Aller au contenu

Une observation très rare d’un dragon de mer rubis [vidéo]

Une équipe de chercheurs a réussi à filmer un animal alors presque inconnu autrement que par quelques spécimens conservés dans des collections : le dragon de mer rubis, Phyllopteryx dewysea. Ces images enregistrées au large de l’Australie-Occidentale ont constitué les premières observations documentées de cette espèce vivante dans son habitat naturel.

Ce proche parent des hippocampes n’a été décrit scientifiquement qu’en 2015. Sa couleur rouge, son absence d’appendices décoratifs et sa queue capable de s’enrouler le distinguent nettement des deux autres espèces de dragons de mer connues. Sa vie à plus de 50 mètres de profondeur explique probablement en partie pourquoi il est passé si longtemps sous les radars.

Dragon de mer rubis Phyllopteryx dewysea observé dans son habitat naturel
Premières observations de dragons de mer rubis (Phyllopteryx dewysea) vivants dans l’archipel de Recherche, en Australie-Occidentale. Les images montrent notamment l’absence d’appendices dermiques et la queue capable de s’enrouler. Illustration issue de l’étude de Greg W. Rouse, Josefin Stiller et Nerida G. Wilson publiée dans Marine Biodiversity Records (CC BY 4.0).

À retenir

  • Le dragon de mer rubis, Phyllopteryx dewysea, a été décrit comme nouvelle espèce en 2015.
  • Les premières observations d’individus vivants dans leur habitat ont été réalisées en 2016, à environ 54 mètres de profondeur.
  • Contrairement aux dragons de mer feuillus et communs, il ne possède pas d’appendices dermiques servant au camouflage.
  • Sa queue peut s’enrouler et semble être préhensile, une particularité inattendue chez un dragon de mer.
  • Sa couleur rouge pourrait contribuer à son camouflage dans les faibles conditions lumineuses des eaux profondes.

Le dragon de mer rubis, une espèce découverte en 2015

Le dragon de mer rubis appartient à la famille des Syngnathidae, qui comprend également les hippocampes et les poissons-aiguilles.

Sa découverte est assez inhabituelle : les scientifiques n’ont pas commencé par rencontrer un animal vivant au fond de l’océan. L’espèce a d’abord été identifiée grâce à l’étude de spécimens conservés dans des collections de musées et initialement attribués à d’autres dragons de mer.

Certains dormaient dans les collections depuis très longtemps : le plus ancien spécimen connu avait été collecté en 1919.

Des analyses morphologiques et génétiques ont finalement permis à Josefin Stiller, Nerida Wilson et Greg Rouse de montrer qu’il s’agissait d’une espèce distincte. Elle a reçu en 2015 le nom scientifique Phyllopteryx dewysea.

Le dragon de mer rubis est ainsi devenu la troisième espèce de dragon de mer reconnue, aux côtés du dragon de mer commun (Phyllopteryx taeniolatus) et du dragon de mer feuillu (Phycodurus eques).

Les premières images d’un dragon de mer rubis vivant

Après la description de l’espèce, les chercheurs voulaient évidemment savoir à quoi ressemblait réellement cet animal vivant et comment il se comportait.

Ils ont concentré leurs recherches dans l’archipel de Recherche, au large d’Esperance, en Australie-Occidentale, près de la zone où le spécimen de référence avait été capturé.

La profondeur constituait toutefois un sérieux obstacle. Les sites intéressants se trouvaient à plus de 50 mètres, trop profondément pour mener facilement de longues observations en plongée classique.

Le 7 avril 2016, l’équipe a donc utilisé un petit véhicule sous-marin télécommandé équipé d’une caméra.

Lors de la deuxième plongée, à environ 54 mètres de profondeur, un premier dragon de mer rubis est apparu près d’une grande éponge.

Les chercheurs l’ont suivi pendant environ huit minutes avant de rencontrer un second individu. Les deux animaux sont restés à proximité l’un de l’autre pendant environ une minute, puis le second a été suivi pendant une vingtaine de minutes supplémentaires.

Au total, les scientifiques ont ainsi observé les deux poissons pendant près de 30 minutes. Trois autres plongées réalisées le même jour, représentant environ 100 minutes supplémentaires d’observation, n’ont révélé aucun autre individu.

Autant dire que la rencontre n’avait rien d’une formalité.

Un dragon de mer très différent de ses cousins

Les images ont immédiatement permis de résoudre une énigme.

Les spécimens conservés dans les musées ne présentaient pas les appendices caractéristiques des autres dragons de mer. Les chercheurs pouvaient encore se demander si ces structures fragiles avaient simplement disparu après la mort des poissons ou au cours de leur conservation.

Les individus filmés ont confirmé que ce n’était pas le cas : le dragon de mer rubis est naturellement dépourvu de ces appendices dermiques.

Chez les dragons de mer feuillus et communs, ces extensions du corps participent au camouflage parmi les algues et les herbiers. Mais Phyllopteryx dewysea vit dans un habitat très différent, fait notamment de sable, de substrat rocheux, d’éponges, de gorgones et d’autres organismes fixés.

