Une feuille parfaitement immobile commence soudain à marcher. Une brindille déplie six pattes et disparaît quelques secondes plus tard au milieu des branches. Chez les phasmes, le camouflage ne consiste pas simplement à adopter la bonne couleur : le corps entier peut reproduire la forme, les reliefs et parfois même les mouvements d’un morceau de végétation.
Un phasme-feuille géant Pulchriphyllium giganteum, dont la silhouette reproduit jusque dans ses contours l’apparence d’une feuille. Crédit photo Bernard DUPONT (CC BY-SA 2.0).
Mais la ressemblance avec une plante n’est que le début. Certaines femelles peuvent avoir une descendance sans mâle, les jeunes sont capables de reconstruire une patte perdue, certains œufs se font passer pour des graines auprès des fourmis et quelques-uns ont même survécu après avoir traversé le système digestif d’un oiseau. Quant au record de longueur, il atteint 64 centimètres avec les pattes déployées. Pour un animal dont la spécialité consiste à passer inaperçu, le phasme accumule les performances plutôt voyantes.
Même observée de près, la tête d’un phasme-feuille Pulchriphyllium bioculatum conserve une apparence étonnamment végétale. Crédit photo Sarefo (CC BY-SA 3.0).
À retenir
Les phasmes forment l’ordre des Phasmatodea, avec actuellement plus de 3 600 espèces vivantes reconnues. Ils sont presque tous phytophages et leur diversité maximale se rencontre sous les climats tropicaux. Certains ressemblent à des brindilles, d’autres à des feuilles, à de l’écorce ou à des fragments de végétation. La France métropolitaine compte aujourd’hui trois espèces autochtones et deux espèces introduites considérées comme établies. Et contrairement à l’image uniforme de « l’insecte bâton marron », certains phasmes arborent du jaune, du bleu, du rouge ou du vert éclatant.
Avec ses ailes et ses couleurs, Necroscia annulipes rappelle que tous les phasmes ne ressemblent pas à un bout de bois brun. Crédit photo MOs810 (CC BY-SA 4.0).
Qu’est-ce qu’un phasme ?
Le nom « phasme » vient du grec phasma, qui évoque une apparition, un fantôme ou un spectre. Le choix est plutôt réussi pour un animal qu’on peut regarder directement sans comprendre que la petite branche posée devant soi est vivante. La base taxonomique internationale Phasmida Species File recense actuellement 3 608 espèces vivantes valides, réparties dans 548 genres et 14 familles. Le chiffre continue d’évoluer au fil des descriptions d’espèces et des révisions scientifiques.
Eurycantha calcarata, surnommé « thorny devil » en anglais, montre une autre facette des Phasmatodea avec son corps massif couvert d’épines. Crédit photo Greg Hume (CC BY-SA 3.0).
Tous ne ressemblent donc pas à un bâton. Les phasmes-feuilles ou phyllies possèdent un corps aplati, des pattes élargies et parfois des contours irréguliers donnant l’impression d’une feuille partiellement abîmée. D’autres espèces sont hérissées d’épines ou dotées d’ailes aux couleurs spectaculaires. Cette diversité rejoint celle d’autres insectes capables de se faire passer pour tout autre chose, mais les phasmes ont poussé cette spécialité à un niveau rarement égalé.
Le mâle d’Achrioptera manga abandonne largement la traditionnelle tenue « brindille marron » pour un bleu électrique spectaculaire. Crédit photo Drägüs (CC BY-SA 3.0).
Branche, feuille, mousse : comment fonctionne le camouflage du phasme ?
La stratégie repose sur ce que les biologistes appellent notamment la mascarade : l’animal n’est pas seulement difficile à distinguer de son arrière-plan, il ressemble à un objet que le prédateur considère comme inintéressant. Corps interminable, pattes alignées comme des ramifications, lobes ressemblant à des morceaux de feuille, colorations irrégulières : certains phasmes semblent littéralement construits avec des morceaux de forêt. On retrouve des solutions comparables chez Kallima inachus, le spectaculaire papillon feuille morte ou chez Poltys mouhoti, une araignée qui disparaît visuellement sur la végétation.
Ce phasme photographié en Équateur et non identifié précisément se confond avec la mousse et les lichens beaucoup plus qu’avec une simple brindille. Crédit photo Pasha Kirillov (CC BY-SA 2.0).
