Les disquettes, les VHS et les cassettes ont longtemps servi à stocker des souvenirs, des films, des fichiers, des musiques, des brouillons, et parfois quelques secrets très mal rangés. Aujourd’hui, ces objets appartiennent à une archéologie domestique récente : trop vieux pour être pratiques, trop familiers pour être vraiment oubliés.
L’artiste britannique Nick Gentry en a fait la matière première de ses portraits. Il peint sur des supports technologiques obsolètes — disquettes, cassettes VHS, négatifs photographiques, radiographies ou autres fragments de mémoire matérielle — pour créer des visages qui semblent émerger de vieux morceaux de données.
Le résultat est à la fois nostalgique, graphique et un peu vertigineux : des portraits contemporains construits sur des objets qui ont eux-mêmes contenu des identités, des archives et des bouts de vie. En somme, quand le vieux tiroir informatique se prend pour un musée.
À retenir
Nick Gentry est un artiste britannique connu pour ses portraits réalisés sur des supports obsolètes comme les disquettes, les VHS, les négatifs et les radiographies.
Ses œuvres interrogent la mémoire, l’identité, les données personnelles, l’obsolescence technologique et la vitesse à laquelle nos outils deviennent des déchets.
Les disquettes ne servent pas seulement de décor : leurs étiquettes, leurs volets métalliques, leurs trous et leur structure participent directement à la composition des visages.
Des portraits peints sur des supports oubliés
Nick Gentry ne se contente pas de peindre un visage sur une toile classique. Il assemble d’abord des supports anciens pour former une surface : disquettes 3,5 pouces, cassettes vidéo, négatifs, radiographies ou autres objets liés à l’enregistrement de l’image et de l’information.
Ces matériaux portent déjà une mémoire. Une disquette a pu contenir un texte, une photo, un logiciel, un jeu, une comptabilité douteuse ou une lettre que personne ne relira jamais. Une VHS a pu conserver un film familial, un enregistrement télévisé ou une émission copiée au bon vieux temps du magnétoscope. Gentry transforme ces objets en peau d’image, en support de portrait, en archive visible.
Le lien avec le recyclage artistique est évident, mais son travail ne se limite pas à la récupération. Dans le même esprit que Jane Perkins transforme les petits objets en images dans ses peintures célèbres recréées avec des objets trouvés, Nick Gentry utilise la matière récupérée pour raconter autre chose : la manière dont nos souvenirs changent de support, puis disparaissent avec lui.
La disquette comme mémoire du visage
Les portraits les plus connus de Nick Gentry utilisent souvent des disquettes comme modules. Leur forme carrée impose une grille, presque comme un écran composé de pixels. Les étiquettes, les trous, les coins colorés et les volets métalliques deviennent des éléments plastiques à part entière.
Dans certaines œuvres, le cercle métallique d’une disquette peut servir d’œil, de point lumineux ou de repère dans le visage. Le support n’est donc pas caché sous la peinture : il reste visible. C’est même une partie du sujet.
Cette méthode donne aux portraits une présence étrange. De loin, on voit un visage. De près, on retrouve les vieux supports informatiques, leurs marques, leurs étiquettes manuscrites et leurs traces d’usage. Le tableau fonctionne alors sur deux niveaux : portrait humain et portrait d’une époque où 1,44 Mo pouvait sembler une promesse de modernité. Oui, l’histoire numérique est parfois cruelle.
VHS, données et obsolescence
Les VHS ajoutent une autre couche au travail de Gentry. Contrairement aux disquettes, elles évoquent davantage la vidéo, la culture populaire, les films enregistrés, les souvenirs familiaux et le temps linéaire de la bande magnétique.
Ce rapport aux anciens supports audio et vidéo trouve d’ailleurs un écho dans d’autres détournements artistiques, comme ces sculptures réalisées à base de CD, vinyles et cassettes vidéo, où les objets du salon deviennent matière plastique.
Ces supports sont aujourd’hui dépassés, mais ils ont longtemps servi à conserver des fragments de vie. En les utilisant, Nick Gentry interroge notre rapport à la mémoire matérielle. Que devient un souvenir quand l’objet qui le contient n’est plus lisible ? Que reste-t-il d’une archive quand le lecteur a disparu du salon depuis vingt ans ?
