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Les Kremos : une famille d’acrobates filmée par les Lumière en 1899

Une famille d’acrobates capable de faire voltiger ses enfants au-dessus de ses pieds, d’enchaîner les sauts périlleux et de défier la gravité sans aucun trucage numérique : voici les Kremos, une dynastie d’artistes de cirque dont les exploits ont même été immortalisés par le Cinématographe Lumière en 1899.

D’origine centre-européenne et devenue célèbre comme famille suisse d’acrobates, la troupe s’illustre dès le XIXe siècle dans les jeux icariens, une discipline spectaculaire où un porteur propulse et rattrape un voltigeur avec ses pieds.

Deux générations d’icaristes ont ensuite laissé place à deux générations de jongleurs, avec Béla Kremo et son fils Kris Kremo, qui ont perpétué le nom familial jusque dans les plus grandes salles de spectacle du XXe siècle.

Les Kremos, une famille d’acrobates depuis 1880

La troupe originale a été créée vers 1880 par Josef Kremo (1854-1917), de son vrai nom Kremka, issu d’une famille d’origine tchèque.

Josef avait appris son métier auprès des Schäffer, une famille autrichienne d’acrobates réputée pour ses numéros de jeux icariens.

Il épouse une écuyère austro-hongroise, Franzisca Allinger (1858-1940), avec laquelle il aura treize enfants. Douze d’entre eux participeront finalement aux acrobaties familiales.

La troupe compte notamment Josef et ses deux fils aînés, Sylvester et Karl, mais elle s’agrandit au fil des années à mesure que les enfants apprennent les figures.

Au moins trois d’entre eux, Anton, Franziska et Viktor, parviennent à effectuer un triple saut périlleux avant de retomber sur les pieds de leur père.

Un exploit particulièrement difficile, qui exige une coordination et une confiance absolues entre le porteur et le voltigeur.

Et dans cette famille, apprendre à voler ne semble pas avoir été une simple activité du dimanche.

Que sont les jeux icariens, la spécialité des Kremos ?

Les jeux icariens, ou Risley act en anglais, constituent une forme d’acrobatie dans laquelle un artiste allongé sur le dos lance et rattrape un partenaire à l’aide de ses pieds.

Le porteur peut prendre appui sur un siège spécial incliné, appelé trinka, qui lui permet d’adopter une position stable et de donner une impulsion précise au voltigeur.

Les acrobates réalisent alors des rotations, des équilibres et des sauts périlleux, parfois à une vitesse étonnante.

La famille Kremo n’a pas inventé cette discipline : elle existait déjà au XIXe siècle et son appellation anglaise renvoie notamment à l’acrobate américain Richard Risley Carlisle.

Mais les Kremos en sont devenus l’une des familles les plus réputées, notamment grâce aux triples sauts périlleux exécutés au-dessus du porteur.

Ils pratiquaient également l’antipodisme, une discipline voisine consistant à faire tourner, lancer ou équilibrer des objets avec les pieds.

Une tradition familiale fondée sur un principe assez simple à comprendre, mais autrement plus difficile à réaliser : jongler avec des êtres humains.

Les Kremos filmés en 1899 par la maison Lumière

L’un des témoignages les plus précieux de cette époque est le film visible au début de cet article.

En 1899, à Paris, la maison Lumière fait filmer plusieurs numéros de la troupe Kremo.

Le catalogue officiel du Cinématographe Lumière répertorie notamment deux vues :

  • Les Krémos : Sauts périlleux, film n° 1040.
  • Les Krémos : Pyramide, film n° 1044.

Ces films courts montrent les artistes dans des numéros qui semblent encore impressionnants aujourd’hui, plus de 125 ans après leur réalisation.

Pas de ralentis sophistiqués, de câbles effacés à l’ordinateur ou d’effets spéciaux : seulement des années d’entraînement et des artistes qui maîtrisent leur équilibre au millimètre près.

Il faut toutefois parler de films réalisés pour la maison Lumière, plutôt que d’affirmer que Louis ou Auguste Lumière tenaient personnellement la caméra.

