Dans le quartier résidentiel de Lichterfelde, au sud-ouest de Berlin, se dresse le Mäusebunker, le bunker des souris : une masse de béton gris aux murs inclinés, hérissée de longs tubes de ventilation bleus pointés dans toutes les directions. Posé au bord du Teltowkanal, il évoque davantage un cuirassé échoué qu’un bâtiment universitaire.
Il s’agit pourtant d’un ancien laboratoire d’expérimentation animale, devenu une icône controversée du brutalisme allemand. Le bâtiment pouvait accueillir des dizaines de milliers d’animaux, principalement des rongeurs. Promis à la démolition en 2020, le Mäusebunker (souvent écrit Mausebunker, et surnommé Mouse Bunker par les anglophones) est aujourd’hui classé monument historique… mais sa nouvelle fonction reste encore à inventer.
Le Mäusebunker à Berlin-Lichterfelde en juin 2024. Crédit photo Cordhg (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Le Mäusebunker est l’ancien laboratoire central d’expérimentation animale de l’Université libre de Berlin, devenu la Forschungseinrichtung für experimentelle Medizin de la Charité.
- Il se trouve Krahmerstraße 6, à Berlin-Lichterfelde, et non dans le centre de Berlin.
- Conçu par Gerd et Magdalena Hänska, avec Kurt Schmersow pour la phase de réalisation, il a été construit de 1971 à 1981 puis mis en service en 1982.
- Il pouvait accueillir plusieurs dizaines de milliers d’animaux de laboratoire, notamment jusqu’à environ 45 000 souris et 20 000 rats selon les chiffres généralement publiés.
- Inoccupé depuis 2019 et menacé de démolition en 2020, il est classé monument historique depuis 2023.
- Sa reconversion reste complexe en raison de sa configuration et des polluants présents dans le bâtiment.
Le Mäusebunker, un laboratoire et non un bunker
Malgré son surnom de bunker des souris, il ne s’agit pas d’un vestige de la Seconde Guerre mondiale comme ceux que l’on rencontre sur les côtes françaises ou du nord de l’Europe. Copier
Le bâtiment s’appelle à l’origine Zentrale Tierlaboratorien der Freien Universität Berlin, les laboratoires centraux pour animaux de l’Université libre de Berlin. En 2003, il passe à la Charité sous le nom de Forschungseinrichtung für experimentelle Medizin, centre de recherche en médecine expérimentale. Il reste utilisé jusqu’en 2019.
L’installation avait été conçue à la fois pour l’élevage d’animaux de laboratoire et pour les expériences menées sur des animaux vivants. Les chiffres couramment cités donnent une capacité pouvant atteindre environ 45 000 souris, 20 000 rats et 5 000 hamsters, auxquels s’ajoutaient d’autres rongeurs ainsi que, en plus petits nombres, des moutons, cochons, poulets et grenouilles. Une arche de Noé de béton, mais avec un programme nettement moins réjouissant.
Le Mäusebunker en janvier 2015. Crédit photo Rodib6950 (CC BY-SA 4.0).
L’architecture découle directement de cette fonction. Les espaces réservés aux animaux et aux expériences devaient être étroitement séparés des circulations et des installations techniques. Une grande partie du volume est ainsi consacrée à la ventilation, à la filtration de l’air et aux équipements nécessaires au contrôle des conditions sanitaires.
Les fameux tubes bleus qui traversent les façades appartiennent à ce système de ventilation. Les petites ouvertures profondément encastrées limitent quant à elles les échanges avec l’extérieur. Ici, la forme suit vraiment la fonction, même si la fonction a de quoi faire froid dans le dos.
Le Mäusebunker vu de l’extérieur, côté latéral. Crédit photo Denis Barthel (CC BY-SA 4.0).
Un cuirassé de béton signé Hänska
Les premières études du bâtiment remontent au milieu des années 1960. Le projet est élaboré par les architectes Gerd et Magdalena Hänska. À partir de 1971, la planification d’exécution et la direction du chantier sont poursuivies par Gerd Hänska avec Kurt Schmersow.
Les travaux commencent en 1971, connaissent une interruption en 1976 et 1977 en raison de difficultés financières, puis reprennent en 1978. Le bâtiment est achevé en 1981 et entre en service en 1982.
