Pendant plusieurs siècles, les géants de Patagonie ont occupé une place étonnante dans les récits des navigateurs européens. Certains témoignages attribuaient aux habitants de cette région une taille dépassant largement les deux mètres et des rumeurs ont même évoqué des hommes approchant les trois mètres.
À l’origine de cette histoire se trouve notamment l’expédition de Fernand de Magellan et le récit de son chroniqueur Antonio Pigafetta. Les Européens avaient bien rencontré des populations particulièrement grandes pour leur époque, probablement des Tehuelche. Mais entre les observations réelles, les erreurs d’estimation et quelques récits de marins qui ont pris quelques centimètres à chaque traversée de l’Atlantique, les grands Patagons sont progressivement devenus des géants.
Une femme et un enfant de Patagonie représentés comme gigantesques face au commodore John Byron, dans une gravure publiée en 1784. Crédit : Eason et White, Woman and Boy of Patagonia in South America receiving beads from Admiral Byron, 1784. Photography courtesy Denver Art Museum, domaine public.
Nom de fichier : geante-patagonie-john-byron-1784.jpg
À retenir
- La légende des géants de Patagonie apparaît au XVIe siècle avec les récits liés à l’expédition de Magellan.
- Les populations rencontrées, notamment les Tehuelche, étaient réellement réputées pour leur grande taille, mais pas au point d’atteindre 2,5 ou 3 mètres.
- Au XIXe siècle, George Chaworth Musters estimait la taille moyenne des hommes tehuelche de son groupe à environ 1,78 m.
- Le nom « Patagonie » viendrait probablement du personnage Patagón du roman espagnol Primaleón, et non de prétendus « grands pieds ».
- Les gravures et récits européens ont entretenu pendant près de trois siècles l’image d’une Patagonie peuplée de géants.
Magellan et la naissance des géants de Patagonie
En 1520, l’expédition de Magellan hiverne dans la baie de San Julián, sur la côte de l’actuelle Argentine. Antonio Pigafetta raconte alors la rencontre avec un homme dont la stature impressionne fortement les Européens.
D’après le chroniqueur italien, cet homme était si grand que le plus grand membre de l’expédition ne lui arrivait qu’à la taille. Pris au pied de la lettre, le témoignage ferait du Patagon un véritable colosse dépassant très largement les deux mètres.
Il faut toutefois se méfier d’une telle comparaison à vue d’œil, rédigée dans un récit de voyage du XVIe siècle et destinée à raconter les merveilles d’un monde encore largement inconnu des Européens.
Magellan donne à ces habitants le nom de Patagones. De cette appellation va ensuite dériver le nom de toute la Patagonie.
Un marin anglais offrant du pain à une femme présentée comme une géante de Patagonie. La disproportion entre les personnages illustre parfaitement la légende. Crédit : Princeton University Library, gravure publiée à Florence en 1768, domaine public.
La Patagonie n’est probablement pas le « pays des grands pieds »
Une explication très populaire fait dériver le mot Patagonie de l’espagnol pata, en référence aux prétendus grands pieds des habitants. L’histoire est séduisante, mais elle est aujourd’hui considérée comme très probablement erronée.
Une hypothèse beaucoup mieux étayée renvoie à Primaleón, un roman de chevalerie espagnol publié en 1512, quelques années seulement avant le voyage de Magellan.
Le livre met notamment en scène un personnage sauvage nommé Patagón. Magellan aurait repris ce nom pour désigner les populations rencontrées dans le sud de l’Amérique.
L’origine du mot Patagonie pourrait donc être littéraire plutôt qu’anatomique. Avant même que les géants patagons entrent dans les livres de voyage, un personnage de fiction avait peut-être déjà fourni leur nom.
Une légende qui enfle au fil des voyages
Le témoignage de Pigafetta connaît une importante diffusion en Europe et contribue à installer l’image d’une région située aux confins du monde et peuplée d’hommes gigantesques.
