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Cretto di Burri – le labyrinthe de béton de Gibellina

En Sicile, un immense labyrinthe de béton recouvre les ruines d’une ville disparue. Le Cretto di Burri, ou Grande Cretto, occupe l’emplacement de Gibellina Vecchia, détruite par le terrible séisme qui a frappé la vallée du Belice en janvier 1968. De loin, l’œuvre ressemble à une gigantesque surface blanche fracturée ; une fois à l’intérieur, ses fissures deviennent des rues.

L’artiste italien Alberto Burri n’a en effet pas effacé le plan de Gibellina : il l’a transformé en mémorial. Les débris des bâtiments détruits ont été rassemblés sous de grandes masses de béton, tandis que les principaux axes de circulation de l’ancienne ville sont restés ouverts. Le résultat couvre aujourd’hui environ 86 000 m², soit 8,6 hectares, et permet littéralement de marcher dans le fantôme urbain de Gibellina.

Vue du Cretto di Burri, le labyrinthe de béton de Gibellina Vecchia
Le Cretto di Burri construit sur l’emplacement de Gibellina Vecchia, en Sicile. Crédit photo Fabior1984 (CC BY-SA 3.0).

À retenir

  • Le Cretto di Burri recouvre une grande partie des ruines de Gibellina Vecchia, détruite par le séisme du Belice de 1968.
  • L’œuvre d’Alberto Burri couvre environ 86 000 m².
  • Les gravats de l’ancienne ville sont enfermés dans des masses de béton pouvant atteindre 1,60 m de hauteur.
  • Les passages entre les blocs reprennent les principaux axes des anciennes rues de Gibellina.
  • Commencée en 1985 et interrompue en 1989, l’œuvre a finalement été achevée en 2015.

Le séisme du Belice qui a détruit Gibellina

Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968, un puissant séisme de magnitude 6,5 a frappé l’ouest de la Sicile. La vallée du Belice a été particulièrement touchée : Gibellina, Montevago, Poggioreale et Salaparuta ont été pratiquement rasées.

Selon la Protection civile italienne, la catastrophe a fait 296 morts, plus d’un millier de blessés et près de 100 000 sans-abri. Les secousses ont aussi révélé l’extrême vulnérabilité du bâti rural de la région.

Gibellina n’a pas été reconstruite sur son emplacement d’origine. Une nouvelle ville, Gibellina Nuova, a été édifiée à environ vingt kilomètres de là, tandis que les ruines de l’ancien bourg sont restées abandonnées.

Cette histoire rappelle, à une échelle différente, d’autres villes profondément transformées par un séisme. Les rues de San Francisco filmées quelques jours avant le séisme de 1906 montrent par exemple un paysage urbain dont une grande partie allait disparaître brutalement.

Blocs de béton du Cretto di Burri à Gibellina en Sicile


Les blocs de béton du Cretto di Burri recouvrent les ruines de Gibellina Vecchia en Sicile. Crédit photo Phyrexian (CC BY-SA 4.0).

Comment Alberto Burri a transformé les ruines en œuvre d’art

La nouvelle Gibellina a été pensée d’une façon inhabituelle. Plutôt que de rebâtir simplement une ville fonctionnelle, les autorités ont fait appel à de nombreux artistes et architectes pour donner à la cité reconstruite une identité culturelle forte.

En 1980, le maire Ludovico Corrao a invité Alberto Burri, ainsi que d’autres figures de l’art contemporain, à intervenir à Gibellina Nuova. Burri a cependant préféré travailler sur le site de l’ancienne ville.

Son idée était radicale : conserver les ruines sans reconstruire les maisons.

Les gravats ont été rassemblés à l’intérieur de grands volumes maintenus par des treillis métalliques, puis recouverts de béton blanc. Entre ces masses, Burri a laissé libres des fissures correspondant aux principaux axes du plan urbain historique.

Le Cretto n’est donc pas seulement un monument posé sur Gibellina Vecchia : il utilise la ville détruite comme matière et comme plan.

La réception de l’œuvre n’a pas toujours été unanime. Recouvrir les décombres sous du béton pouvait aussi être perçu comme une manière d’enfouir physiquement le passé. C’est précisément cette ambiguïté entre conservation et recouvrement qui donne au mémorial une bonne partie de sa puissance.

Un labyrinthe de béton qui conserve les rues de Gibellina

Les blocs peuvent atteindre environ 1,60 mètre de hauteur. À hauteur d’homme, ils masquent une partie du paysage immédiat et transforment les anciennes rues en couloirs minéraux.

Depuis un point élevé, l’œuvre change complètement d’apparence. Les passages forment un réseau irrégulier de lignes qui découpe l’immense masse de béton et révèle le tracé de la ville disparue.

