Au sommet des collines boisées de Sintra, le palais de Pena semble avoir été assemblé avec les pièces de plusieurs châteaux imaginaires : façades jaunes et rouges, coupoles, créneaux, azulejos, arcs mauresques et tours médiévales se répondent dans un décor volontairement exubérant. C’est l’un des exemples les plus spectaculaires de l’architecture romantique du XIXe siècle au Portugal.
Derrière ses couleurs presque irréelles se cache pourtant une histoire beaucoup plus ancienne. Le palais a été construit autour d’un monastère du XVIe siècle acquis en 1838 par Ferdinand II de Portugal, surnommé le « Roi-Artiste ». Celui-ci a transformé le sommet de Pena en une résidence royale où architecture, paysage et imagination romantique forment un ensemble aujourd’hui intégré au Paysage culturel de Sintra, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Vue générale du palais national de Pena et de ses façades multicolores à Sintra. Crédit photo CEphoto, Uwe Aranas (CC BY-SA 3.0).
À retenir
- Le palais de Pena domine Sintra, à une trentaine de kilomètres de Lisbonne.
- Un monastère royal consacré à Notre-Dame de Pena a été construit sur le site à partir de 1503.
- Ferdinand II a acheté le monastère et les terrains environnants en 1838 avant de les transformer en résidence royale.
- Le palais mélange volontairement références manuéline, mauresque, médiévale et néogothique dans l’esprit du romantisme du XIXe siècle.
- Le parc de Pena couvre aujourd’hui 85 hectares et constitue un important arboretum planté d’espèces venues de plusieurs continents.
- La créature souvent prise pour une gargouille au-dessus d’une entrée est en réalité le Triton, un monstre mythologique mi-homme mi-poisson.
- Le palais fait partie du Paysage culturel de Sintra, inscrit par l’UNESCO en 1995.
Le palais de Pena, un château multicolore au-dessus de Sintra
Le Palácio Nacional da Pena occupe l’un des sommets de la Serra de Sintra. Avec ses grandes masses jaunes, ses façades rouges, sa tour d’horloge et ses coupoles, il ressemble davantage à une accumulation de décors qu’à un palais royal classique.
Cette impression n’est pas accidentelle. Ferdinand II voulait créer un paysage romantique complet dans lequel le bâtiment, les ruines anciennes, la forêt et les points de vue participeraient au même spectacle. Tours de guet, chemins de ronde, tunnel, pont-levis et créneaux évoquent ainsi un Moyen Âge réinventé plutôt qu’une forteresse réellement médiévale.
Le résultat explique pourquoi le monument est aussi souvent recherché comme le « château de Pena » ou le « château multicolore du Portugal », même si son appellation officielle reste bien palais national de Pena.
Sintra possède d’ailleurs plusieurs architectures où l’imagination prend largement le dessus sur la sobriété. Quelques kilomètres plus loin, la Quinta da Regaleira cache notamment un spectaculaire puits initiatique et un réseau de passages souterrains.
Vue du palais de Pena à Sintra. Crédit photo benmacaskill (CC BY 2.0).
D’un monastère du XVIe siècle au rêve de Ferdinand II
L’histoire de Pena ne commence pas avec les façades jaunes et rouges. Des récits religieux situent déjà une chapelle consacrée à Notre-Dame sur cette hauteur au Moyen Âge.
En 1503, le roi Manuel Ier a fait construire le monastère royal de Notre-Dame de Pena, confié ensuite à l’ordre de Saint-Jérôme. Des parties de cet établissement existent toujours au sein du palais actuel, notamment l’ancienne église, le cloître et plusieurs espaces du rez-de-chaussée.
Le grand tremblement de terre de Lisbonne de 1755 a sérieusement endommagé le monastère sans le raser totalement. Les religieux sont restés sur place jusqu’à la suppression des ordres religieux au Portugal en 1834. Le domaine a alors été abandonné.
Quatre ans plus tard, en 1838, Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha, époux de la reine Maria II et futur Ferdinand II de Portugal, a acheté avec sa fortune personnelle l’ancien monastère et les terrains boisés qui l’entouraient.
Son premier projet consistait essentiellement à restaurer les bâtiments pour en faire une résidence d’été. L’idée a rapidement pris de l’ampleur : Ferdinand voulait désormais créer un véritable palais romantique autour des vestiges du couvent.
Il a confié la direction architecturale au baron Wilhelm Ludwig von Eschwege, ingénieur des mines allemand qui connaissait bien le Portugal. Ferdinand et Maria II ont cependant suivi personnellement le chantier et sont intervenus sur de nombreux choix architecturaux et décoratifs.
La porte monumentale du palais de Pena, décorée d’un puissant bossage en pointes de diamant. Crédit photo Kent Wang (CC BY-SA 2.0).
