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Alessandro Moreschi : la seule voix de castrat que l’on puisse encore entendre

En 1902, alors que l’enregistrement sonore est encore une technique presque artisanale, des techniciens de la Gramophone & Typewriter Company installent leur matériel à Rome. Devant leur pavillon d’enregistrement se tient Alessandro Moreschi, soprano de la chapelle pontificale du Vatican. Sa voix appartient alors à un monde qui est en train de disparaître : celui des castrats.

Né en 1858 et mort en 1922, Moreschi est généralement présenté comme le dernier castrat de la chapelle Sixtine. Mais sa véritable singularité est encore plus étonnante : il est le seul castrat formé dans cette ancienne tradition dont la voix a été conservée sur des enregistrements identifiables. Ses disques de 1902 et 1904 permettent donc d’écouter aujourd’hui un type de voix qui n’existe plus.

Portrait d’Alessandro Moreschi, castrat soprano de la chapelle Sixtine, vers 1900.
Crédit photo auteur inconnu / Wikimedia Commons (Public Domain Mark 1.0)

À retenir

Alessandro Moreschi (1858-1922) est le dernier castrat à avoir occupé un poste de soprano dans la chapelle pontificale du Vatican et le seul dont on conserve des enregistrements sonores. Entré dans le chœur pontifical en 1883, il a enregistré plusieurs pièces à Rome en 1902 puis en 1904. Il a quitté la chapelle pontificale en 1913, après trente années de service.
Ces documents sont exceptionnels, mais ils doivent être écoutés avec prudence : Moreschi appartient à la toute fin de la tradition des castrats et les techniques d’enregistrement acoustique du début du XXe siècle restituaient seulement une petite partie du spectre réel d’une voix humaine.

Qui était Alessandro Moreschi ?

Alessandro Nilo Angelo Moreschi naît le 11 novembre 1858 à Monte Compatri, près de Rome. Il est encore adolescent lorsqu’il rejoint en 1871 la Schola cantorum de San Salvatore in Lauro, où il reçoit une formation musicale approfondie.

Les circonstances exactes qui ont fait de lui un castrat restent mal documentées. Contrairement à certaines biographies très affirmatives, on ne dispose pas de preuve précise sur l’opération ni sur ses motivations. Le Dizionario Biografico degli Italiani de Treccani considère l’intervention comme probable, mais souligne l’absence de documentation directe.

Sa carrière prend une autre dimension en 1883. Après avoir interprété le rôle du Séraphin dans une version de l’oratorio Christus am Ölberge de Beethoven, sa voix lui vaut le surnom d’« Ange de Rome ». Le 22 mars de la même année, il obtient officiellement un poste de soprano dans la chapelle pontificale.

Pourquoi la voix d’un castrat était-elle si particulière ?

Le principe physiologique est assez brutal. Lorsque la castration intervient avant la puberté, la forte augmentation de testostérone qui accompagne normalement celle-ci n’a pas lieu. Le larynx ne connaît donc pas le développement habituel d’une voix masculine adulte et les cordes vocales restent relativement courtes.

Le reste du corps, lui, continue à grandir. Le chanteur dispose ainsi des cavités de résonance d’un adulte associées à un appareil vocal qui conserve certaines caractéristiques prépubères. La combinaison pouvait produire une voix aiguë ayant une puissance et un timbre très différents de ceux d’un enfant.

Un castrat ne doit donc pas être confondu avec un contre-ténor moderne. Ce dernier possède un larynx masculin ayant normalement évolué à la puberté et utilise notamment des mécanismes de registre permettant d’atteindre les notes aiguës. La particularité des castrats était en grande partie anatomique.

Les meilleurs d’entre eux bénéficiaient en outre d’années de formation intensive. À l’époque baroque, certains comme Farinelli sont devenus de véritables vedettes européennes. Mais écouter Moreschi ne permet pas pour autant de savoir exactement à quoi ressemblait la voix de Farinelli, séparée de la sienne par plus d’un siècle d’évolution des techniques et des goûts musicaux.

Portrait du jeune Alessandro Moreschi, célèbre castrat soprano de la chapelle Sixtine.


Crédit photo Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft / museum-digital:berlin (Public Domain Mark 1.0)

Trente ans dans le chœur pontifical

Moreschi travaille dans les principales institutions musicales religieuses de Rome et occupe différentes fonctions au sein de la chapelle pontificale. Il chante également comme soliste et enseigne.

Une photographie officielle réalisée le 4 mars 1898, pour le vingtième anniversaire du couronnement du pape Léon XIII, montre encore plusieurs castrats au sein du chœur. Sept sont identifiés sur le cliché, dont Moreschi.

Chœur de la chapelle Sixtine en 1898 avec Alessandro Moreschi et six autres chanteurs castrats.
Crédit photo auteur inconnu / Wikimedia Commons (Public Domain Mark 1.0)

Cette période correspond justement aux dernières années de cette tradition. Les castrats ont largement disparu des scènes d’opéra au cours du XIXe siècle et leur présence se concentre alors surtout dans certains chœurs religieux romains.

1902 : une voix du passé rencontre le gramophone

C’est ici que l’histoire de Moreschi devient réellement unique.

