À Vienne, un immense jardin de fleurs roses, vertes et bleues grimpe sur cinq niveaux sans nécessiter une seule goutte d’eau. Il recouvre la façade de la Majolikahaus, l’un des immeubles les plus célèbres de l’architecte autrichien Otto Wagner, construit à la fin du XIXe siècle sur la Linke Wienzeile, juste en face du Naschmarkt.
Derrière cette profusion végétale se cache pourtant une idée très rationnelle. Les fleurs ne sont ni peintes sur l’enduit ni sculptées dans la pierre : elles sont reproduites sur des carreaux de céramique émaillée conçus pour supporter les intempéries et être facilement nettoyés. Dans la Vienne enfumée et poussiéreuse de 1899, Otto Wagner avait donc imaginé une façade aussi décorative que pratique.
La Majolikahaus et sa façade entièrement décorée de motifs floraux. Crédit photo HatschiKa (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- La Majolikahaus se trouve au 40 Linke Wienzeile à Vienne, dans le 6e arrondissement de Mariahilf.
- L’immeuble a été construit en 1898-1899 par l’architecte Otto Wagner.
- Sa façade est recouverte de carreaux de céramique émaillée portant un grand décor floral dessiné par Alois Ludwig.
- Ces carreaux n’étaient pas seulement décoratifs : leur surface lisse pouvait être plus facilement nettoyée de la poussière et de la suie urbaines.
- La Majolikahaus fait partie des principaux exemples du Jugendstil viennois et de la Sécession viennoise.
- Il s’agit toujours d’un immeuble résidentiel et commercial : la façade est librement visible depuis la rue, mais ce n’est pas un musée ouvert à la visite.
Une façade qui ressemble à un gigantesque papier peint floral
Vue de loin, la Majolikahaus possède une structure étonnamment régulière. Les fenêtres s’alignent selon une grille rigoureuse et le bâtiment conserve le volume relativement classique d’un grand immeuble de rapport viennois.
Puis les fleurs prennent le dessus.
Des tiges ondulent entre les fenêtres, des feuilles vertes accompagnent de grandes fleurs roses et rouges tandis que des touches bleues et dorées complètent la composition. Le décor devient progressivement plus dense à mesure que le regard monte vers la corniche.
Cette progression donne l’impression que la végétation pousse littéralement depuis les niveaux inférieurs jusqu’au toit.
Les fleurs et arabesques de la façade se développent sur des carreaux de céramique émaillée. Crédit photo Haeferl (CC BY-SA 3.0 AT).
Le dessin n’est pas directement l’œuvre d’Otto Wagner. Le grand motif floral a été conçu par Alois Ludwig, l’un de ses élèves et collaborateurs.
L’ensemble appartient pleinement au Jugendstil, nom donné dans les pays germanophones au courant que l’on connaît en France et en Belgique sous celui d’Art nouveau.
Les formes restent toutefois plus disciplinées que les arabesques presque organiques de certaines réalisations belges. Cette différence apparaît bien lorsqu’on compare la Majolikahaus à la Maison Cauchie de Bruxelles, autre remarquable façade Art nouveau conçue quelques années plus tard.
Pourquoi recouvrir un immeuble entier de carreaux de céramique ?
Le choix de la céramique répond à une préoccupation très concrète d’Otto Wagner : l’hygiène de la ville moderne.
À la fin du XIXe siècle, les grandes villes européennes n’étaient pas exactement des environnements propres et parfumés. Chauffage au charbon, cheminées, ateliers, circulation et poussière noircissaient progressivement les façades.
Le Wien Museum rappelle qu’Otto Wagner critiquait ces édifices dont les ornements devenaient méconnaissables sous la suie. Pour lui, l’architecture moderne devait utiliser des formes simples et des matériaux susceptibles de rester propres.
La surface lisse et émaillée des carreaux de la Majolikahaus répondait parfaitement à ce programme. La pluie pouvait en éliminer une partie des salissures et la façade était beaucoup plus facile à laver qu’un décor profondément sculpté dans la pierre ou le stuc.
Autrement dit, le bouquet géant n’était pas là uniquement pour faire joli.