Quand le romantisme mélange les styles sans demander la permission
Le palais de Pena est parfois décrit comme mauresque, gothique, manuélin ou Renaissance. Toutes ces étiquettes contiennent une part de vérité, mais aucune ne suffit à définir le bâtiment.
Pena appartient avant tout au revivalisme romantique du XIXe siècle. À cette époque, architectes et commanditaires puisent librement dans les styles du passé afin de fabriquer des architectures évocatrices plutôt que de reproduire fidèlement une époque précise.
Les motifs manuélins rappellent ainsi l’âge des grandes découvertes portugaises, tandis que les arcs et décors d’inspiration islamique évoquent l’architecture mauresque. Créneaux, tours et pont-levis complètent un imaginaire médiéval parfaitement assumé.
Le palais incorpore pourtant de véritables morceaux du monastère du XVIe siècle. Cette superposition explique une partie de son étrange cohérence : derrière ce qui ressemble parfois à un immense décor de théâtre se trouve un véritable bâtiment ancien.
Cette approche est très différente de celle d’un monument médiéval comme l’Alcázar de Ségovie, dont l’histoire architecturale s’étend sur plusieurs siècles.
Elle précède également le célèbre château de Neuschwanstein en Bavière. La première pierre de ce dernier n’a été posée qu’en 1869 : contrairement à ce qu’affirmaient parfois d’anciennes descriptions de Pena, Neuschwanstein n’a donc pas pu servir de modèle au palais portugais.
Cour intérieure du palais de Pena avec son sol en damier, ses façades couvertes d’azulejos et les grandes cheminées coniques visibles à l’arrière-plan. Crédit photo Michael Gaylard (CC BY 4.0).
Le Triton de Pena, l’étrange créature qui garde le palais
Parmi toutes les extravagances de Pena, l’une mérite que l’on s’approche un peu : la créature installée au-dessus de l’entrée du Palais Nouveau.
Ce personnage n’est pas une simple gargouille. Il s’agit du Triton, monstre mythologique mi-homme mi-poisson autour duquel Ferdinand II a organisé une étonnante représentation du passage entre deux mondes.
Dans la partie basse, une arche néogothique est entourée de formes évoquant le monde marin : coraux, coquillages et éléments aquatiques. Le Triton est assis au-dessus de cette composition.
De sa tête semble ensuite jaillir un arbre tandis que des végétaux entourent la fenêtre supérieure. Le décor passe donc progressivement de la mer à la terre, comme si la façade elle-même mettait en scène la naissance du monde terrestre.
Parques de Sintra rapproche également le monstre du Triton décrit dans Les Lusiades de Luís de Camões. Avec sa barbe végétale, son visage grimaçant et son corps coincé dans la pierre, le gardien de Pena est nettement moins souriant que le reste du palais.
Le Triton sculpté au-dessus de l’entrée du Palais Nouveau de Pena, entre symboles marins et végétaux. Crédit photo Ingo Mehling (CC BY-SA 4.0).
Azulejos, tours et couleurs : les détails les plus étonnants du palais
Une partie de l’intérêt de Pena apparaît lorsqu’on cesse de regarder uniquement sa silhouette. Les murs alternent surfaces peintes, pierre sculptée et azulejos aux motifs géométriques, tandis que portes, fenêtres et tourelles changent presque constamment de vocabulaire architectural.
Le palais comprend deux ensembles principaux. L’ancien monastère, parfois appelé Palais Vieux, a surtout accueilli les appartements privés. Le Palais Nouveau, ajouté au XIXe siècle, regroupait notamment les grandes salles d’apparat et les appartements royaux.
Le cloître, la chapelle et plusieurs salles rappellent encore directement les origines monastiques du site. Ailleurs, les décors intérieurs mêlent plafonds peints, stucs, mobilier, textiles et trompe-l’œil.
Même les terrasses participent au spectacle : elles ouvrent des perspectives sur la Serra de Sintra, le château des Maures et, lorsque les conditions sont suffisamment dégagées, vers les plaines qui s’étendent en direction de l’Atlantique.
Le palais de Pena à Sintra. Crédit photo Kent Wang (CC BY-SA 2.0).
Le parc de Pena, un jardin romantique de 85 hectares
On peut lire parfois que le parc s’étale sur une superficie de 200 hectares. Le domaine accessible aujourd’hui autour du palais couvre en réalité 85 hectares.
Ferdinand II ne voulait pas seulement construire un palais : il souhaitait créer autour de lui un paysage romantique complet. Des chemins sinueux ont été aménagés entre les rochers et la végétation afin de conduire progressivement vers des points de vue ou de petites constructions.