C’est ce double regard qui rend le Cretto di Burri particulièrement intéressant : vu de loin, c’est presque une gigantesque peinture abstraite posée sur une colline ; à l’intérieur, c’est un labyrinthe que l’on parcourt à pied.

Vue rasante du Cretto di Burri avec les vallons siciliens en arrière-plan
Vue rasante depuis les hauteurs du Cretto di Burri, avec les grandes masses de béton au premier plan et les vallons siciliens en arrière-plan. Crédit photo Phyrexian (CC BY-SA 4.0).

L’une des œuvres monumentales les plus étonnantes du land art

Avec ses 86 000 m², le Grande Cretto est la plus vaste œuvre réalisée par Alberto Burri et l’une des interventions de land art les plus monumentales au monde.

Le rapprochement avec le land art, où le paysage devient directement le support de l’œuvre, est évident, même si le Cretto possède une dimension mémorielle qui le distingue de nombreuses créations réalisées directement dans la nature.

Chez Burri, le matériau principal est aussi chargé d’histoire : sous le béton se trouvent les restes des maisons, des murs et des bâtiments de Gibellina.

On est donc très loin des créations éphémères d’Andy Goldsworthy réalisées avec des pierres, des feuilles, de la glace ou des branches. Pourtant, les deux démarches ont un point commun : le lieu n’est pas simplement un décor. Il fait partie intégrante de l’œuvre.

La blancheur du béton a souvent été interprétée comme celle d’un suaire recouvrant la ville morte. Cette lecture symbolique correspond assez bien au caractère funéraire du site, même si le Cretto fonctionne aussi comme une carte grandeur nature permettant de maintenir le souvenir des rues.

Une œuvre commencée en 1985 et terminée trente ans plus tard

La réalisation du Grande Cretto a commencé en 1985. Les travaux se sont poursuivis jusqu’en 1989, date à laquelle ils ont été interrompus alors qu’environ 66 000 m² avaient été réalisés.

L’œuvre est donc restée inachevée pendant plus de vingt-cinq ans.

Elle a finalement été complétée en 2015, année du centenaire de la naissance d’Alberto Burri, en suivant le projet voulu par l’artiste. Burri, mort en 1995, n’a donc jamais vu l’ensemble terminé.

Labyrinthe de béton du Cretto di Burri à Gibellina


À hauteur de visiteur, le Cretto di Burri devient un véritable labyrinthe de béton parcourant l’emplacement de la ville disparue. Crédit photo Phyrexian (CC BY-SA 4.0).

Gibellina, une ville reconstruite autour de l’art

Le Cretto n’est finalement que la partie la plus spectaculaire d’une histoire beaucoup plus large. Après le séisme, Gibellina Nuova a été transformée en véritable laboratoire d’architecture et d’art contemporain.

Artistes, architectes et designers ont participé à cette reconstruction culturelle, faisant de la nouvelle ville une sorte de musée à ciel ouvert où sculptures et architectures monumentales occupent l’espace public.

Cette identité a reçu une reconnaissance nationale : Gibellina est devenue en 2026 la première Capitale italienne de l’art contemporain. Le programme « Portami il Futuro » met justement en avant le lien très particulier entre mémoire, reconstruction et création artistique qui caractérise la ville depuis le séisme.

Cette autre facette artistique de la Sicile contraste joliment avec le patrimoine beaucoup plus ancien de l’île. À Monreale, les milliers de mètres carrés de mosaïques dorées de la cathédrale racontent une tout autre époque ; à Gibellina, ce sont le béton, les ruines et le vide qui servent de langage monumental.

Vidéo du Cretto di Burri

Cette vidéo permet de mieux comprendre l’échelle du monument et la manière dont les passages serpentent entre les masses de béton.

Visiter le Cretto di Burri en Sicile

Le Grande Cretto se trouve sur le site de Gibellina Vecchia, dans la vallée du Belice, dans l’ouest de la Sicile.

Ses coordonnées GPS sont : 37°47′17″N, 12°58′17″E.

Voici sa position sur Google Maps:

Cretto-di-Burri-le-labyrinthe-de-beton-de-Gibellina-vecchia-maps

L’œuvre est implantée en pleine campagne sur le site de l’ancienne ville. Sa taille impose de prévoir un peu de temps pour la parcourir : ce qui ressemble à quelques fissures sur une photographie aérienne devient, au sol, un véritable réseau de passages entre les blocs.

La visite prend aussi davantage de sens en gardant à l’esprit que l’on ne marche pas dans un labyrinthe décoratif construit de toutes pièces : les chemins suivent la mémoire d’une ville réelle, disparue en quelques instants en janvier 1968.

Sources pour aller plus loin

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