En octobre 1864, un photographe de Richmond, dans le Missouri, a placé devant son objectif l’un des hommes les plus redoutés de la région. William T. « Bloody Bill » Anderson apparaît assis sur une chaise, coiffé, vêtu et armé d’un revolver comme s’il posait encore vivant. Il était pourtant déjà mort.
Plus étrange encore, il n’existe pas qu’une seule image de cette séance macabre. Plusieurs photographies ont été prises par le Dr Richard B. Kice et au moins deux poses différentes du cadavre sont aujourd’hui largement reproduites. Elles constituent un témoignage particulièrement cru de la violence qui ravageait le Missouri pendant la guerre de Sécession.
William T. « Bloody Bill » Anderson photographié après sa mort à Richmond, dans le Missouri, en octobre 1864. Son corps a été installé sur une chaise pour la prise de vue. Photographie attribuée au Dr Richard B. Kice, domaine public.
Qui était Bloody Bill Anderson ?
William T. Anderson est probablement né vers 1838, peut-être dans le Kentucky. Même sa naissance reste entourée d’incertitudes, ce qui n’est pas inhabituel pour les personnages ayant évolué sur la frontière américaine au milieu du XIXe siècle.
Sa famille s’est ensuite installée au Kansas, dans une région déjà déchirée par les affrontements politiques et armés entre partisans et adversaires de l’esclavage. Avant même le début officiel de la guerre de Sécession en 1861, le Kansas et le Missouri formaient une zone particulièrement violente.
Anderson a d’abord été mêlé à des vols de chevaux et à différents règlements de comptes. En 1862, son père a été tué lors d’une confrontation. William et son frère Jim ont ensuite assassiné un ancien juge qu’ils tenaient pour responsable de sa mort.
La trajectoire du jeune homme basculait définitivement vers la guérilla.
La mort de sa sœur et une guerre sans pitié
En août 1863, plusieurs femmes apparentées à des guérilleros confédérés étaient détenues par les autorités de l’Union dans un bâtiment de Kansas City transformé en prison improvisée.
Le 13 août, l’immeuble s’est effondré. Cinq femmes sont mortes, parmi lesquelles Josephine Anderson, l’une des sœurs de Bloody Bill. Deux autres de ses sœurs ont été blessées.
Anderson était persuadé que l’effondrement avait été provoqué volontairement par les forces de l’Union. Les historiens restent beaucoup plus prudents sur ce point, mais sa conviction a nourri une volonté de vengeance déjà solidement installée.
Peu après, il a combattu avec les hommes de William Clarke Quantrill, les fameux bushwhackers.
Ces guérilleros pro-confédérés opéraient en petites unités mobiles, souvent à cheval. Ils connaissaient parfaitement le terrain, menaient des raids rapides et pouvaient disparaître avant l’arrivée de forces régulières.
Le conflit au Missouri et au Kansas ressemblait alors moins à une succession de grandes batailles qu’à une guerre civile à l’intérieur de la guerre de Sécession, avec embuscades, exécutions, représailles et violences contre les populations civiles.
Le massacre de Centralia
Le nom de Bloody Bill Anderson reste surtout associé aux événements du 27 septembre 1864 à Centralia, dans le Missouri.
Ce jour-là, environ 80 guérilleros sous ses ordres ont arrêté un train de la North Missouri Railroad. À bord se trouvaient notamment des militaires de l’Union voyageant sans armes.
Les hommes d’Anderson les ont fait descendre.
Un sergent nommé Thomas Goodman s’est porté volontaire lorsque les guérilleros ont demandé qu’un militaire sorte du groupe. Contre toute attente, il a été épargné.
Les 22 autres soldats ont été abattus.
La journée ne s’est pas arrêtée là. Des soldats du 39th Missouri Infantry envoyés à la poursuite des guérilleros ont ensuite affronté les hommes d’Anderson près de Centralia et subi des pertes catastrophiques.
La State Historical Society of Missouri considère cet épisode comme l’un des exemples les plus extrêmes de meurtre, de mutilation et de brutalité de toute la guerre de Sécession.
Jesse James a combattu avec Bloody Bill Anderson
Parmi les jeunes hommes passés par les rangs des guérilleros se trouvait un futur personnage mythique de l’Ouest américain : Jesse James.
Jesse et son frère Frank ont tous les deux combattu avec Bloody Bill Anderson. Jesse était alors encore adolescent.
Cette période de sa vie permet de mieux comprendre la carrière qu’il a menée après la guerre. Attaques rapides, armes à feu, déplacements à cheval, réseaux de sympathisants et fuite devant les autorités faisaient déjà partie de son quotidien avant qu’il ne devienne célèbre pour les braquages de banques et de trains.
Une photographie censée représenter Jesse James à seulement 16 ans avec plusieurs compagnons est d’ailleurs régulièrement présentée comme un témoignage de cette époque, même si sa datation traditionnelle pose quelques sérieux problèmes.
Portrait de William T. « Bloody Bill » Anderson dans les années 1860. Missouri History Museum Photograph and Print Collection, domaine public, via Wikimedia Commons.
Bloody Bill Anderson tombe dans une embuscade
Après Centralia, Anderson était devenu une cible prioritaire des forces de l’Union dans le Missouri.
Le 26 octobre 1864, des soldats de la Missouri State Militia ont localisé son groupe près d’Albany, dans le comté de Ray. Les hommes du lieutenant-colonel Samuel P. Cox lui ont tendu une embuscade.
Anderson et ses cavaliers ont chargé.
Le chef guérillero a été atteint et tué. Il n’avait probablement qu’environ 25 ans.
Son corps a ensuite été transporté en chariot jusqu’à Richmond, dans le Missouri. Les autorités voulaient notamment pouvoir identifier et montrer publiquement la dépouille de l’homme qui avait terrorisé une partie de la région.