Un balcon de la Majolikahaus avec ses ferronneries dorées devant la façade fleurie. Crédit photo Haeferl (CC BY-SA 3.0 AT).
Cette association entre beauté et facilité d’entretien paraît finalement très contemporaine. Otto Wagner n’opposait pas décoration et fonctionnalité : il cherchait à rendre la décoration compatible avec les contraintes de la métropole moderne.
Une façade lavable de 1899 : nos murs autonettoyants ont quelques ancêtres.
Pourquoi l’appelle-t-on Majolikahaus ?
Le mot allemand Majolikahaus signifie littéralement « maison de la majolique ».
La majolique désigne historiquement une céramique à glaçure opaque et colorée, particulièrement associée à la production italienne de la Renaissance. Le terme a ensuite été employé plus largement pour différents types de céramiques décoratives émaillées.
Dans le cas de l’immeuble viennois, ce sont les centaines de carreaux colorés couvrant sa façade qui lui ont donné son surnom.
Il ne s’agit donc pas du nom d’un propriétaire particulièrement porté sur la vaisselle, mais bien d’une référence directe à son matériau le plus visible.
Otto Wagner voulait inventer l’architecture de la ville moderne
Lorsque la Majolikahaus a été construite, Otto Wagner avait déjà dépassé la cinquantaine. Né en 1841, l’architecte avait d’abord travaillé dans les styles historiques alors dominants avant d’évoluer progressivement vers une architecture beaucoup plus moderne.
Dans son ouvrage Moderne Architektur, publié en 1896, il défendait l’idée que les bâtiments devaient correspondre aux besoins, aux techniques et aux matériaux de leur époque au lieu de copier continuellement les architectures du passé.
Vienne lui offrait alors un formidable terrain d’expérimentation.
À partir de 1894, Wagner a notamment participé à l’aménagement du réseau de Stadtbahn, l’ancêtre d’une partie du métro viennois actuel. Stations, ponts, pavillons et infrastructures ont reçu une identité architecturale cohérente.
La Majolikahaus transpose cette modernité dans un immeuble résidentiel ordinaire. C’est précisément ce qui la rend importante : le Jugendstil n’est plus réservé à un palais, un musée ou une salle d’exposition, il entre directement dans l’habitat urbain.
La Majolikahaus au tournant du XXe siècle, alors située Magdalenenstraße 40a. Reproduction publiée en 1900 dans Moderne Städtebilder – Neubauten in Wien. Collection Wien Museum (CC0).
À la même époque, différents courants Art nouveau cherchent ailleurs en Europe à réunir architecture et arts décoratifs. C’est également ce que l’on retrouve dans la Villa Demoiselle à Reims avec ses vitraux, ses boiseries et son mobilier conçus comme un ensemble.
La Majolikahaus fait partie d’un ensemble de trois immeubles
La maison des majoliques n’est pas une création isolée.
Otto Wagner a conçu trois immeubles voisins le long de la Wienzeile à la fin des années 1890. La Majolikahaus occupe le numéro 40.
Juste à côté, le 38 Linke Wienzeile adopte une personnalité complètement différente. Sa façade claire est rehaussée d’ornements dorés et de grands médaillons. Les décors sont notamment associés à Koloman Moser, autre personnalité majeure de la Sécession viennoise, tandis que des figures sculptées d’Othmar Schimkowitz dominent l’angle du bâtiment.
Un troisième immeuble, situé au 3 Köstlergasse, complète l’ensemble. Otto Wagner y a lui-même habité pendant un temps.
Ces trois bâtiments démontrent qu’il ne cherchait pas une formule décorative unique. Quelques mètres suffisent pour passer d’un jardin de céramique rose et vert à une façade blanche constellée d’or.
Une façade Art nouveau, mais aussi des détails remarquables à l’intérieur
La Majolikahaus est surtout connue pour son extérieur, mais les parties communes prolongent le travail décoratif.
Le vestibule, l’escalier et l’ascenseur utilisent eux aussi des motifs géométriques et végétaux. Les grilles métalliques adoptent des lignes sinueuses qui rappellent celles de la façade sans simplement les reproduire.
