Le Gyotaku est un art japonais pour le moins direct : au lieu de peindre un poisson en l’observant, on utilise le poisson lui-même comme matrice. Enduit d’encre puis mis en contact avec du papier, il laisse une empreinte grandeur nature qui reproduit sa silhouette, ses écailles, ses nageoires et une bonne partie de ses reliefs.
Cette étonnante technique d’impression de poisson remonte au Japon de la fin de l’époque d’Edo. D’abord utilisé pour conserver le souvenir précis d’une prise, le gyotaku est devenu une pratique artistique à part entière. Et ces vieux poissons imprimés ont trouvé un emploi que leurs auteurs n’avaient certainement pas prévu : certains servent aujourd’hui aux scientifiques pour documenter la biodiversité passée.
Exemple de gyotaku réalisé par impression directe d’un poisson. Crédit photo Baperukamo (CC BY-SA 3.0).
À retenir
- Le mot japonais gyotaku désigne une empreinte ou impression de poisson.
- Le plus ancien gyotaku actuellement documenté remonte à février 1839, à la fin de l’époque d’Edo.
- Dans la méthode directe, le poisson est enduit de sumi puis recouvert d’un papier japonais fin, souvent du washi.
- Les deux principales méthodes sont le chokusetsu-hō, impression directe, et le kansetsu-hō, impression indirecte.
- L’œil est souvent ajouté au pinceau après le tirage, car son relief se prête mal à une impression propre.
- Les gyotaku anciens peuvent conserver des informations utiles sur la date, le lieu et l’espèce pêchée, au point de servir aujourd’hui de sources historiques sur la biodiversité.
Qu’est-ce que le Gyotaku ?
Le terme japonais 魚拓 est généralement traduit par « empreinte de poisson » ou « impression de poisson ». Le principe est assez simple : obtenir sur papier ou sur tissu une reproduction aussi fidèle que possible du corps d’un véritable poisson.
Contrairement à une peinture de poisson exécutée d’après modèle, le gyotaku utilise donc directement l’animal comme matrice. Cette particularité produit une image à l’échelle 1:1 : un poisson de 60 centimètres donne une empreinte d’environ 60 centimètres.
La méthode restitue particulièrement bien les écailles, les rayons des nageoires, le contour des branchies et les irrégularités de la peau. Le résultat peut rappeler à la fois une estampe, un relevé naturaliste et une sorte d’empreinte digitale version poisson.
Cette technique appartient à une histoire de l’image japonaise très différente de celle de l’ukiyo-e et des estampes gravées sur bois, comme la célèbre Grande Vague de Hokusai. Dans un gyotaku traditionnel, pas de planche gravée : la matrice a des nageoires.
Une technique japonaise documentée dès 1839
Les origines précises du gyotaku restent difficiles à rattacher à un inventeur unique. En revanche, les chercheurs Yusuke Miyazaki et Atsunobu Murase situent le plus ancien exemplaire actuellement documenté à la fin du mois de février 1839.
Ce gyotaku de la fin de l’époque d’Edo appartient aux collections de la ville de Tsuruoka, dans la préfecture de Yamagata. D’autres impressions du XIXe siècle, réalisées dans les années 1850 et 1860, sont notamment conservées au Chido Museum de Tsuruoka et au Homma Museum of Art de Sakata.
À l’origine, l’intérêt était avant tout documentaire. Un pêcheur pouvait conserver une preuve grandeur nature d’une prise remarquable sans avoir à conserver l’animal lui-même.
L’empreinte était souvent accompagnée d’informations manuscrites : date et lieu de capture, nom du pêcheur ou des témoins, nom du poisson et parfois matériel de pêche employé. Certaines compositions recevaient également des inscriptions ou des poèmes.
Un exemple de gyotaku japonais photographié en 2005. Crédit photo DigiPub / J.G. Wang (CC BY-SA 2.0).
Comment réalise-t-on un Gyotaku ?
La technique directe traditionnelle commence avec un poisson frais dont la surface est soigneusement préparée. Il faut notamment éliminer l’humidité et le mucus qui empêcheraient l’encre de produire une empreinte nette.
Les nageoires sont disposées dans la position souhaitée et peuvent être maintenues afin qu’elles restent déployées pendant l’impression. L’encre est ensuite appliquée sur la surface du poisson en évitant généralement l’œil.
Le choix du spécimen compte beaucoup. Une peau bien structurée et des nageoires suffisamment fermes facilitent le travail. Inutile donc d’espérer le chef-d’œuvre du siècle avec un blobfish et sa fameuse consistance gélatineuse : même parmi les poissons, certaines carrières artistiques semblent plus compromises que d’autres.
