On imagine souvent la Première Guerre mondiale en noir et blanc, avec des tranchées boueuses, des uniformes gris, des visages fermés et cette distance visuelle qui donne au passé l’air d’être plus lointain qu’il ne l’est vraiment. Pourtant, il existe bien des photos couleur de la Première Guerre mondiale, réalisées à l’époque grâce à des procédés photographiques encore rares, notamment l’autochrome.
Section des artilleurs: quatre soldats au tir dans des ruines. France, 1917. Photographe Fernand Cuville
Ces images ne rendent pas la guerre moins terrible. Au contraire, elles la rapprochent. Les uniformes retrouvent leurs teintes, les ruines leurs nuances, les visages leur présence humaine. La couleur enlève un filtre mental : soudain, 14-18 ne ressemble plus seulement à une page d’archive, mais à un monde réel, habité, presque contemporain. Et c’est précisément ce qui rend ces photographies si puissantes.
À retenir
Les photos couleur de la Première Guerre mondiale ne sont pas toutes des colorisations modernes. Certaines sont de véritables images couleur d’époque, réalisées avec le procédé autochrome, commercialisé par les frères Lumière au début du XXe siècle.
Ces clichés restent rares, car la photographie couleur était encore techniquement contraignante : plaques de verre, temps de pose, matériel fragile, sujets souvent immobiles ou posés.
Ils offrent un regard précieux sur les soldats, les uniformes, les destructions et les paysages de 1914-1918, avec une proximité visuelle que le noir et blanc atténue souvent.
Des photos couleur d’époque, pas seulement des images colorisées
La confusion est fréquente : quand on cherche une photo de la première guerre mondiale couleur, on tombe parfois sur des photographies anciennes colorisées numériquement. Ces images peuvent être très bien réalisées, mais elles ne sont pas de même nature que les clichés couleur pris à l’époque.
Les photographies présentées ici appartiennent à cette histoire plus rare de la couleur originale. Elles ont été réalisées avec des techniques comme l’autochrome, un procédé qui permettait d’obtenir une photographie en couleurs sur plaque de verre. Le résultat possède souvent une texture douce, presque picturale, avec des couleurs parfois légèrement voilées. Rien à voir avec le rendu clinique d’un smartphone moderne, qui aurait probablement demandé à la tranchée de sourire pour améliorer le contraste.
Cette différence est importante. Une image colorisée interprète le passé. Une autochrome le capture directement avec les moyens techniques de son temps, même si ces moyens imposaient leurs propres limites.
Deux marins. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
L’autochrome, la couleur avant la couleur moderne
L’autochrome est l’un des premiers procédés commerciaux de photographie couleur. Mis au point par les frères Lumière, il est commercialisé à partir de 1907. Sa particularité repose sur une plaque de verre recouverte de minuscules grains colorés, notamment de fécule de pomme de terre teinte, qui servaient de filtre coloré avant la couche sensible.
Le procédé était ingénieux, mais peu pratique sur un front de guerre. Les plaques étaient fragiles, les temps de pose plus longs que pour la photographie noir et blanc, et les sujets devaient souvent rester relativement immobiles. C’est l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de photos de guerre en couleur montrent des soldats posés, des ruines, des paysages, des campements ou des scènes de l’arrière-front, plutôt que des combats en pleine action.
Cette technique a pourtant produit des témoignages remarquables. On la retrouve dans plusieurs grandes collections, notamment autour des Archives de la Planète d’Albert Kahn, mais aussi dans des fonds militaires et patrimoniaux liés à la Grande Guerre. Pour prolonger ce contexte technique, on peut aussi voir comment l’autochrome a servi à immortaliser un tout autre univers avec les autochromes d’Ernest Louis Lessieux montrant Tatiana à la plage, où la même technologie donne cette douceur colorée si particulière.
Trois patients blessés à Laffaux. France, 1917. Photographe Fernand Cuville.
Pourquoi ces images de 14-18 en couleur sont si troublantes
Le noir et blanc crée une distance. Il installe presque automatiquement les images dans le territoire de l’Histoire avec un grand H, celui des manuels scolaires, des monuments aux morts et des documentaires du dimanche soir. La couleur, elle, enlève une couche de séparation.
Dans ces images de la Première Guerre mondiale en couleur, les soldats ne semblent plus appartenir à un monde abstrait. Le bleu des uniformes français, les tons de la terre, les pierres détruites, les visages fatigués ou les objets du quotidien retrouvent une matérialité très directe. Le conflit devient moins symbolique, plus incarné.