La rampe d’escalier Art nouveau de la Majolikahaus. Crédit photo Haeferl (CC BY-SA 3.0 AT).
Même les carreaux des parties communes participent à cette recherche d’un décor cohérent.
Carreaux et fenêtres dans la cage d’escalier de la Majolikahaus. Crédit photo Haeferl (CC BY-SA 3.0 AT).
Il faut toutefois garder à l’esprit que la Majolikahaus reste un immeuble d’habitation et non un musée. Les magnifiques photographies de ses espaces communs ne signifient pas que l’on peut pousser tranquillement la porte pour organiser sa propre visite architecturale.
La Sécession viennoise, un Art nouveau qui voulait rompre avec le passé
La construction de la Majolikahaus intervient au moment où Vienne connaît une profonde effervescence artistique.
En 1897, Gustav Klimt, Koloman Moser, Josef Hoffmann, Joseph Maria Olbrich et d’autres artistes ont quitté l’association artistique conservatrice du Künstlerhaus pour fonder la Sécession viennoise.
Leur ambition était de s’affranchir des styles historiques et d’ouvrir l’art viennois aux formes contemporaines.
Le bâtiment de la Sécession, conçu par Joseph Maria Olbrich et achevé en 1898, symbolise cette rupture avec sa coupole de feuilles dorées.
Otto Wagner n’était pas simplement un spectateur de ce mouvement. Plusieurs jeunes architectes et artistes de la Sécession sont passés par son atelier ou son enseignement.
La Majolikahaus matérialise parfaitement cette période de transition : la structure régulière de l’immeuble reste rationnelle tandis que sa peau devient un immense support graphique.
Cette influence viennoise a ensuite largement dépassé l’Autriche. Paul Cauchie, par exemple, a intégré dans sa maison bruxelloise des compositions plus géométriques que celles de l’Art nouveau végétal traditionnel.
Où voir la Majolikahaus à Vienne ?
La Majolikahaus se situe au :
40 Linke Wienzeile, 1060 Wien, Autriche
Ses coordonnées GPS sont approximativement : 48.19742, 16.35925. Voici sa position sur Google Maps:
La station de métro la plus proche est Kettenbrückengasse, sur la ligne U4. La façade se trouve juste en face du Naschmarkt, l’un des marchés les plus connus de Vienne.
Il n’y a aucun billet à acheter pour découvrir l’essentiel : la façade s’observe directement depuis l’espace public. Pour apprécier les motifs, mieux vaut toutefois prendre un peu de recul depuis le côté du Naschmarkt, puis revenir au pied du bâtiment pour examiner les carreaux, ferronneries et détails de la corniche.
Le secteur se prête particulièrement bien à une petite promenade architecturale puisque les immeubles voisins d’Otto Wagner et plusieurs bâtiments liés à la Sécession sont accessibles à pied. Pour rester dans les curiosités viennoises, on peut également découvrir l’étonnant portail en fer forgé en trompe-l’œil du Theresianum.
Un jardin de fleurs qui ne fane jamais
Plus de 125 ans après sa construction, la Majolikahaus conserve une étonnante fraîcheur graphique.
Ses fleurs auraient parfaitement pu n’être qu’une coquetterie de la Belle Époque. Elles racontent en réalité une réflexion beaucoup plus profonde sur la ville, ses nouveaux matériaux, l’hygiène, l’entretien des bâtiments et la place du décor dans une architecture moderne.
Otto Wagner a réussi à transformer une contrainte très terre à terre — comment empêcher une façade de devenir grise sous la poussière et la suie ? — en l’un des décors les plus reconnaissables de Vienne.
Et contrairement à la plupart des jardins, celui-ci supporte plutôt bien qu’on le nettoie à grande eau.
Sources pour aller plus loin
- Wien Museum — Hygiene mit Otto Wagner
- Office de tourisme de Vienne — Art nouveau et modernité en architecture
- Wien Museum — Vue historique de la Majolikahaus publiée en 1900
- Wikimedia Commons — 123 médias consacrés à la Majolikahaus






