À Bruxelles, la Maison Cauchie ne ressemble pas vraiment à une habitation qui aurait décidé de rester discrète. Sa façade étroite est couverte de femmes allégoriques, de motifs géométriques, de ferronneries et surtout de grands sgraffites aux teintes dorées. Construite en 1905 par Paul Cauchie et Caroline Voet, elle servait à la fois de maison, d’atelier et de gigantesque carte de visite pour le couple d’artistes.
Le message était particulièrement clair : regardez ce que nous savons faire, puis entrez commander le vôtre. Les Cauchie avaient même inscrit leurs activités directement sur la façade. Menacée, dégradée puis patiemment restaurée, cette étonnante maison Art nouveau d’Etterbeek est aujourd’hui ouverte au public, à quelques pas du parc du Cinquantenaire.
Crédit photo : Fred Romero — CC BY 2.0.
À retenir
- La Maison Cauchie a été construite en 1905, d’après un permis déposé en 1904.
- Elle se trouve au 5 rue des Francs à Etterbeek, dans la région de Bruxelles-Capitale.
- Paul Cauchie et Caroline Voet, dite Lina, l’ont conçue comme leur maison et leur atelier.
- La parcelle ne mesure que six mètres de large.
- Sa façade couverte de sgraffites fonctionnait comme une véritable publicité pour les activités du couple.
- Classée en 1975, la maison a été restaurée à partir de 1981 et ouverte au public en 1994.
Une maison construite pour deux artistes
Paul Cauchie est né à Ath en 1875. Après avoir commencé des études d’architecture à Anvers, il rejoint l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles au début des années 1890.
C’est là qu’il rencontre Caroline Voet, surnommée Lina, elle aussi artiste et décoratrice. Elle fait partie des premières femmes admises dans cette institution, à une époque où les académies artistiques ne brillaient pas exactement par leur empressement à ouvrir leurs portes aux étudiantes.
Le couple se marie en 1905. La même année, il construit sa propre habitation rue des Francs, près du parc du Cinquantenaire.
Paul Cauchie avait acheté une parcelle particulièrement étroite, d’environ six mètres de largeur. Mais sa position était intéressante : la maison se trouvait dans un quartier en plein développement, bien visible depuis les nouvelles artères environnantes.
Plutôt que de considérer cette faible largeur comme une contrainte, le couple en a fait une sorte de panneau vertical géant.
Crédit photo Ken_Mayer (CC BY 2.0).
Une façade conçue comme une affiche publicitaire
L’idée est probablement ce qui rend la Maison Cauchie aussi intéressante aujourd’hui. La façade ne devait pas seulement être belle : elle devait vendre le savoir-faire de ses propriétaires.
Deux panneaux placés près de l’entrée détaillaient même leurs prestations.
D’un côté, on pouvait lire que « M. & Mme Cauchie » proposaient des cours privés d’art appliqué, de peinture, de dessin ou encore de broderie d’art.
De l’autre, les Ateliers Cauchie annonçaient des transformations d’intérieurs et de façades, des travaux de peinture, de sgraffite, du mobilier et des tentures.
On appellerait aujourd’hui cela du marketing architectural. En 1905, il suffisait apparemment d’avoir une façade de trois étages à disposition.
Cette démarche rappelle, dans un registre différent, Het Bootje à Anvers et son spectaculaire bateau accroché à la façade. Dans les deux cas, l’architecture dépasse largement sa fonction d’abri : elle devient une signature et presque un logo grandeur nature.
Crédit photo : Maxifred — CC BY-SA 3.0.
Qu’est-ce qu’un sgraffite ?
La grande spécialité de Paul Cauchie était le sgraffite, une technique de décoration murale très présente dans l’Art nouveau bruxellois.
Le principe consiste à appliquer une couche d’enduit clair sur une première couche plus sombre. Tant que l’enduit supérieur est encore frais, l’artiste en gratte certaines parties pour faire apparaître la couche foncée située dessous.
Les traits du dessin se détachent ainsi en creux. Des couleurs peuvent ensuite être ajoutées.
