spécialistes modernes de son parcours considèrent généralement cet épisode comme l’un de ses récits autobiographiques embellis.
Son association avec l’armée du général George Crook est plus réelle. Elle accompagne bien sa colonne lors de la campagne de 1876 contre les Sioux et les Cheyennes.
Mais accompagner une armée ne signifie pas nécessairement être employée comme scout.
Des témoignages contemporains la décrivent plutôt comme une camp follower, c’est-à-dire une personne suivant les unités militaires sans appartenir officiellement à l’armée. Le capitaine Jack Crawford, qui connaissait les éclaireurs employés par Crook, a affirmé après sa mort qu’elle n’avait jamais été engagée comme scout par le général.
Autrement dit : Calamity Jane était réellement là, mais son grade imaginaire semble avoir beaucoup progressé avec le temps.
C’est un mécanisme fréquent dans l’histoire du Far West, où la réalité s’est rapidement mélangée aux récits héroïques. Le cas de John « Liver-Eating » Johnson et de sa légende de mangeur de foies en constitue un autre bel exemple.
Portrait de Calamity Jane probablement réalisé dans les années 1880 par C. E. Finn à Livingston, dans le Montana. Elle porte des vêtements de peau, un revolver au ceinturon et tient un fusil. Crédit photo C. E. Finn (domaine public).
Les célèbres portraits de 1895 mettent aussi en scène sa légende
Les photographies les plus connues de Calamity Jane ont été réalisées à Deadwood vers 1895 par le photographe H. R. Locke.
Sur plusieurs clichés, elle pose debout ou assise avec un fusil, vêtue d’un pantalon et d’une veste à franges. Les tirages portent même le titre Calamity Jane, Gen. Crook’s scout.
Cette légende photographique est extrêmement intéressante : elle ne constitue pas une preuve qu’elle avait effectivement été éclaireuse du général Crook vingt ans auparavant. Elle montre en revanche que cette identité était déjà devenue son image de marque.
À cette époque, le véritable Far West des années 1870 est déjà en train de disparaître. Le public américain se passionne pour les récits de cow-boys, d’éclaireurs, de hors-la-loi et de guerres indiennes. Les spectacles, romans populaires et photographies transforment les anciens personnages de la frontière en célébrités.
Calamity Jane a parfaitement compris ce nouveau marché.
Calamity Jane assise avec un fusil lors d’une séance photographique en 1895. L’ancienne légende la présente comme éclaireuse du général Crook, une affirmation qui reste historiquement contestée. Crédit photo Library of Congress (domaine public).
D’où vient le surnom Calamity Jane ?
Calamity Jane elle-même fournit une explication spectaculaire.
Dans son autobiographie, elle raconte avoir sauvé un officier blessé, le capitaine James Egan, pendant un affrontement près de Goose Creek. Reconnaissant, celui-ci l’aurait alors baptisée « Calamity Jane ».
Le récit est séduisant. Il est aussi très difficile à corroborer.
Les historiens n’ont pas retrouvé de preuve convaincante de cet épisode, et des hommes présents dans la région ont plus tard contesté l’histoire. L’origine exacte du surnom reste donc inconnue.
Une certitude existe toutefois : le nom **Calamity Jane apparaît déjà dans la presse en 1875**, lors de l’expédition Jenney dans les Black Hills. Elle est donc connue sous ce surnom avant son arrivée spectaculaire à Deadwood l’année suivante.
Le mot « calamity » pouvait évoquer aussi bien le chaos qu’elle semait parfois autour d’elle que le malheur promis à celui qui cherchait des ennuis avec elle. Impossible aujourd’hui de départager proprement les différentes explications.
Calamity Jane dans une photographie probablement issue de la même série de portraits que celle réalisée par C. E. Finn à Livingston, dans le Montana, à la fin des années 1880 ou au début des années 1890.
Calamity Jane et Wild Bill Hickok : amour ou légende ?
Calamity Jane est souvent représentée comme la compagne de Wild Bill Hickok. Certaines versions de sa légende vont jusqu’à leur attribuer un mariage secret et un enfant.
Les documents historiques racontent une histoire beaucoup moins romanesque.
Calamity Jane et Wild Bill Hickok ont bien voyagé vers Deadwood dans le même convoi en 1876. Ils se connaissaient donc, mais les historiens n’ont trouvé aucune preuve convaincante d’une relation amoureuse durable.
Hickok est assassiné à Deadwood le 2 août 1876, quelques semaines seulement après son arrivée, abattu par Jack McCall pendant une partie de poker.
La relation intime entre les deux personnages s’est surtout développée après coup, dans les romans populaires, les spectacles puis le cinéma. Réunir deux légendes du Far West dans une même histoire était évidemment trop tentant pour les fabricants de mythes.
Calamity Jane armée dans un portrait réalisé vers 1880. Le photographe n’est pas identifié. Source : Wikimedia Commons (domaine public).
Calamity Jane a aussi participé à fabriquer sa propre légende
En 1896 paraît un petit livret de seulement quelques pages intitulé Life and Adventures of Calamity Jane, By Herself.
C’est une source remarquable pour comprendre ce qu’elle voulait raconter d’elle-même, mais une source beaucoup moins fiable pour reconstruire sa vie au jour près.
Elle y accumule aventures militaires, chevauchées, sauvetages et épisodes héroïques dont une partie contredit les archives disponibles. L’historienne Karen R. Jones décrit cette autobiographie comme un véritable exercice de construction de célébrité de la frontière.