La même mélancolie technologique apparaît dans le recyclage de K7 audio par Benoit Jammes, où la cassette devient un petit personnage, un objet graphique et un souvenir analogique remis en scène.
C’est là que les portraits de Gentry deviennent plus profonds qu’un simple “art avec des vieilles disquettes”. Ils parlent aussi de la fragilité de nos données. Les technologies que l’on croit modernes finissent elles aussi par devenir des objets morts. La clé USB d’aujourd’hui est peut-être la disquette mélancolique de demain, ce qui donne envie de sauvegarder ses fichiers avant de philosopher.
Un art du recyclage, mais aussi de l’identité
Le travail de Nick Gentry est souvent associé à l’upcycling et au recyclage de supports anciens. C’est juste, mais incomplet. Ses œuvres questionnent surtout l’identité à l’ère numérique : ce que l’on stocke, ce que l’on efface, ce que l’on abandonne, ce que les objets gardent malgré nous.
Les portraits ne montrent pas forcément des personnes identifiables. Ils ressemblent parfois à des visages anonymes, hybrides, composés de fragments. Cette ambiguïté fonctionne bien avec les supports utilisés : une disquette ou une VHS peut avoir appartenu à n’importe qui, mais elle a forcément contenu quelque chose.
Dans une autre approche du support obsolète, Sean Avery transforme les vieux CD en sculptures d’animaux, en utilisant leurs reflets et leurs éclats comme matière visuelle. Chez Gentry, le support n’est pas seulement décoratif : il reste lié à l’idée de données, d’identité et de mémoire.
Des objets technologiques devenus matière artistique
Les œuvres de Nick Gentry rappellent que les objets numériques ne sont pas immatériels. Avant le cloud, les fichiers avaient une forme, un poids, une boîte, une étiquette, une bande magnétique ou un petit volet métallique. On pouvait les perdre dans un tiroir, les casser, les oublier, les prêter, les effacer, ou les retrouver vingt ans plus tard sans aucun lecteur capable de les ouvrir.
Cette matérialité donne une force particulière à ses portraits. Ils ne parlent pas seulement d’ordinateurs anciens ou de nostalgie rétro. Ils montrent que nos identités numériques reposent sur des supports très fragiles, vite remplacés, vite rendus illisibles. La technologie promet souvent la mémoire parfaite ; l’histoire répond régulièrement par un adaptateur introuvable (je parle en connaissance de cause avec une tonne de vieux supports sans connectique!).
En transformant ces supports en visages, Gentry leur donne une seconde vie sans gommer leur passé. Les disquettes restent des disquettes, les VHS restent des VHS, mais elles deviennent aussi regard, peau, ombre, lumière et silhouette.
Une galerie de portraits en disquettes et VHS
Voici une sélection de portraits en disquettes et VHS de Nick Gentry, où les supports obsolètes deviennent la base même de l’image.
Toutes les photos: crédits Nick Gentry.
Quand la technologie devient archive
Les œuvres de Nick Gentry rappellent que la technologie vieillit vite. Très vite. Une disquette, une cassette VHS ou un négatif photographique ont pu représenter la modernité à leur époque. Puis ils ont glissé vers l’obsolescence, avant de devenir presque décoratifs.
En les transformant en portraits, Gentry leur donne une deuxième vie, mais sans effacer leur passé. Les supports restent reconnaissables, avec leurs limites, leurs traces et leur esthétique datée. C’est précisément ce qui rend ses œuvres intéressantes : elles ne maquillent pas l’obsolescence, elles l’utilisent comme matériau.
Dans un monde où les données semblent de plus en plus immatérielles, ses portraits rappellent que la mémoire a longtemps eu une forme concrète. Et parfois même une petite languette en plastique qu’il ne fallait surtout pas casser.
Sources pour aller plus loin
• Nick Gentry — site officiel de l’artiste contemporain britannique
• Nick Gentry — Floppy Disk Artworks, portraits réalisés avec des disquettes données par le public
• Colossal — Nick Gentry, Skin Deep, portraits sur technologies obsolètes et identité numérique
• Creative Boom — portraits de Nick Gentry sur VHS, disquettes et supports rétro
• Wired — Artist Conjures Paintings Out of Floppy Disks, méthode et usage des disquettes dans les portraits
• INDIGITS — Nick Gentry, artiste britannique diplômé de Central Saint Martins et travail sur les supports obsolètes