Cette technique permet d’obtenir de grands décors relativement plats, parfaitement adaptés aux façades. Elle demandait néanmoins une exécution rapide et précise : une fois l’enduit durci, il devient beaucoup moins coopératif.
Entre 1900 et la Première Guerre mondiale, des centaines de façades bruxelloises ont reçu ce type de décoration. Les ateliers Cauchie en ont réalisé de nombreux exemples.
Crédit photo : Hilke Arijs — CC BY-SA 4.0.
Le goût belge pour ces grandes compositions décoratives apparaît également dans le travail de Henri Privat-Livemont, autre grande figure de l’Art nouveau belge, connu notamment pour ses affiches, ses vitraux et ses décors.
Des femmes allégoriques sur toute la façade
La partie la plus spectaculaire de la Maison Cauchie se trouve autour de la grande fenêtre circulaire du dernier étage.
Un vaste sgraffite y rassemble huit figures féminines représentant différents arts. On reconnaît notamment la Peinture grâce à sa palette et ses pinceaux, la Musique avec sa lyre, la Sculpture grâce à ses outils ou encore l’Architecture accompagnée d’un temple.
Les motifs végétaux sont présents, mais la composition reste beaucoup plus géométrique que dans l’Art nouveau aux courbes exubérantes associé à Victor Horta.
Paul Cauchie s’inscrit davantage dans une tendance influencée par Paul Hankar, la Sécession viennoise et les lignes plus rigoureuses que l’on retrouve chez certains artistes de l’école de Glasgow.
Au centre du niveau intermédiaire apparaît une autre figure féminine accompagnée d’une devise particulièrement appropriée :
« Par nous, pour nous ».
Difficile de mieux résumer le projet. Le couple a conçu la maison pour lui-même, mais aussi pour démontrer ce qu’il était capable de concevoir pour les autres.
Crédit photo : Fred Romero — CC BY 2.0.
L’intérieur prolonge le décor de la façade
La publicité ne s’arrêtait pas au seuil de la maison.
Paul et Lina Cauchie ont également travaillé sur la décoration intérieure, en associant mobilier, peintures murales, panneaux décoratifs et sgraffites.
À l’origine, Paul Cauchie avait dessiné une partie du mobilier. L’inventaire du patrimoine bruxellois indique qu’une table, une chaise, un banc et deux armoires d’angle ont notamment été conservés.
La salle à manger présente également des panneaux et des figures féminines évoquant les arts, le théâtre, l’astronomie, l’amour, la musique ou encore les cinq sens.
Cette volonté de concevoir architecture et décoration comme un ensemble cohérent est caractéristique de l’Art nouveau. On la retrouve aussi dans la Villa Demoiselle de Reims, où mobilier, vitraux, ferronneries et verreries participent eux aussi à un décor global.
Crédit photo : Hilke Arijs — CC BY-SA 4.0.
Une maison qui a bien failli disparaître
Paul Cauchie est mort en 1952. Lina est restée dans la maison jusqu’à sa mort en 1969.
Leur fille Suzanne a ensuite hérité du bâtiment. Dans les années qui ont suivi, la Maison Cauchie s’est fortement dégradée.
Certains décors intérieurs avaient été masqués. Des sgraffites ont notamment été recouverts de papier peint, ce qui revient à poser de la moquette sur une mosaïque romaine, mais les modes décoratives ont parfois leur logique propre.
La maison a même été menacée de disparition au début des années 1970 au profit d’un immeuble d’appartements.
Elle a finalement été classée comme monument le 26 mai 1975.
Quelques années plus tard, Suzanne Cauchie a vendu la propriété à Guy et Léona Dessicy. Malgré son classement, son état restait préoccupant.
Les nouveaux propriétaires ont alors engagé une restauration qui allait s’étendre sur une quinzaine d’années.
Crédit photo : Wasily — domaine public.
La Maison Cauchie aurait pu devenir un musée Tintin
L’histoire comporte un détour assez inattendu.