Préparation d’un poisson avant la réalisation d’un gyotaku : la position du corps et des nageoires doit être soigneusement préparée avant l’impression. Crédit photo Baperukamo (CC BY-SA 3.0).
Chokusetsu-hō : l’impression directe du poisson
La méthode la plus immédiatement compréhensible est appelée chokusetsu-hō. L’encre ou le pigment est appliqué directement sur le poisson, puis une feuille de papier ou un tissu est délicatement posé sur sa surface.
Il ne s’agit pas simplement d’écraser la feuille comme sur un tampon en caoutchouc. Le papier doit être pressé progressivement avec les doigts afin d’épouser le volume du corps sans glisser. Une pression trop importante ou un déplacement de la feuille suffit à brouiller les détails.
Lorsque le papier est retiré, la silhouette apparaît en négatif, avec une précision parfois étonnante. Les textures de la peau, les écailles et les rayons des nageoires ont été directement transférés sur le support.
Fish print, une impression de poisson réalisée selon le principe du gyotaku. Crédit photo fo.ol (CC BY-SA 2.0).
Kansetsu-hō : la méthode indirecte
Le kansetsu-hō fonctionne différemment. Le papier ou le tissu est d’abord appliqué sur le poisson, puis le pigment est déposé progressivement sur le support posé contre l’animal.
Cette méthode indirecte demande davantage de maîtrise, mais elle autorise un travail plus subtil des valeurs, des ombres et des détails. L’artiste peut contrôler plus finement les différentes zones du poisson et obtenir un résultat moins uniforme.
Les deux procédés poursuivent donc le même objectif avec une logique presque inversée : dans le chokusetsu-hō, on encre le poisson avant de poser le papier ; dans le kansetsu-hō, le support est installé avant l’application du pigment.
Du sumi et du washi, pas de l’encre à l’huile
Dans le gyotaku traditionnel monochrome, l’encre utilisée est du sumi. Il s’agit d’une encre de calligraphie préparée à partir de suie, traditionnellement broyée avec de l’eau jusqu’à obtenir la consistance désirée.
L’artiste Dwight Hwang, spécialiste contemporain du gyotaku traditionnel, utilise notamment des bâtons de sumi qu’il broie lui-même afin d’adapter la viscosité de l’encre à la texture de l’animal et au papier.
Le support traditionnel est le washi, terme générique désignant les papiers japonais fabriqués selon des procédés traditionnels. Des papiers de type kōzo, issus des longues fibres du mûrier à papier, sont particulièrement adaptés : ils peuvent être fins tout en restant solides et capables d’épouser le relief du poisson.
Il vaut mieux éviter l’expression courante « papier de riz » : de nombreux washi ne contiennent pas le moindre grain de riz.
Gyotaku d’un vivaneau rouge réalisé sur toile. Crédit photo Tom Hart (CC BY 2.0).
Pourquoi l’œil du poisson est-il souvent peint après l’impression ?
Le gyotaku reproduit très fidèlement une grande partie de l’animal, mais il existe une exception bien connue : l’œil.
Sa forme bombée et sa surface particulière donnent rarement une impression satisfaisante. Les artistes laissent donc fréquemment cette zone vierge au moment du tirage et dessinent ou peignent ensuite l’œil au pinceau.
L’artiste Dwight Hwang explique même que, dans ses tirages traditionnels monochromes, c’est pratiquement la seule partie qu’il accepte de retoucher après impression. À ses yeux, corriger trop généreusement une mauvaise empreinte finit par transformer l’impression en peinture.
Une petite pupille peut donc faire toute la différence entre un relevé particulièrement fidèle et un poisson donnant l’impression d’avoir regretté sa participation à l’expérience.
Du relevé de pêche à l’œuvre d’art
Avec le temps, le gyotaku a largement dépassé son rôle de carnet de pêche grandeur nature. Les artistes ont expérimenté les couleurs, les compositions, différents supports et plusieurs espèces marines.
Poissons, céphalopodes et crustacés peuvent ainsi devenir matrices. Certains artistes restent très proches des impressions noires traditionnelles, tandis que d’autres utilisent des pigments colorés et complètent la composition avec des éléments peints.
Le procédé est donc à l’opposé des poissons hyperréalistes de Keng Lye : celui-ci crée l’illusion d’un véritable animal avec de la peinture et de la résine, tandis que le gyotaku part d’un véritable animal pour produire une image.
Gyotaku sur toile combinant l’empreinte d’un crapet, peinture acrylique et aquarelle. Crédit photo Tom Hart (CC BY 2.0).