Ces images appartiennent aux nombreux témoignages de la vie et des spectacles de la fin du XIXe siècle conservés grâce aux pionniers du cinéma.

À la même époque, les opérateurs Lumière filmaient aussi des scènes beaucoup plus quotidiennes, comme cette bataille de boules de neige à Lyon, tournée en 1896 et colorisée bien plus tard.

Deux scènes très différentes, mais un même plaisir : regarder des personnes d’un autre siècle bouger presque comme si elles se trouvaient devant nous.

De Josef à Karl et Sylvester Kremo : une véritable dynastie du cirque

Les deux fils aînés de Josef, Sylvester Kremo (1881-1962) et Karl Kremo (1882-1958), finissent par créer leurs propres troupes et perpétuent la tradition familiale.

Sylvester travaille notamment avec ses filles Sylvia et Selna.

La branche de Karl, la plus célèbre des deux, réunit plusieurs membres de la famille, dont son frère Mark, son épouse Margrit et leurs enfants Bellona, Béla, Bianca et Bert, ainsi que d’autres partenaires.

Les deux troupes se produisent dans de grands cirques et théâtres de variétés européens jusque dans les années 1930.

À une époque où les numéros de cirque se transmettent souvent de parents à enfants, les Kremos illustrent parfaitement ce que peut devenir une spécialité entretenue sur plusieurs générations.

Quelques décennies après leurs films de 1899, d’autres acrobates continuent de chercher des lieux toujours plus spectaculaires pour présenter leurs exploits, comme les Three Jacksons photographiés sur le toit de l’Empire State Building en 1934.

Béla et Kris Kremo, des acrobaties à la jonglerie

La dynastie ne disparaît pas avec la fin des grandes troupes familiales.

Béla Kremo (1911-1978), fils de Karl, commence sa carrière dans les numéros d’acrobatie avant de devenir un jongleur de renommée internationale.

Sa spécialité est notamment la manipulation de chapeaux, de balles et de boîtes à cigares.

L’un de ses tours les plus caractéristiques consiste à lancer un haut-de-forme, à le faire rebondir sur son front, puis à le relancer ou à le récupérer avec une précision étonnante.

Une technique spectaculaire, mais qui exige probablement un peu moins de confiance aveugle de la part de ses enfants que les triples sauts périlleux de son grand-père.

Son fils Kris Kremo, né en 1951, reprend à son tour le flambeau et devient un célèbre jongleur, notamment connu pour son élégance et sa virtuosité dans les numéros de manipulation de chapeaux.

Après des débuts aux côtés de son père, il poursuit une carrière internationale dans les cirques, les cabarets et les grandes salles de spectacle.

Kris Kremo, jongleur suisse et descendant de la célèbre famille d'acrobates Kremo
Kris Kremo, jongleur suisse et héritier de la dynastie d’acrobates Kremo, photographié en 2010. Crédit photo Usien (CC BY-SA 3.0).

Quatre générations après les premiers numéros de Josef, le nom Kremo reste ainsi associé à l’adresse, à la précision et au sens du spectacle.

Une famille d’acrobates entrée dans l’histoire du cinéma

L’histoire des Kremos raconte deux aventures étroitement liées : celle d’une famille qui a transmis ses techniques de cirque pendant plus d’un siècle et celle des premiers opérateurs de cinéma qui ont fixé ses numéros sur pellicule.

Sans les films de 1899, il serait aujourd’hui bien plus difficile d’imaginer à quoi ressemblaient réellement ces acrobaties.

Ces quelques secondes constituent donc un document historique particulièrement précieux : elles permettent de voir des artistes de la Belle Époque réaliser devant la caméra des figures que beaucoup de spectateurs du XXIe siècle auraient encore du mal à croire possibles.

Les frères Lumière ont également laissé une autre invention importante dans l’histoire des images : le procédé Autochrome, dont on peut admirer les couleurs dans ces photographies de Tatiana à la plage réalisées en 1907 par Ernest Louis Lessieux.

Sources pour aller plus loin

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