Guy Dessicy, qui avait racheté la maison, connaissait bien Hergé. À la fin des années 1970, l’idée de transformer la Maison Cauchie en musée consacré à Tintin a été envisagée.
Le projet avait reçu l’approbation du créateur du célèbre reporter, mais il n’a finalement pas abouti. Hergé s’est lui-même largement nourri de personnages réels pour construire son univers, occasion de rappeler que le jeune globe-trotter danois Palle Huld est souvent présenté comme l’une des inspirations possibles de Tintin.
Les anciennes cuisines et caves ont plutôt été transformées en espace d’exposition.
La restauration du bâtiment a commencé au début des années 1980 sous la direction des architectes Jean-Jacques Boucau et Xavier de Pierpont. Les sgraffites de la façade ont notamment été restaurés sous la direction du spécialiste Marc Henricot.
Une découverte particulièrement importante a eu lieu en 1987 : des sgraffites cachés dans une pièce du rez-de-chaussée ont été retrouvés sous les revêtements qui les masquaient.
Ils ont été dégagés avec précaution et restaurés.
Crédit photo : Wasily — domaine public.
Une restauration de quinze ans avant l’ouverture au public
La restauration engagée par Guy et Léona Dessicy a duré environ quinze ans.
En 1994, la Maison Cauchie a finalement ouvert ses portes au public. Une association a été créée afin d’assurer sa préservation, sa valorisation et l’organisation des visites.
Une nouvelle étape est intervenue durant l’été 2022, lorsque la maison a été rachetée par la société d’assurances belge CDA.
Elle demeure néanmoins accessible au public et continue de présenter l’œuvre de Paul et Lina Cauchie.
Cette histoire rappelle celle de plusieurs bâtiments Art nouveau qui ont échappé de peu à la disparition. La Villa Demoiselle à Reims, elle aussi longtemps abandonnée et menacée, a connu une spectaculaire restauration au début du XXIe siècle.
Peut-on visiter la Maison Cauchie à Bruxelles ?
Oui. La Maison Cauchie se visite dans le cadre de visites guidées d’environ une heure.
Elle est située à l’adresse suivante :
Maison Cauchie
5 rue des Francs
1040 Etterbeek
Belgique
Ses coordonnées sont approximativement 50° 50′ 18,1″ N, 4° 23′ 43,2″ E (50.83837, 4.39533). Voici sa position sur Google Maps:
Elle se trouve à proximité immédiate du parc du Cinquantenaire.
La station de métro la plus pratique est Merode, desservie par les lignes 1 et 5. Le tram 81 et plusieurs lignes de bus permettent également de rejoindre le secteur.
La Maison Cauchie est actuellement ouverte au public lors de visites guidées, notamment le samedi. Les tarifs et horaires pouvant évoluer, il vaut mieux vérifier les disponibilités sur le site officiel de la Maison Cauchie avant de se déplacer.
À noter également : les photographies ne sont actuellement pas autorisées à l’intérieur pendant les visites.
Une maison qui savait déjà faire sa publicité en 1905
La Maison Cauchie est spectaculaire, mais son intérêt dépasse largement ses sgraffites.
Elle raconte aussi une façon très moderne de penser l’architecture. Paul et Lina Cauchie ont utilisé leur propre habitation comme showroom, catalogue, atelier et publicité permanente.
Chaque passant pouvait découvrir leurs compositions sans ouvrir une brochure ni franchir le seuil.
Plus d’un siècle plus tard, la méthode fonctionne toujours : la façade continue d’arrêter les passants dans la rue des Francs.
Les Cauchie avaient simplement inventé le portfolio professionnel en version trois étages.
Sources pour aller plus loin
- Maison Cauchie — Histoire officielle de la maison
- Inventaire du patrimoine architectural de Bruxelles — Maison Cauchie
- Visit Brussels — Visite guidée de la Maison Cauchie
- Inventaire du patrimoine architectural — Technique du sgraffite
- Wikimedia Commons — Maison Cauchie
- Wikimedia Commons — Intérieur de la Maison Cauchie