C’est là qu’entre en scène un personnage beaucoup moins célèbre : le Dr Richard B. Kice.
Le cadavre de Bloody Bill Anderson installé devant l’appareil photo
Kice exerçait à Richmond et pratiquait également la photographie. Il a réalisé plusieurs images du corps d’Anderson après sa mort.
Sur la photographie la plus connue, le guérillero est assis sur une chaise. Il porte encore une chemise typique des guérilleros et un revolver a été placé dans sa main.
Selon les archives photographiques de Wilson’s Creek National Battlefield, un soldat de l’Union maintenait même la tête du mort pendant la séance.
La scène peut presque donner l’impression d’un portrait ordinaire du XIXe siècle lorsqu’on la regarde rapidement.
Ce n’en est évidemment pas un.
Plusieurs photos et plusieurs mises en scène
La comparaison des photographies rend cette séance encore plus troublante. Bloody Bill Anderson n’a pas simplement été installé une fois devant l’objectif : sa position, celle de ses mains et les accessoires disposés autour de son corps changent d’une prise de vue à l’autre.
William T. « Bloody Bill » Anderson lors d’une autre photographie post-mortem réalisée à Richmond, dans le Missouri, en octobre 1864. Son corps est davantage affaissé et un revolver repose transversalement sur son abdomen. Photographie attribuée à Kice, domaine public.
William T. « Bloody Bill » Anderson lors d’une autre prise de vue post-mortem à Richmond, dans le Missouri, en octobre 1864. Sa position change encore et son grand chapeau à plume a été disposé sur ses jambes. Photographie attribuée à Kice, domaine public.
L’archive Community and Conflict Photo Archive, développée avec notamment le Wilson’s Creek National Battlefield et le National Park Service, indique d’ailleurs que Richard B. Kice a pris plusieurs photographies du mort.
La photographie servait ici autant de document que de démonstration publique : Bloody Bill Anderson était réellement mort et les habitants pouvaient désormais le constater.
À une époque où une information ne pouvait évidemment pas faire le tour du pays en quelques secondes, une photographie constituait une preuve plutôt efficace. Pas de réseau social, mais déjà une forme de publication virale à l’ancienne — avec un délai de livraison légèrement supérieur.
Un cadavre exposé puis décapité
La macabre histoire ne s’est pas arrêtée à la séance photo.
Le corps d’Anderson a été exposé publiquement à Richmond. La State Historical Society of Missouri indique qu’il a ensuite été décapité par des membres de la milice.
Les archives de Wilson’s Creek donnent une version encore plus détaillée : sa tête aurait été placée sur un poteau télégraphique et son corps traîné dans les rues avant son inhumation dans une tombe non marquée.
Certains détails des récits concernant le traitement de sa dépouille varient selon les sources, mais la décapitation et l’exposition du corps sont bien attestées.
La guerre menée dans le Missouri n’avait décidément pas beaucoup de place pour la chevalerie romantique parfois accolée rétrospectivement à la guerre de Sécession.
Une photographie post-mortem très différente des portraits funéraires
Au XIXe siècle, photographier les morts n’était pas aussi exceptionnel qu’aujourd’hui. Les familles ont notamment commandé des portraits post-mortem de proches décédés, parfois parce qu’il s’agissait de la seule photographie qu’elles conserveraient d’eux.
Mais les images de Bloody Bill Anderson répondent à une logique différente.
Il ne s’agit pas d’un souvenir familial destiné à conserver l’image paisible d’un disparu. Le cadavre d’un ennemi particulièrement recherché a été exposé, armé et photographié après sa défaite.
La mise en scène se rapproche ainsi davantage d’une preuve de décès et d’un trophée de guerre photographique.
Les deux images sont aujourd’hui devenues des documents historiques précieux, non seulement sur Anderson mais aussi sur la façon dont la photographie commençait à modifier la perception de la guerre et de la mort.
De Bloody Bill Anderson au Far West
Anderson est mort quelques mois avant la fin de la guerre de Sécession, mais plusieurs hommes issus de cette guérilla lui ont survécu.
Jesse et Frank James ont ensuite participé à une série de braquages qui les ont transformés en figures majeures du Far West. La frontière entre guérillero et hors-la-loi pouvait être étonnamment mince dans l’Amérique de l’après-guerre.
La légende de l’Ouest a produit bien d’autres personnages où faits historiques, violence et récits sensationnels se mélangent. C’est notamment le cas de Liver-Eating Johnson, le trappeur à la réputation de cannibale, dont une grande partie de l’histoire reste difficile à séparer du folklore.
Et lorsque les hors-la-loi mouraient, le spectacle ne s’arrêtait pas toujours.
En 1905, près de quarante ans après la mort d’Anderson, des cowboys auraient ainsi exhumé le corps du bandit John Shaw pour lui offrir un dernier verre de whisky et le photographier.
Deux histoires très différentes, mais une même conclusion assez peu rassurante : dans l’Ouest américain, il arrivait qu’un hors-la-loi continue à alimenter sa propre légende même après sa mort.
Sources pour aller plus loin
- State Historical Society of Missouri — William « Bloody Bill » Anderson
- Civil War on the Western Border — Centralia Massacre
- Civil War on the Western Border — la guérilla à la frontière Missouri-Kansas
- Community and Conflict Photo Archive / Wilson’s Creek National Battlefield — photographies de William T. Anderson
- State Historical Society of Missouri — Jesse James
- Wikimedia Commons — portrait de William T. Anderson, Missouri History Museum
- Wikimedia Commons — photographie post-mortem de William T. Anderson
- Vintage Everyday — Bloody Bill Anderson et ses photographies post-mortem