Le roi a également fait venir des végétaux originaires de plusieurs continents. Parques de Sintra présente aujourd’hui le parc comme le plus important arboretum du Portugal. Les camélias asiatiques introduits dès les années 1840 figurent parmi ses collections emblématiques.
Au fil des sentiers se découvrent notamment la vallée des Lacs, la Fougeraie de la Reine, le Temple des Colonnes, la Grotte du Moine ou encore la Haute Croix.
Ferdinand II et sa seconde épouse, la cantatrice Elise Hensler devenue comtesse d’Edla, ont également fait construire dans le parc un chalet d’inspiration alpine. Le résultat ressemble moins aux jardins géométriques d’un palais classique qu’à un immense décor naturel dans lequel le visiteur doit se perdre un peu pour comprendre le projet.
Le palais de Pena dans le paysage boisé de la Serra de Sintra. Crédit photo Arseniop (CC BY-SA 4.0).
De la famille royale à la République portugaise
Maria II est morte en 1853, alors que l’aménagement de Pena se poursuivait. Ferdinand II a ensuite continué à utiliser le domaine et y a vécu avec Elise Hensler, qu’il a épousée en secondes noces et qui a reçu le titre de comtesse d’Edla.
Après la mort de Ferdinand en 1885, la propriété de Pena a suscité des discussions avec ses héritiers. La chronologie du patrimoine architectural portugais indique que l’État a acquis le palais en 1889, permettant son retour durable dans le patrimoine de la Couronne.
Le palais est ensuite devenu une résidence régulière de Carlos Ier et de la reine Amélie. Leur fils Manuel II y a lui aussi séjourné lorsqu’il est devenu le dernier roi du Portugal.
Le 5 octobre 1910, la reine Amélie se trouvait justement à Pena lorsqu’elle a appris la proclamation de la République. Elle a quitté le palais pour rejoindre Mafra, puis la famille royale a embarqué à Ericeira en direction de Gibraltar.
Cette même année, le palais a été classé monument national.
Le palais de Pena et le paysage culturel de Sintra
Le palais n’est pas inscrit isolément sur la Liste du patrimoine mondial. Depuis 1995, il appartient au bien UNESCO intitulé « Paysage culturel de Sintra », qui couvre un ensemble beaucoup plus vaste de montagnes, parcs, villas, palais et jardins.
L’UNESCO considère Sintra comme un exemple majeur de paysage romantique européen, où des constructions ont été volontairement associées à une végétation soigneusement mise en scène.
Pena en constitue l’un des éléments les plus importants, aux côtés d’autres domaines et monuments de Sintra. La Quinta da Regaleira, plus récente, prolonge d’une certaine manière cette tradition locale de jardins mystérieux et d’architectures théâtrales.
Pour les amateurs de silhouettes perchées, dans un registre nettement plus médiéval, le château de Bled domine lui aussi son paysage depuis un éperon rocheux.
Visiter le palais de Pena
Le palais se trouve au-dessus de Sintra, à environ 30 km au nord-ouest de Lisbonne.
Les coordonnées de l’entrée principale du parc sont approximativement : 38.7879, -9.3876. Voici la position sur Google Maps:
Depuis Lisbonne, le site officiel recommande le train jusqu’à Sintra, puis notamment l’autobus 434 depuis la gare ou les parkings périphériques. Les véhicules privés ne sont pas autorisés sur les voies qui conduisent directement au monument.
Au moment de cette mise à jour, le parc est annoncé ouvert de 9 h à 19 h et le palais de 9 h 30 à 18 h 30. Le site officiel affiche notamment 20 € pour la « visite essentielle », 45 € pour la « visite complète » adulte et 12 € pour le parc seul. Ces tarifs et horaires pouvant évoluer, mieux vaut les contrôler avant le déplacement.
L’achat anticipé en ligne implique la réservation d’une date de visite. Pena étant l’un des monuments les plus fréquentés de Sintra, réserver à l’avance évite surtout de découvrir sur place que des milliers d’autres personnes ont eu exactement la même idée.
Vidéo du palais de Pena
Cette vidéo aérienne montre particulièrement bien la position du palais au-dessus de la Serra de Sintra et l’importance de la forêt qui l’entoure :
Sources pour aller plus loin
- Parques de Sintra — histoire officielle du Parc et du Palais national de Pena
- Parques de Sintra — la Terrasse du Triton et sa symbolique
- Parques de Sintra — parc de Pena, superficie et arboretum
- Parques de Sintra — horaires et tarifs officiels
- Parques de Sintra — accès au palais et transports
- UNESCO — Paysage culturel de Sintra
- SIPA / Patrimoine architectural portugais — chronologie du palais de Pena
- Administration bavaroise des châteaux — chronologie de la construction de Neuschwanstein








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