Les observations ont révélé une autre particularité : sa queue se recourbe fortement.

Les chercheurs ne l’ont pas vu agripper directement une éponge ou un rocher, mais les poissons faisaient régulièrement passer leur queue contre des objets. L’étude considère donc cette queue comme apparemment préhensile.

Cette caractéristique est remarquable puisque les deux autres dragons de mer ne disposent pas d’une queue leur permettant de s’accrocher comme celle des hippocampes.

Le lien de parenté n’est d’ailleurs pas qu’une ressemblance de famille : dragons de mer et hippocampes appartiennent aux Syngnathidae. La reproduction des hippocampes présente elle aussi quelques particularités étonnantes, comme le montre la parade nuptiale de l’hippocampe, au terme de laquelle c’est le mâle qui reçoit les œufs.

Pourquoi sa couleur rouge pourrait-elle le camoufler ?

Le nom « dragon de mer rubis » vient évidemment de sa coloration rouge soutenue.

À première vue, porter une telle couleur semble être une curieuse stratégie pour passer inaperçu. Mais à plus de 50 mètres sous la surface, les conditions lumineuses ne sont plus celles d’une plage en plein soleil.

Les longueurs d’onde rouges sont rapidement absorbées par l’eau. Plus la profondeur augmente, moins un objet rouge apparaît rouge et contrasté.

Les auteurs de l’étude estiment donc que cette coloration sombre pourrait constituer une forme de camouflage adaptée à son environnement profond et faiblement éclairé.

Elle pourrait remplacer en partie la stratégie des appendices imitant la végétation utilisée par les dragons de mer vivant dans des eaux moins profondes.

Une espèce qui vit à plus de 50 mètres de profondeur

Les dragons de mer rubis observés en 2016 évoluaient à environ 54 mètres sous la surface, avec une température de l’eau proche de 18 °C.

Cette profondeur les distingue nettement de leurs cousins.

Les dragons de mer feuillus fréquentent généralement des eaux beaucoup moins profondes, souvent entre quelques mètres et environ 25 mètres, au milieu des algues, herbiers, récifs rocheux et fonds sableux. Les dragons de mer communs occupent eux aussi principalement ce type d’habitat côtier.

Phyllopteryx dewysea semble donc avoir adopté une niche plus profonde.

Pendant les quelque 30 minutes d’observation, les scientifiques ont également enregistré dix attaques alimentaires. Elles se sont produites principalement près du fond, même si les poissons se sont parfois légèrement élevés pour capturer une proie.

Comme les autres syngnathidés, le dragon de mer rubis utilise son long museau tubulaire pour aspirer de petites proies.

Les observations restent cependant trop rares pour prétendre connaître en détail son régime alimentaire et l’ensemble de son comportement.

Le dragon de mer rubis reste extrêmement rarement observé

Depuis ces premières images, le dragon de mer rubis n’est pas soudain devenu une vedette habituelle des plongées australiennes.

Sa profondeur de prédilection et la rareté des observations rendent toujours l’espèce particulièrement difficile à étudier.

En mars 2022, une habitante de Denmark, en Australie-Occidentale, a par exemple découvert sur une plage un dragon de mer rubis intact échoué sur le sable. Le spécimen a été remis au Western Australian Museum afin d’être conservé pour la recherche.

Cette découverte illustre assez bien la situation : plusieurs années après les premières images sous-marines, un spécimen retrouvé sur une plage reste encore suffisamment exceptionnel pour rejoindre les collections scientifiques du musée.

La distribution exacte de l’espèce reste elle aussi mal connue. Les observations et spécimens disponibles indiquent une présence le long de la côte tempérée de l’Australie-Occidentale, mais les données demeurent beaucoup moins nombreuses que pour les autres dragons de mer.

Avec son allure étrange et son nom presque mythologique, il ne faut pas non plus le confondre avec Glaucus atlanticus, le spectaculaire dragon bleu des océans : celui-ci n’est pas un poisson mais un petit nudibranche qui flotte à la surface de l’eau.

Une observation très courte, mais décisive

Trente minutes peuvent sembler dérisoires pour étudier une espèce animale.

Dans le cas du dragon de mer rubis, elles ont pourtant permis de confirmer plusieurs caractéristiques que les spécimens de musée ne permettaient pas d’établir avec certitude : l’absence réelle d’appendices dermiques, la queue capable de s’enrouler, son habitat profond et une partie de son comportement alimentaire.

Les premières images d’un Phyllopteryx dewysea vivant ont ainsi montré qu’il ne s’agissait pas seulement d’un dragon de mer rouge, mais d’une espèce adaptée à un milieu sensiblement différent de celui de ses cousins.

Et pour un poisson officiellement entré dans les livres de zoologie seulement en 2015, le mystère reste encore loin d’être entièrement dissipé.

Sources pour aller plus loin

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *