À première vue, le pont Mac Racken de Mayenne ressemble à un paisible pont de pierre provincial : trois arches de granite enjambent la rivière Mayenne au milieu de la ville du même nom. Pourtant, dans la nuit du 5 août 1944, cet ouvrage d’une cinquantaine de mètres est devenu un point stratégique de la Libération.
Alors que les troupes allemandes en retraite avaient déjà détruit deux passages sur la rivière, le dernier pont encore utilisable était miné. Un jeune soldat américain, James Dougal McRacken, s’est alors exposé aux tirs ennemis pour couper les fils du dispositif de mise à feu. Il est mort sur le pont, mais l’ouvrage est resté debout et porte aujourd’hui son nom.
Le pont Mac Racken et ses trois arches de granite sur la rivière Mayenne. Crédit photo Cassandre Foucher (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Le pont Mac Racken se trouve dans la ville de Mayenne, dans le département de la Mayenne.
- L’ouvrage actuel possède trois arches en pierre de taille de granite.
- Le 5 août 1944, les Allemands avaient préparé sa destruction avant leur repli.
- Le soldat américain James Dougal McRacken, du 315th Engineer Combat Battalion de la 90th Infantry Division, a été tué en coupant les fils du dispositif explosif.
- Son action lui a valu à titre posthume la Distinguished Service Cross, deuxième plus haute décoration militaire américaine pour bravoure au combat.
- Une stèle installée sur le pont rappelle son sacrifice.
Un pont de granite construit au XIXe siècle
Bien avant la Seconde Guerre mondiale, le franchissement de la Mayenne posait déjà quelques problèmes d’urbanisme. En 1825, les autorités réfléchissent à créer une nouvelle traversée de la ville. Un projet de pont est approuvé en 1826 et une ordonnance royale de décembre 1827 valide la création d’une nouvelle voie destinée notamment aux routes royales reliant Paris à Saint-Malo et Angers à Caen.
Les fondations des piles sont autorisées en 1829. Le projet prévoyait initialement des travées en bois mais, en 1834, celles-ci sont remplacées par des arches en pierre. Le pont est achevé au cours des années suivantes : les documents du ministère de la Culture indiquent qu’il était terminé lorsqu’un différend financier entre la ville et les Ponts et Chaussées apparaît en 1838.
Il est constitué de trois arches reposant sur des piles en pierre de taille de granite, avec un parapet également en pierre. Une silhouette relativement sobre, bien loin du spectaculaire pont Valentré de Cahors et de ses tours fortifiées, mais dont l’histoire va prendre une tout autre dimension un siècle plus tard.
L’ouvrage a porté plusieurs noms au fil du temps, notamment pont Neuf, pont d’Orléans, Petit Pont ou encore pont de la Caisse d’Épargne, le nom sous lequel il était connu pendant la guerre.
Le 5 août 1944, le dernier pont encore debout
Au début du mois d’août 1944, les troupes américaines progressent rapidement vers l’est après la percée d’Avranches. La 90th Infantry Division avance vers Mayenne tandis que les forces allemandes cherchent à ralentir leur progression.
La ville avait déjà beaucoup souffert. Le bombardement du 9 juin 1944 avait notamment causé de lourdes destructions et fait de nombreuses victimes civiles.
Au moment de l’arrivée des Américains, deux des trois principaux passages sur la rivière ont été détruits. Le pont de la Caisse d’Épargne constitue donc un enjeu majeur : s’il disparaît à son tour, les unités américaines doivent organiser un franchissement beaucoup plus compliqué de la Mayenne.
Les Allemands ont préparé sa démolition.
Les récits militaires américains évoquent une bombe d’environ 125 kg associée à 15 caisses de dynamite, reliées par des fils de mise à feu. Autrement dit, le vieux pont de granite avait reçu une quantité d’explosifs assez convaincante pour lui faire raccourcir considérablement son espérance de vie.
La Mayenne et le pont Mac Racken. Crédit photo Ikmo-ned (CC BY-SA 3.0).
James McRacken court vers le pont sous les tirs allemands
Une équipe de douze hommes de la Company A du 315th Engineer Combat Battalion reçoit la mission de neutraliser le dispositif.
Parmi eux se trouve James Dougal McRacken, né le 1er juin 1916 en Caroline du Nord. Contrairement à ce que rapportent parfois des sources françaises récentes, les documents militaires américains le donnent au grade de Private, soit simple soldat et non sergent.
Alors que les hommes progressent sous la protection d’un char, McRacken quitte son abri et fonce vers le pont, totalement exposé aux tireurs et mitrailleuses allemandes.
Il atteint le dispositif et commence à sectionner les fils permettant de déclencher les explosifs.
Les tirs allemands l’atteignent au milieu du pont. Lorsqu’il tombe, sa pince se trouve encore près de lui et plusieurs câbles ont déjà été coupés.
Ses onze camarades poursuivent alors le travail, sectionnent les connexions restantes et retirent les éléments du dispositif de mise à feu. Le pont ne saute pas.
Ce détail est important : McRacken n’a donc pas désamorcé seul la totalité des explosifs, comme le racontent parfois les versions les plus romancées de l’histoire. Son initiative a toutefois été décisive et lui a coûté la vie.
Le pont permet aux Américains de poursuivre la libération de Mayenne
Une fois le passage sécurisé, les forces américaines peuvent franchir la rivière tandis que d’autres unités traversent également sur des embarcations.
Mayenne tombe aux mains des Alliés le 5 août.
L’épisode s’inscrit dans la progression rapide qui suit le débarquement de Normandie et la percée américaine vers l’intérieur du pays, dans une France dont on peut retrouver l’atmosphère quelques années plus tôt dans ces photographies de la France occupée des années 1940.
James McRacken reçoit à titre posthume la Distinguished Service Cross. Cette décoration est, après la Medal of Honor, l’une des plus importantes récompenses militaires américaines pour bravoure au combat.
Un article du magazine Time publié en 1961 raconte également que des habitants, après les combats, avaient recouvert son corps d’un drap blanc et déposé des dahlias autour de lui.
La stèle commémorative installée sur le pont à l’endroit où James Mac Racken a perdu la vie. Crédit photo Cassandre Foucher (CC BY-SA 4.0).
Pourquoi Mac Racken et non McRacken ?
Même son nom a connu quelques aventures administratives.
Les archives militaires américaines et les travaux consacrés au soldat indiquent que son nom familial était McRacken. Sa citation pour la Distinguished Service Cross emploie de son côté la graphie « Macracken ».
À Mayenne, c’est finalement la forme Mac Racken, en deux mots, qui s’est imposée sur le monument puis dans le nom du pont.
Voilà pourquoi on rencontre aujourd’hui James McRacken, James MacRacken, James Mac Racken et même Macracken dans les documents relatifs au même homme. Pour Google comme pour les historiens, ce soldat a réussi à compliquer les choses sans même le vouloir.
Une stèle installée au milieu du pont
La ville finit par identifier précisément le soldat plusieurs mois après les événements. Les archives communales conservent un dossier daté de 1945 consacré à l’attribution du nom de James Mac Racken au pont, ainsi qu’un autre concernant l’inauguration de sa stèle en 1946.
Le monument se trouve au centre du parapet et porte cette inscription :
« ICI POUR SAUVER CE PONT JAMES MAC RACKEN DU 315e BON USA SE SACRIFIA LE 5 AOÛT 1944 »
Sa simplicité contraste avec l’histoire qu’elle résume en quelques mots.
James McRacken avait 28 ans. Il était marié à Maggie Mae et père d’une petite fille. Sa dépouille, d’abord enterrée en France, a finalement été rapatriée en Caroline du Nord, où il repose au cimetière d’Alloway, à Red Springs.
Vue depuis le pont Mac Racken : la plaque commémorative apparaît sur le parapet à gauche, avec les autres ponts de Mayenne en arrière-plan. Crédit photo Brunodumaine (CC BY-SA 4.0).
Son destin rappelle celui d’autres soldats dont la mort est restée attachée à un épisode très précis de l’histoire, comme Henry Gunther, considéré comme le dernier soldat tué de la Première Guerre mondiale.
Un pont sauvé en 1944… mais tout de même reconstruit
Il existe enfin une petite nuance souvent oubliée dans le récit.
Le pont n’a effectivement pas été détruit par les explosifs allemands, mais cela ne signifie pas qu’il soit sorti intact de la guerre.
La fiche officielle de l’Inventaire général du patrimoine culturel indique qu’il a été endommagé par les bombardements de 1944 puis reconstruit à l’identique.
Le pont visible aujourd’hui conserve donc l’apparence et la structure de l’ouvrage du XIXe siècle, mais certaines de ses pierres sont plus jeunes que son histoire pourrait le laisser croire.
Une précision qui ne retire évidemment rien au sacrifice de James McRacken : sans son intervention et celle des autres hommes du génie, il n’y aurait probablement pas eu grand-chose à reconstruire « à l’identique ».
Les ponts sur la Mayenne vus depuis le viaduc, avec le pont Mac Racken à l’arrière-plan. Crédit photo Brunodumaine (CC BY-SA 4.0).
Voir le pont Mac Racken à Mayenne
Le pont se trouve en plein centre de Mayenne, dans les Pays de la Loire, et traverse la rivière entre les deux parties de la ville.
Ses coordonnées sont approximativement : 48.304685, -0.615326. Voici sa position sur Google Maps:
Le pont reste ouvert à la circulation automobile. Pour observer tranquillement l’ouvrage et surtout lire la stèle, mieux vaut donc se garer à proximité et revenir à pied par les quais plutôt que d’improviser une séance photo au milieu de la chaussée.
Avec ses trois arches, il paraît bien modeste à côté de constructions spectaculaires comme le pont de Bastei perché dans les rochers de la Suisse saxonne. Mais peu de ponts peuvent dire qu’ils portent directement le nom de l’homme mort pour empêcher leur disparition.
Sources pour aller plus loin
- Ministère de la Culture – Inventaire général du patrimoine : pont Mac Racken
- Patrimoine du Pays de Mayenne – Matin du 5 août 1944, la Libération
- US War Memorials – James Dougal McRacken
- Military Times Hall of Valor – James Dougal McRacken
- Time – « The Widow’s Trip », 1961
- Atlas Obscura – Mac Racken Bridge