Le camouflage peut même intégrer le mouvement. Plusieurs espèces se balancent lentement d’un côté puis de l’autre, et une expérience réalisée sur le phasme australien Extatosoma tiaratum a montré que le vent suffit à déclencher ce comportement et que ses caractéristiques ressemblent au mouvement de la végétation agitée par les rafales. Les chercheurs restent prudents sur la fonction exacte, mais le mécanisme est compatible avec une amélioration du camouflage : ressembler à une branche est utile, bouger comme elle lorsque souffle le vent est encore mieux. Dans un autre registre, l’ibijau gris utilise lui aussi une posture et une immobilité étonnantes pour prolonger visuellement une branche.
Extatosoma tiaratum, originaire d’Australie et de Nouvelle-Guinée, est l’une des espèces chez lesquelles le comportement de balancement avec le vent a été étudié. Crédit photo TimVickers (domaine public).
Tous les phasmes n’essaient pas d’être invisibles
Le camouflage n’interdit pas d’avoir quelques couleurs sous le capot. Certaines espèces découvrent brusquement des ailes colorées lorsqu’elles sont inquiétées ; d’autres possèdent des contrastes qui jouent probablement un rôle d’avertissement. Peruphasma schultei, espèce péruvienne surnommée « Black Beauty », combine ainsi un corps noir velouté, des yeux jaunes et des ailes postérieures rouges. La technique rappelle, avec des objectifs différents, les signaux visuels de la mante orchidée qui exploite au contraire son apparence florale pour attirer ses proies.
Le phasme péruvien Peruphasma schultei, avec son corps noir, ses yeux jaunes et ses ailes rouges. Crédit photo Drägüs (CC BY-SA 3.0).
Combien d’espèces de phasmes trouve-t-on en France ?
La réponse a récemment changé. La faune métropolitaine était traditionnellement résumée à trois espèces autochtones : le phasme gaulois Clonopsis gallica, le phasme de Rossi Bacillus rossius rossius et le phasme de Masetti Pijnackeria masettii. Une synthèse taxonomique et biogéographique publiée en avril 2026 ajoute deux espèces introduites désormais considérées comme établies : Carausius morosus, le phasme morose ou phasme indien, et Ramulus artemis. Les auteurs signalent par ailleurs un possible sixième taxon, Leptynia cf. caprai, dont la présence reste à confirmer.
Un jeune phasme gaulois Clonopsis gallica photographié à Périgné, dans les Deux-Sèvres, en avril 2023. Crédit photo Gllawm (CC BY-SA 4.0).
Le phasme gaulois est le plus largement réparti de nos espèces autochtones et ne se limite pas aux paysages méditerranéens. Le phasme de Rossi est davantage méridional, tandis que le phasme de Masetti se rencontre dans la région méditerranéenne française. Quant au phasme indien Carausius morosus, très courant en élevage depuis des décennies, sa présence dans la nature rappelle qu’une espèce échappée d’un terrarium peut finir par rejoindre durablement la faune locale. Chacune de ces espèces mérite un portrait spécifique : cette page restera volontairement générale afin de servir de porte d’entrée à leurs futures fiches détaillées.
Carausius morosus, le phasme indien ou phasme morose, fait partie des deux espèces introduites désormais considérées comme établies en France métropolitaine. Crédit photo Nativeplants garden (CC BY-SA 4.0).
Des femelles capables d’avoir une descendance sans mâle
La reproduction des phasmes constitue une autre particularité remarquable. Chez de nombreuses espèces, une femelle peut produire des œufs viables sans qu’ils aient été fécondés par un mâle : c’est la parthénogenèse. Une vaste synthèse scientifique publiée pour 2026 a rassemblé les données disponibles pour 503 espèces. La parthénogenèse est documentée chez au moins 194 d’entre elles. Si l’on ne conserve que les 329 espèces dont la reproduction est suffisamment renseignée, elle apparaît donc chez environ 59 %. Certaines lignées pratiquent une parthénogenèse facultative, d’autres semblent en dépendre. Il est en revanche incorrect de parler « d’autofécondation » : précisément, il n’y a pas fécondation.
Une jeune femelle de Pulchriphyllium giganteum près de son ancienne enveloppe après une mue. Crédit photo Drägüs (domaine public).
Même sur ce sujet, les phasmes français réservent des surprises. Les populations françaises du phasme de Rossi ont longtemps été décrites essentiellement comme parthénogénétiques, mais la synthèse publiée en 2026 rassemble plusieurs observations de mâles dans le sud de la France et conclut à l’existence de populations sexuées méridionales. Un détail biologique assez important pour rappeler pourquoi les vieilles fiches naturalistes ne doivent pas toujours être recopiées les yeux fermés.