Entre le 3 et le 5 avril 1902, la Gramophone & Typewriter Company organise plusieurs séances d’enregistrement à Rome. Moreschi intervient comme chanteur, soliste et parfois directeur. Une deuxième série est réalisée en avril 1904.

Les discographies modernes retiennent généralement douze faces où Moreschi chante en soliste et cinq enregistrements choraux sur lesquels sa voix est clairement audible. Parmi les morceaux conservés figurent notamment le Crucifixus de Rossini, Ideale et Preghiera de Francesco Paolo Tosti, Hostias et Preces d’Eugenio Terziani ou encore l’Ave Maria de Bach-Gounod.

Ces séances ont lieu à une époque où le disque commence justement à préserver les voix et les personnalités du spectacle. Les portraits de la chanteuse et actrice Lillian Russell donnent un autre aperçu de cette génération d’artistes située à cheval entre le XIXe siècle et l’ère des médias enregistrés.

Un enregistrement sans microphone

Il ne faut surtout pas écouter ces disques comme un enregistrement moderne un peu poussiéreux.

En 1902, il n’y a ni microphone ni amplification électrique. Le chanteur se place devant un grand pavillon métallique. Les vibrations de l’air sont concentrées vers une membrane qui déplace mécaniquement un stylet gravant le signal dans un disque de cire.

La Library of Congress estime que les techniques acoustiques de cette époque restituaient typiquement une bande de fréquences d’environ 100 à 2 500 Hz. À titre de comparaison, l’oreille humaine jeune peut percevoir un spectre qui s’étend approximativement jusqu’à 20 000 Hz.

Une énorme partie des harmoniques, de la dynamique et de la couleur réelle de la voix disparaît donc dans l’opération. Même la distance du chanteur au pavillon devait être adaptée pendant l’interprétation : trop près sur une note puissante et l’enregistrement saturait, trop loin sur un passage doux et celui-ci risquait de disparaître.

Autrement dit, ce que nous entendons aujourd’hui est à la fois la voix de Moreschi et la voix passée à travers l’équivalent sonore d’un trou de serrure.

À quoi ressemble réellement la voix d’Alessandro Moreschi ?

L’écoute peut déconcerter. La voix est très aiguë, mais son timbre ne ressemble exactement ni à celui d’une soprano moderne, ni à celui d’un enfant, ni à celui d’un contre-ténor.

Son chant utilise beaucoup de vibrato, de glissandos et de ports de voix. Certaines attaques paraissent aujourd’hui excessivement expressives, presque plaintives. Elles appartiennent aussi à une esthétique vocale de la fin du XIXe siècle qui n’est plus celle enseignée actuellement.

La qualité technique variable des disques complique encore le jugement. Moreschi avait déjà plus de 43 ans lors des premières séances et les enregistrements ne permettent pas de restituer toute la puissance acoustique que les témoins de ses prestations décrivaient.

Ils restent néanmoins le seul témoignage sonore direct d’une tradition vocale vieille de plusieurs siècles.

Écouter Alessandro Moreschi en 1904

Voici Hostias et Preces d’Eugenio Terziani, enregistré à Rome le 11 avril 1904. Cette archive sonore permet d’entendre directement la voix d’Alessandro Moreschi, le seul castrat formé dans l’ancienne tradition dont des enregistrements nous sont parvenus.


Enregistrement : Alessandro Moreschi, Hostias et Preces, 1904 — Wikimedia Commons — domaine public.

Comment disparaissent les castrats de la chapelle Sixtine ?

La disparition ne se produit pas du jour au lendemain.

En février 1902, une décision prise sous Léon XIII marque la fin du recrutement des castrats au sein de la chapelle pontificale, tout en permettant aux derniers membres déjà en poste de poursuivre leur carrière jusqu’à leur retraite.

Le 22 novembre 1903, Pie X publie ensuite le motu proprio Tra le sollecitudini, consacré à la musique sacrée. Le texte ne parle pas explicitement de « castrats », mais il stipule que lorsque des voix aiguës de soprano ou de contralto sont nécessaires dans les chœurs religieux, elles doivent être tenues par des enfants.

La porte est donc définitivement fermée à une nouvelle génération de castrats.

Moreschi reste néanmoins membre du collège des chanteurs pontificaux jusqu’au 22 mars 1913, date à laquelle il prend sa retraite après trente années de service. Il continue encore ponctuellement certaines activités musicales à Rome.

Il meurt dans la capitale italienne le 21 avril 1922, à 63 ans, et est enterré au cimetière monumental du Verano.

Une voix impossible à reproduire

Il existe aujourd’hui des sopranistes, des contre-ténors capables d’atteindre des tessitures impressionnantes et même des tentatives numériques de reconstitution de voix de castrats. Mais aucune ne peut véritablement reproduire les conditions physiologiques et la formation musicale qui ont produit ces chanteurs.

C’est ce qui donne aux disques de Moreschi leur caractère exceptionnel. Ils ne permettent pas de ressusciter l’âge d’or des castrats, mais ils constituent la seule petite fenêtre sonore ouverte sur ce monde disparu.

Un siècle après sa mort, il suffit donc de lancer un fichier audio de quelques mégaoctets pour entendre quelque chose qu’aucun chanteur vivant ne peut exactement reproduire. Le gramophone avait quelques défauts, mais sur ce coup-là, il a plutôt bien fait de passer par Rome.

Sources pour aller plus loin

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