Cette proximité visuelle rejoint d’autres manières de regarder 14-18 autrement. Les clichés en relief, par exemple, donnaient déjà une impression saisissante de profondeur ; on le voit avec ces photos en stéréographie de la Première Guerre mondiale, où la guerre n’est plus seulement une image plate mais un espace dans lequel le regard semble entrer. L’autochrome, lui, ne donne pas le relief, mais il rend les couleurs à un monde que l’on croyait condamné au gris.
Vestiaire du théâtre aux armées. 1917, France. Photographe Paul Castelnau.
Soldats, ruines et arrière-front en couleurs
Les photographies couleur de 14-18 montrent rarement la guerre comme une scène spectaculaire. Elles racontent plutôt les marges du conflit : soldats au repos, uniformes, matériel militaire, villes bombardées, paysages meurtris, façades éventrées, intérieurs détruits, routes, villages, hôpitaux ou lieux de cantonnement.
C’est justement ce qui les rend précieuses. Elles documentent la guerre dans sa durée, dans son décor quotidien, dans son impact sur les lieux et les corps. Les ruines ne sont pas seulement des amas de pierres : elles ont une couleur, une lumière, parfois même une beauté involontaire et cruelle. L’image peut être belle, mais ce qu’elle montre ne l’est pas. La photographie historique a parfois ce talent un peu inconfortable de nous faire admirer une catastrophe avant que le cerveau ne remette son casque.
Cette présence humaine est aussi au cœur des travaux réalisés sur les blessés et les gueules cassées. Dans un registre beaucoup plus frontal, les visages réparés de soldats de la Première Guerre mondiale rappellent que les traces du conflit ne se lisent pas seulement dans les paysages, mais aussi sur les corps. Les autochromes, elles, montrent souvent le décor coloré de cette même tragédie.
Groupe à l’hôpital 66: infirmières, soldats, médecins. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Fernand Cuville, Paul Castelnau et la Grande Guerre en couleur
Plusieurs photographes ont joué un rôle important dans cette mémoire visuelle. Parmi eux, Fernand Cuville et Paul Castelnau sont particulièrement liés aux autochromes de la Grande Guerre. En 1917, leurs missions en France ont contribué à produire des images couleur devenues aujourd’hui des témoignages majeurs du conflit.
Leurs photographies montrent notamment des soldats, des villes détruites, des paysages du front et des scènes de vie militaire. Elles permettent de voir autrement un conflit que l’iconographie populaire a longtemps figé dans une palette de noir, blanc et boue réglementaire.
Sur 2tout2rien, une autre série permet d’ailleurs de prolonger ce regard avec 40 photos couleurs rares de la Première Guerre mondiale par Fernand Cuville, un ensemble particulièrement intéressant pour comprendre à quel point la couleur change notre perception des soldats et des paysages de 14-18.
Coupe de cheveux dans une tranchée du front. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Paris aussi se protège en 14-18
Les images couleur de la Première Guerre mondiale ne concernent pas uniquement les tranchées ou les zones directement dévastées. Le conflit transforme aussi les villes, les monuments, les façades et les habitudes civiles. À Paris, certains monuments ont été protégés avec des sacs de sable afin de limiter les dégâts en cas de bombardement.
Cette guerre des images touche donc aussi l’arrière. Les capitales, les gares, les rues et les bâtiments deviennent des lieux vulnérables. La couleur permet de mieux percevoir cette matérialité : les protections improvisées, les murs, les pierres, les uniformes dans les rues, les traces d’un conflit qui déborde largement du front. Dans cette même logique visuelle, Paris en 14-18 avec ses monuments protégés par des sacs de sable montre combien la guerre a modifié le visage de la ville, même loin des tranchées.
Bombardement des 2 et 3 septembre. Dunkerque, France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Des images rares, mais à regarder avec prudence
Ces photographies couleur sont précieuses, mais elles ne doivent pas être prises pour une représentation complète de la Première Guerre mondiale. L’autochrome imposait des contraintes techniques importantes. Les scènes rapides, sombres ou dangereuses étaient difficiles à saisir. Les images conservées privilégient donc souvent les sujets stables : portraits, ruines, bâtiments, paysages, soldats posés.
Autrement dit, elles montrent une partie du conflit, pas tout le conflit. Elles ne remplacent pas les millions de clichés noir et blanc, les archives militaires, les journaux de soldats ou les films d’époque. Elles ajoutent une couche de perception, une couleur littérale et symbolique.
C’est cette couche qui frappe encore aujourd’hui. Voir 14-18 en couleur ne rend pas la guerre plus proche parce qu’elle serait embellie, mais parce qu’elle semble soudain moins abstraite. Les hommes photographiés cessent d’être des silhouettes d’archives. Ils retrouvent une carnation, un uniforme, un environnement. Le passé reprend des couleurs, même quand le sujet, lui, reste profondément sombre.
Poste d’observation en tranchée de première ligne: trois soldats français derrière des sacs de sable. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Quelques photos couleur de la Première Guerre mondiale
Voici une sélection de photos couleur de la Première Guerre mondiale, montrant soldats, uniformes, ruines, paysages et scènes de 14-18 saisis avec les procédés photographiques couleur du début du XXe siècle.
À la frontière suisse: soldats français et suisses séparés par des clôtures. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Cuisine en plein air France, 1917. Photographe Fernand Cuville.
À la frontière suisse: l’armée suisse derrière la clôture marquant la frontière. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Des mitrailleuses protégeant le passage d’un convoi dans les territoires de l’extrême sud. Tunisie, 1916. Photographe Albert Samama Chikli.
À gauche: Abbé Even, aumônier de la 51ème division, casque militaire. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau | À droite: Sar Amadou du Septième Régiment. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Quatre soldats sénégalais. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Abri. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À la frontière suisse: des soldats suisses, un soldat français et une femme à sa fenêtre. Suisse, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À gauche: vente de journaux sur un étal. France, 1917. Photographe Paul Castelnau. | Droite: Trois jeunes infirmières en uniforme devant l’hôtel de ville. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Des ambulances attendent les blessés. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Les héros de Drie Grachten. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Lignes françaises à Het Sas. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Centre chirurgical. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À gauche: Observation militaire française: un gardien à l’écluse 26. France, 1917. Castelnau. | Droite: Tranchée de première ligne. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Trois soldats atteints de conjonctivite le 23 mars 1918; photographie médicale. France, 1918. Photographe Aubert.
PC – station de téléphone protégé par des sacs de sable. Soldats français faisant leur lessive dans les auges d’une fontaine. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Un tirailleur sénégalais. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À gauche: Église avec des restes de statues au premier plan. France, 1917. Photographe Paul Castelnau. | Droite: Tranchée de première ligne: groupe de poilus devant l’entrée d’un abri. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Casernes. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À gauche: Général Antoine. France, 1917. Photographe Paul Castelnau | À droite: le général belge Michel, commandant de la 4e DB. Belgique, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Retour d’une colonne de zouaves (alsaciens et lorrains) venant de la frontière tripolitaine. Tunisie, 1916. Photographe Albert Samama Chikli.
Groupe de soldats sénégalais pendant l’heure de repos. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
À la frontière suisse: quatre soldats français devant la clôture marquant la frontière. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
QG de la première armée. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Cour de ferme: des militaires sénégalais lavent des vêtements dans des auges. France, 1917. Photographe Paul Castelnau.
Sources pour aller plus loin
Toutes les images via Ministère de la Culture (France) – Médiathèque pour l’architecture et le patrimoine – Diffusion RMN .
• Archives du musée Albert-Kahn — Portail des collections
• Musée Albert-Kahn — Présentation des Archives de la Planète
• Médiathèque du patrimoine et de la photographie — Missions Castelnau et Cuville, 1917
• ECPAD — La collection d’autochromes de la Première Guerre mondiale
• Archives du Rhône — Autochromes Lumière
• Public Domain Review — Albert Kahn’s Archives of the Planet

































Retour de ping : des photos en stéréographie de la première guerre mondiale - 2Tout2Rien
En 1918, la France sort victorieuse mais meurtrie par la guerre avec près de 1 400 000 soldats français décomptés morts (dont environ 1 327 000 « Morts pour la France »[35],[36]), soit 27 % des 18-27 ans, le deuxième taux le plus élevé après la Serbie[37], qui voit 33 % de sa population (tout âge confondu) disparaître au cours de la Grande Guerre, soit 1 250 000 habitants[19].
Parmi ces morts, on dénombre, selon les sources, entre 70 000 et 98 000 soldats coloniaux, représentant entre 5 et 7 % du total des pertes militaires françaises. Ces chiffres ne prennent pas en considération le nombre de victimes de la grippe espagnole. Certains historiens, et militaires, parlent de 2 000 000 de soldats français morts aux combats (sans les coloniaux et les disparus) entre 1914 et 1918 (et sans les chiffres de la grippe espagnole). Ce chiffre fut régulièrement évoqué par les associations d’anciens combattants de la guerre de 1914-1918. Sur les monuments aux morts, la liste des morts est souvent incomplète, et par exemple, les disparus ou fusillés des mutineries, ou d’autres exécutions sommaires (ex : refus d’obéir à un ordre) n’y figurent pas.