La femelle d’Heteropteryx dilatata, l’une des espèces les plus massives et spectaculaires du groupe. Crédit photo Totodu74 (domaine public).
Des œufs qui ressemblent à de petites graines
Le camouflage commence parfois avant même la naissance. Les œufs de nombreuses espèces ressemblent à des graines par leur taille, leur texture et leur coloration. Certains portent même un petit appendice appelé capitulum, comparable par son rôle à l’élaiosome présent sur certaines véritables graines. Des expériences montrent que des fourmis peuvent saisir ces œufs et les déplacer vers leur nid. L’efficacité varie beaucoup selon les espèces de fourmis, mais l’analogie est extraordinaire : le phasme imite une plante à l’âge adulte et certains de ses œufs imitent également ce que produit une plante.
Les œufs d’Extatosoma tiaratum ont l’apparence de petites graines et possèdent un capitulum bien visible. Crédit photo Ilse Boekhoven (CC BY-SA 4.0).
Certains œufs peuvent même survivre après avoir été avalés par un oiseau
Une expérience japonaise publiée en 2018 est encore plus inattendue. Des chercheurs ont donné à des bulbuls à oreillons bruns des œufs de trois espèces de phasmes capables de parthénogenèse. Selon l’espèce et les essais, 5 à 20 % des œufs ont été retrouvés sans dommages mécaniques apparents après leur passage dans le système digestif. Mieux : chez l’une des espèces testées, deux œufs récupérés intacts ont ensuite éclos. Cela ne signifie évidemment pas que tous les phasmes voyagent couramment dans le ventre des oiseaux, mais démontre qu’une dispersion de cette manière est biologiquement possible.
Un jeune Extatosoma tiaratum au moment de l’éclosion, encore relié à son œuf. Crédit photo Sarefo (CC BY-SA 2.5).
Un phasme peut perdre une patte… puis la faire repousser
Les longues pattes qui participent au camouflage deviennent un sérieux problème lorsqu’un prédateur parvient à en saisir une. Plusieurs phasmes disposent d’une solution radicale : l’autotomie, c’est-à-dire l’abandon volontaire du membre. Une patte peut aussi être perdue accidentellement lorsqu’un jeune reste coincé pendant une mue. Tant que sa croissance n’est pas terminée, il peut ensuite reconstruire progressivement la partie manquante ; chez les espèces étudiées, une régénération complète peut nécessiter plusieurs mues.
L’exuvie abandonnée par un Carausius morosus après la mue. Ces changements d’exosquelette permettent aussi aux jeunes phasmes de régénérer progressivement certains membres perdus. Crédit photo Dinosaur918 (CC BY-SA 3.0).
Cette réparation a cependant un coût. Une expérience sur Sipyloidea sipylus a montré que les individus ayant dû régénérer une patte pendant leur développement devenaient adultes avec des ailes plus petites et des performances de vol diminuées. L’énergie consacrée à reconstruire la jambe ne peut donc pas être dépensée deux fois. Le phasme possède un remarquable atelier de pièces détachées, mais son budget biologique n’est pas extensible.
Une femelle Sipyloidea sipylus ailes ouvertes, espèce utilisée pour étudier le coût de la régénération d’une patte sur le développement des ailes et le vol. Crédit photo Drägüs (CC BY-SA 3.0).
Le plus long phasme mesuré atteint 64 centimètres
À l’autre extrémité du spectre se trouvent des animaux qu’il devient difficile de confondre avec la brindille d’un bonsaï. Le Guinness World Records attribue le record du plus long insecte à un phasme élevé à Chengdu, en Chine, enregistré sous le nom de Phryganistria chinensis : 640 millimètres avec les pattes entièrement déployées. Le record de longueur du corps seul est différent : Guinness retient Phobaeticus chani, avec 355 mm de corps. Ces géants ont déjà leur propre page sur 2tout2rien avec l’histoire du phasme de 64 cm et du record du plus grand insecte du monde.
L’holotype femelle de Phobaeticus chani. Son corps extrêmement allongé mesure plus de 35 cm sans même compter toute la longueur des pattes. Crédit photo P. E. Bragg (CC BY-SA 3.0).
Que mange un phasme ?