Le chantier est aussi devenu un cas d’école de dérive budgétaire, mais pas tout à fait de la manière parfois racontée sur Internet. Les archives mentionnent plusieurs estimations successives. À la fin des années 1960, le coût global envisagé se situe déjà autour de 50 à 60 millions de deutsche marks. Il passe à 89,1 millions en 1974 puis 93,7 millions en 1975. Le décompte de 1981 atteint finalement environ 126,5 millions de DM, tandis que la liste des œuvres de Gerd Hänska mentionne 134 millions.
Le Mäusebunker a été pensé comme une forteresse technique, mais on le compare bien plus souvent à un navire de guerre, en raison de ses murs inclinés et de ses conduits de ventilation peints en bleu qui dépassent des flancs comme des canons. Sur le toit, de grandes cheminées complètent la silhouette, tandis que les ouvertures encastrées renforcent encore son aspect défensif.
Le Mäusebunker en juin 2019. Crédit photo Gunnar Klack (CC BY-SA 4.0).
Avec son allure de repaire de méchant de cinéma, il figure logiquement parmi ces 13 immeubles diaboliques. Le brutalisme n’a pourtant pas toujours le visage de la menace : à San Salvador, la basilique brutaliste El Rosario cache derrière son enveloppe de béton un intérieur baigné de lumière par ses vitraux, quand le Mäusebunker a été conçu au contraire pour isoler et contrôler son environnement intérieur.
Le bâtiment ne fonctionne pas seul. Avec l’ancien Institut d’hygiène et de microbiologie voisin, signé Hermann Fehling et Daniel Gogel et construit entre 1969 et 1974, ainsi qu’avec l’ancien Klinikum Steglitz, aujourd’hui Campus Benjamin Franklin de la Charité, conçu par Curtis & Davis avec Franz Mocken entre 1961 et 1968, il forme un ensemble exceptionnel de l’architecture scientifique berlinoise d’après-guerre.
Plan du 2e étage du Mäusebunker dessiné par Gerd Hänska. Crédit Gerd Hänska (CC BY-SA 4.0).
Sauvé de la démolition
À partir de 2009, la présence de polluants rend certaines parties du bâtiment inutilisables. Les activités sont ensuite progressivement transférées vers d’autres installations et le Mäusebunker cesse complètement d’être utilisé en 2019.
Dans le cadre du développement du Campus Benjamin Franklin, sa démolition est sérieusement envisagée en 2020. Le projet provoque alors une forte mobilisation parmi les architectes, historiens de l’architecture et défenseurs du patrimoine.
L’architecte Gunnar Klack et l’historien de l’art Felix Torkar lancent notamment la pétition « Rettet den Mäusebunker », qui recueille plusieurs milliers de signatures et contribue à replacer le bâtiment dans le débat public.
Sa fonction était évidemment moins glorieuse que celle du bunker de la banque de graines mondiale du Svalbard, mais son intérêt architectural finit par peser lourd dans la balance.
En 2021, le Landesdenkmalamt Berlin lance le Modellverfahren Mäusebunker, une démarche réunissant administrations, spécialistes et société civile afin d’étudier la conservation et la réutilisation du bâtiment. L’Institut d’hygiène voisin est classé monument historique en janvier 2021. Le Mäusebunker obtient à son tour cette protection en 2023, ce qui écarte le scénario d’une simple démolition.
Le Mäusebunker en juin 2019. Crédit photo Gunnar Klack (CC BY-SA 4.0).
Quel avenir pour le Mäusebunker ?
Depuis son sauvetage, le bâtiment est devenu un véritable laboratoire… de reconversion architecturale cette fois.
Du 26 mai au 18 septembre 2023, l’exposition « Suddenly Wonderful » de la Berlinische Galerie, consacrée aux grands bâtiments ouest-berlinois des années 1970, présente notamment les résultats des ateliers organisés dans le cadre du Modellverfahren.
Du 12 au 22 septembre 2024, un « Festival für Urbanes Wohlergehen » est organisé autour du Mäusebunker, avec ateliers, performances, expositions, discussions et visites du bâtiment.
Reste la question qui fâche : que faire d’un ancien laboratoire conçu pour isoler des dizaines de milliers d’animaux du monde extérieur ?
La difficulté ne se limite pas à l’amiante. Les diagnostics du bâtiment signalent différents polluants liés aux techniques de construction de l’époque, dont de l’amiante, des PCB, des HAP et des fibres minérales artificielles, notamment dans les installations de ventilation. Leur traitement constitue l’un des enjeux majeurs d’une éventuelle reconversion.