L’objectif n’était d’ailleurs pas seulement de laisser des souvenirs aux historiens futurs. Le livret accompagnait ses apparitions publiques et contribuait à vendre le personnage Calamity Jane.
Elle n’était toutefois pas la seule responsable de cette transformation.
Dès la fin des années 1870, les dime novels, petits romans populaires vendus à bas prix, utilisent déjà son nom et inventent de nouvelles aventures. Le personnage de papier commence ainsi à dépasser la femme réelle alors qu’elle n’a même pas trente ans.
C’est un mécanisme que l’on retrouve chez de nombreuses célébrités de l’Ouest, des hors-la-loi aux tireurs professionnels. Même l’extraordinaire histoire du scalp de William Thompson montre combien réalité et récit spectaculaire peuvent s’entremêler dans les témoignages du Far West.
Du pantalon de travail au costume de spectacle
Une photographie prise en 1901 à la Pan-American Exposition de Buffalo montre parfaitement l’aboutissement de cette transformation.
Calamity Jane pose à cheval devant des tipis et des tentes, vêtue d’un costume de l’Ouest beaucoup plus élaboré que ses vêtements utilitaires des années précédentes.
Nous ne sommes plus seulement devant une femme portant des habits masculins pour parcourir la frontière : nous regardons désormais une célébrité qui incarne devant le public son propre personnage du Far West.
Contrairement à une affirmation souvent répétée, elle n’a cependant pas été une vedette régulière du célèbre Buffalo Bill’s Wild West de William Cody. Elle a participé à d’autres spectacles et apparitions publiques consacrés à l’Ouest.
Calamity Jane à cheval dans un costume élaboré du Far West lors de la Pan-American Exposition de Buffalo en 1901. Crédit photo Charles Dudley Arnold / Library of Congress (domaine public aux États-Unis).
Les dernières années de Calamity Jane
Les dernières années sont beaucoup moins glorieuses que les exploits racontés dans ses brochures.
Sa santé se dégrade, notamment dans un contexte de forte consommation d’alcool. Elle continue cependant à voyager et à effectuer ponctuellement des apparitions publiques.
En 1903, elle revient dans les Black Hills et meurt le 1er août à Terry, petite localité minière située près de Deadwood. Elle avait probablement une cinquantaine d’années, selon la date de naissance retenue.
Des hommes d’affaires de Deadwood organisent son enterrement au Mount Moriah Cemetery, où elle est placée juste à côté de Wild Bill Hickok.
Même sa sépulture participe donc à rapprocher définitivement les deux personnages dans l’imaginaire collectif.
Une photographie prise vers 1903, peu avant sa mort, montre Calamity Jane elle-même devant la tombe de Hickok. Le contraste avec les portraits guerriers de 1895 est saisissant.
Calamity Jane devant la tombe de Wild Bill Hickok au Mount Moriah Cemetery de Deadwood vers 1903. Crédit photo J. A. Kumpf / Library of Congress (aucune restriction connue à la publication).
Une femme réelle derrière le personnage du Far West
Réduire Calamity Jane à une imposture serait aussi faux que de prendre son autobiographie au pied de la lettre.
Elle a réellement traversé une partie de l’Ouest américain à une époque particulièrement agitée, accompagné des expéditions militaires, vécu dans les camps miniers, conduit des attelages, fréquenté Deadwood et porté des vêtements masculins suffisamment inhabituels pour être remarqués par ses contemporains.
Mais elle possédait également un talent remarquable pour transformer quelques éléments bien réels en aventures beaucoup plus grandes qu’elle.
La photographie joue ici un rôle précieux. Elle permet de voir la vraie Martha Jane Canary, mais aussi de comprendre comment cette femme est devenue « Calamity Jane ».
Le fusil, les franges et le pantalon ne sont donc pas seulement des accessoires pittoresques : ils sont à la frontière exacte entre son existence réelle et l’un des personnages les plus durables de la mythologie américaine.
Les photographies de Calamity Jane en pantalon, armée et vêtue comme une éclaireuse sont devenues emblématiques. Elles ne résument pourtant pas à elles seules Martha Canary. D’autres portraits la montrent également dans une tenue féminine beaucoup plus conventionnelle, loin du costume qui a contribué à construire son personnage public.
Cette différence rappelle utilement que Calamity Jane n’était pas en permanence la silhouette de western que ses portraits les plus célèbres ont fixée dans l’imaginaire collectif. Derrière la veste à franges, le fusil et le pantalon existait une femme dont l’existence réelle était nettement plus complexe que son image de légende.
Calamity Jane vêtue d’une robe dans un portrait conservé par l’American Heritage Center de l’University of Wyoming. Source : American Heritage Center, University of Wyoming.
Sources pour aller plus loin
- Library of Congress — Calamity Jane, Gen. Crook’s scout, no. 2, vers 1895
- Library of Congress — Calamity Jane, Gen. Crook’s scout, 1895
- Library of Congress — portrait assis de Calamity Jane avec un fusil
- Library of Congress — Calamity Jane à la Pan-American Exposition de Buffalo en 1901
- Library of Congress — Calamity Jane devant la tombe de Wild Bill Hickok vers 1903
- WyoHistory.org — Calamity Jane: Heroine of the West or Ordinary Woman?
- Encyclopedia of the Great Plains — Calamity Jane
- Deadwood History — Calamity Jane
- Smithsonian Libraries — Calamity Jane: The Woman and the Legend, James D. McLaird
- Karen R. Jones — Calamity: The Many Lives of Calamity Jane
- Morgan Library & Museum — Life and Adventures of Calamity Jane, première édition de 1896