Les phasmes sont des insectes phytophages qui consomment essentiellement des feuilles, mais l’alimentation varie fortement d’une espèce à l’autre. Certaines utilisent un large éventail de plantes tandis que d’autres sont bien plus sélectives. La ronce constitue notamment une plante nourricière importante pour plusieurs espèces européennes et pour de nombreux phasmes élevés en captivité. Impossible donc d’établir un « menu du phasme » universel pour plus de 3 600 espèces. Leur durée de vie varie elle aussi considérablement selon l’espèce, le sexe, la température et les conditions environnementales.
Carausius morosus, le phasme indien, est une espèce phytophage qui consomme notamment différentes feuilles. Crédit photo Holger Krisp (CC BY 4.0).
Le phasme est-il dangereux ?
Les espèces vivant naturellement en France ne piquent pas et ne présentent pas de danger particulier pour l’être humain. Mais il serait faux d’étendre cette affirmation aux milliers d’espèces du monde. Certains grands phasmes possèdent des pattes épineuses utilisées pour leur défense et plusieurs taxons produisent des substances chimiques répulsives. L’américain Anisomorpha buprestoides peut notamment projeter une sécrétion défensive irritante suffisamment puissante pour avoir provoqué des lésions oculaires documentées chez l’humain. Une brindille dotée d’un petit spray au poivre intégré, en quelque sorte.
Anisomorpha buprestoides, phasme nord-américain doté d’un système de défense chimique particulièrement efficace. Crédit photo Alex Abair (CC BY 4.0).
Des phasmes devenus emblématiques de la conservation
Le groupe ne manque pas non plus d’histoires extraordinaires. Le gigantesque Dryococelus australis, endémique de l’île Lord Howe en Australie, a été considéré comme disparu avant qu’une minuscule population soit retrouvée en 2001 sur la pyramide rocheuse de Ball’s Pyramid. L’espèce fait depuis l’objet de programmes d’élevage conservatoire. Son aventure mérite largement un article à elle seule, tout comme celles du phasme gaulois, des phyllies ou d’Extatosoma tiaratum : derrière le mot « phasme » se cachent en réalité des milliers d’histoires biologiques différentes.
Dryococelus australis, le phasme de l’île Lord Howe, dont la redécouverte constitue l’une des grandes histoires modernes de conservation des insectes. Crédit photo Miroslav Bobek / Zoo Praha (CC BY-SA 4.0).
Le phasme ressemble à tout sauf à un insecte ordinaire
Réduire les phasmes à de simples « insectes qui ressemblent à des bâtons » laisse donc de côté l’essentiel. L’ordre des Phasmatodea rassemble plus de 3 600 espèces capables d’imiter brindilles, feuilles, écorces ou mousse, mais aussi de se reproduire parfois sans mâle, d’abandonner et reconstruire une patte, de produire des œufs ressemblant à des graines ou de développer des défenses chimiques. Certaines techniques rappellent la chenille du baron commun qui disparaît sur les nervures d’une feuille ou la mante-lichen dont le corps semble couvert de végétation. Leur meilleure performance reste pourtant la plus simple : être juste devant nos yeux et réussir malgré tout à ne pas être vus.
Oreophoetes peruana, un phasme péruvien aux lignes jaunes particulièrement visibles sur la végétation. Crédit photo Graham Wise (CC BY 2.0).
Sources pour aller plus loin
- Phasmida Species File – classification et nombre actuel d’espèces : https://phasmida.speciesfile.org/otus/851140/overview
- Evolution – synthèse 2026 sur la parthénogenèse chez les phasmes : https://academic.oup.com/evolut/article/80/3/513/8400345
- Faunitaxys – taxonomie et biogéographie des phasmes de France, 2026 : https://doi.org/10.57800/faunitaxys-14(28)
- Behavioral Ecology – balancement et influence du vent chez Extatosoma tiaratum : https://doi.org/10.1093/beheco/arv125
- Australian Journal of Zoology – œufs, capitulum et dispersion par les fourmis : https://doi.org/10.1071/ZO22036
- Kobe University – expérience sur le passage des œufs dans le système digestif des oiseaux : https://www.kobe-u.ac.jp/en/news/article/2018_05_28_01/
- Proceedings of the Royal Society B – coût de la régénération des pattes : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC1634783/
- Guinness World Records – record du plus long insecte : https://www.guinnessworldrecords.com/world-records/84831-longest-insect
- Guinness World Records – record de longueur du corps : https://www.guinnessworldrecords.com/world-records/70621-longest-insect-body-length




