Des empreintes de poissons devenues archives scientifiques
L’un des aspects les plus inattendus du gyotaku n’a plus grand-chose à voir avec la décoration d’un salon.
En 2020, les chercheurs japonais Yusuke Miyazaki et Atsunobu Murase ont publié dans la revue scientifique ZooKeys une étude consacrée à l’utilisation des gyotaku comme source de données historiques sur la biodiversité.
Le raisonnement est assez malin. Beaucoup d’anciennes empreintes comportent non seulement la silhouette du poisson, mais aussi sa date de capture, son lieu d’origine et son nom. Elles peuvent donc témoigner de la présence d’une espèce à un endroit précis plusieurs décennies auparavant.
Les chercheurs ont numérisé 261 gyotaku conservés dans 16 commerces liés à la pêche au Japon. Ils ont pu en extraire des informations de répartition pour 218 individus.
Ces documents ne remplacent évidemment pas des spécimens scientifiques conservés dans un musée, mais ils constituent une source complémentaire lorsqu’aucun relevé biologique classique n’existe pour une période ou une région donnée.
Voilà comment le souvenir mural d’un pêcheur particulièrement fier de sa prise peut, plusieurs décennies plus tard, se retrouver à renseigner une étude de biogéographie.
Le Gyotaku reste aussi un formidable outil pédagogique
La méthode est aujourd’hui régulièrement adaptée pour les écoles, musées et animations consacrées au monde aquatique.
Le Smithsonian National Museum of Natural History utilise par exemple des reproductions de poissons pour initier les enfants au principe du gyotaku sans manipuler nécessairement un véritable animal. L’impression devient alors un moyen d’observer les nageoires, les branchies, la ligne latérale ou la forme générale du corps.
En 2024, l’U.S. Fish & Wildlife Service a également organisé au Dworshak National Fish Hatchery, dans l’Idaho, un atelier de gyotaku autour du steelhead, Oncorhynchus mykiss, forme migratrice de la truite arc-en-ciel.
Des enfants réalisent des impressions de gyotaku autour du steelhead, Oncorhynchus mykiss, au Dworshak National Fish Hatchery dans l’Idaho en 2024. Crédit photo Angela Feldmann / USFWS (domaine public).
Mini FAQ sur le Gyotaku
Peut-on manger le poisson après avoir réalisé un gyotaku ?
Oui, mais uniquement dans de bonnes conditions. Avec du sumi traditionnel non toxique et soluble dans l’eau, une séance courte et un poisson maintenu suffisamment froid, l’encre peut être lavée et l’animal peut ensuite être préparé.
Ce n’est évidemment plus vrai si l’on utilise de la peinture acrylique, des pigments non alimentaires ou si le poisson est resté longtemps à température ambiante. Dans le doute, l’œuvre peut être réussie sans que le dîner le soit.
Cette idée d’utiliser un aliment comme matériau artistique rappelle, dans un tout autre registre, le mukimono et ses spectaculaires sculptures japonaises de fruits et légumes.
Faut-il obligatoirement utiliser un vrai poisson ?
Non. Le gyotaku traditionnel utilise un véritable animal, mais les ateliers pédagogiques emploient fréquemment des moulages ou reproductions en caoutchouc. Ils permettent d’apprendre le principe de l’impression et l’anatomie des poissons sans les contraintes de conservation, d’hygiène et de préparation d’un spécimen frais.
Le Gyotaku en vidéo
Dans cette démonstration du Smithsonian National Museum of Natural History, l’artiste Dwight Hwang et la zoologiste Kate Bemis reviennent sur l’histoire du gyotaku, les matériaux employés et la technique avant de réaliser une impression.
Sources pour aller plus loin
- Miyazaki Y., Murase A., Fish rubbings, ‘gyotaku’, as a source of historical biodiversity data, ZooKeys, 2020 : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6983646/
- Heritage Museum of Asian Art, présentation des méthodes chokusetsu-hō et kansetsu-hō : https://www.heritageasianart.org/2025gyotaku
- Smithsonian Ocean, histoire et usages pédagogiques du gyotaku : https://ocean.si.edu/conservation/get-involved/educational-uses-gyotaku-or-fish-printing
- Smithsonian National Museum of Natural History, démonstration avec Dwight Hwang et Kate Bemis : https://www.si.edu/object/gyotaku-fish-printing-dwight-hwang%3Ayt_ooAj0jnTk4c
- Dwight Hwang, technique traditionnelle, sumi et washi : https://www.dwighthwang.com/process
- Dwight Hwang, questions techniques sur le papier, l’encre, l’œil et la consommation du poisson : https://www.dwighthwang.com/faqs