Le Modellverfahren a étudié des scénarios très différents : espaces culturels, ateliers, archives, stockage informatique, activités de recherche ou usages mixtes. La construction en cinq sections structurellement indépendantes pourrait même permettre une transformation progressive du bâtiment.
Deux stratégies ont finalement été recommandées : un appel à concepts susceptible d’attirer des investisseurs, ou un développement reposant sur un partenariat entre acteurs publics et société civile.
En octobre 2025, l’administration berlinoise indiquait que la première solution, celle d’un Konzeptverfahren, était en cours d’examen et de préparation. Aucune reconversion définitive n’était toutefois encore visible publiquement. L’architecte Ludwig Heimbach rangeait alors le Mäusebunker parmi les « géants endormis » de Berlin, aux côtés notamment de l’ICC et de l’aéroport de Tempelhof.
Le Mäusebunker en juin 2019. Crédit photo Gunnar Klack (CC BY-SA 4.0).
Peut-on voir l’intérieur du Mäusebunker ?
Les images de l’intérieur restent relativement rares, car le Mäusebunker n’est pas un bâtiment ouvert quotidiennement aux visiteurs.
Son organisation est très particulière : les espaces destinés aux animaux et aux laboratoires alternent avec d’importants niveaux et volumes techniques consacrés à la ventilation, à la filtration, à la climatisation et aux réseaux. Cette séparation des espaces « servis » et « servants » est l’une des caractéristiques essentielles du projet architectural.
La reconversion est donc loin d’être évidente. Le bâtiment a été pensé pour fonctionner presque en vase clos, avec peu de lumière naturelle et une énorme infrastructure technique. En revanche, sa structure en cinq sections relativement indépendantes offre des possibilités de transformation que les études du Modellverfahren jugent plus importantes qu’on pourrait le croire en regardant cette forteresse depuis l’extérieur.
La présence de polluants complique pour le moment l’accès à certaines parties du bâtiment. Des visites guidées ont néanmoins été organisées lors d’événements ponctuels.
Pour découvrir l’intérieur sans combinaison de protection ni négociation avec l’administration berlinoise, l’ouvrage Mäusebunker und Hygieneinstitut – Eine Berliner Versuchsanordnung, dirigé par Ludwig Heimbach, rassemble notamment des photographies réalisées à l’intérieur par Kay Fingerle.
Un laboratoire à l’intérieur du Mäusebunker. Crédit photo Denis Barthel (CC BY-SA 4.0).
Faits insolites
- Le surnom de « Mäusebunker » fait évidemment référence à sa fonction de laboratoire animalier, mais aussi à son architecture massive et presque hermétique.
- Le bâtiment repose sur environ 1 300 pieux en béton précontraint, nécessaires en raison du terrain alluvial situé au bord du Teltowkanal.
- Un petit bâtiment expérimental de deux étages, parfois appelé le « petit Mäusebunker », avait été construit auparavant afin de tester les principes techniques et architecturaux du futur laboratoire. Il a depuis été démoli.
- L’artiste Tracey Snelling a créé en 2021 une maquette-sculpture multimédia du Mäusebunker, longue de 1,30 m, intégrant notamment de petits écrans vidéo. Elle a été exposée à Venise en 2021 puis à la Berlinische Galerie en 2023.
Aller au bunker des souris
Son adresse officielle est : Forschungseinrichtung für experimentelle Medizin (Mäusebunker), Krahmerstraße 6, 12207 Berlin-Lichterfelde, Allemagne.
Les coordonnées GPS du bunker des souris sont : 52° 26′ 12,4″ N, 13° 19′ 1,5″ E.
Voici sa position sur Google Maps:
Le bâtiment ne se visite pas librement. Il peut être observé depuis l’extérieur et des ouvertures ponctuelles ou visites guidées sont parfois organisées lors d’événements consacrés à son avenir ou au patrimoine architectural berlinois.
Pour un bunker datant, lui, de la Seconde Guerre mondiale, découvrez également le dôme d’Helfaut-Wizernes, ou bunker Bauvorhaben 21, en France.
Sources pour aller plus loin
- Le Mäusebunker classé monument historique – Landesdenkmalamt Berlin
- Modellverfahren Mäusebunker – site officiel
- Histoire de la construction, structure et polluants du Mäusebunker – Modellverfahren Mäusebunker
- Quo vadis Mäusebunker ? – arrondissement de Steglitz-Zehlendorf
- Suddenly Wonderful – Berlinische Galerie
- Mäusebunker, sculpture de Tracey Snelling