Les récits ultérieurs ne mettent pas immédiatement fin à la légende.
Dans The World Encompassed, publié en 1628 à partir du voyage de Francis Drake, les Patagons restent décrits comme grands et puissants. Le texte se montre cependant déjà critique envers les premières exagérations et reconnaît que certains Anglais pouvaient atteindre la taille des plus grands habitants rencontrés.
Un siècle plus tard, l’affaire repart de plus belle avec les voyages britanniques dans la région.
Rencontre entre le commodore John Byron et des habitants de Patagonie, représentés comme des géants face aux Européens. Crédit : Princeton University Library, illustration tirée de An Account of the Voyages Undertaken by the Order of His Present Majesty, John Hawkesworth, Londres, 1773, domaine public.
Des Patagons de près de trois mètres dans les journaux
Lorsque le commodore britannique John Byron revient de son tour du monde en 1766, une rumeur spectaculaire circule à Londres : son équipage aurait rencontré en Patagonie des hommes mesurant neuf pieds, soit environ 2,74 mètres.
Pour donner une idée de ce que représente réellement une telle taille, c’est légèrement plus que les 2,72 mètres de Robert Wadlow, l’homme le plus grand jamais mesuré de façon fiable.
Une population entière composée d’hommes de cette taille aurait donc été absolument extraordinaire.
Mais les mesures réalisées sur place racontent une histoire nettement moins sensationnelle.
Quand on commence à mesurer les géants
Le navigateur britannique Samuel Wallis, présent dans la région en 1766, fait mesurer plusieurs habitants parmi les plus grands. L’un atteint environ 2,01 mètres et plusieurs autres environ 1,96 mètre. La moyenne observée se situe cependant entre 5 pieds 10 pouces et 6 pieds, soit approximativement 1,78 à 1,83 mètre.
Nous sommes donc très loin des hommes de près de trois mètres annoncés par la rumeur.
Deux mètres restent évidemment une stature impressionnante, particulièrement à une époque où nombre de marins européens étaient nettement plus petits. Mais le passage du grand homme au géant semble surtout avoir demandé une plume enthousiaste et une absence de mètre ruban.
Les Tehuelche étaient-ils vraiment très grands ?
Les populations à l’origine de ces récits sont généralement identifiées aux Tehuelche, terme regroupant plusieurs peuples autochtones de Patagonie, et notamment aux Aónikenk dans le sud de la région.
Ils avaient effectivement la réputation d’être grands et robustes. Leur habillement a également pu amplifier cette impression auprès des premiers voyageurs : de grands manteaux réalisés notamment en peaux de guanaco enveloppaient largement les silhouettes.
Au XIXe siècle, le navigateur et explorateur britannique George Chaworth Musters a passé de longs mois avec les Tehuelche et apporte des données beaucoup plus précises.
Dans son livre At Home with the Patagonians, publié en 1871, il estime que la taille moyenne des hommes du groupe avec lequel il voyageait était légèrement supérieure à 5 pieds 10 pouces, soit environ 1,78 mètre.
Deux hommes mesurés plus précisément atteignaient 6 pieds 4 pouces, environ 1,93 mètre.
Musters rapporte également les observations d’autres voyageurs. Wallis avait mesuré un homme de 6 pieds 7 pouces, soit environ 2,01 mètres, tandis que Robert FitzRoy et Charles Darwin estimaient au début des années 1830 que les Patagons présentaient une taille moyenne particulièrement élevée.
Les géants de Patagonie avaient donc un petit noyau de réalité : certains Tehuelche étaient réellement très grands. Seulement, entre 1,90 mètre et trois mètres, il reste suffisamment de place pour loger une légende entière.
Des Tehuelche du sud de l’Argentine photographiés lors de l’Exposition universelle de Saint-Louis en 1904. Le document porte lui-même le titre « Patagonian Giants ». Crédit photo Jessie Tarbox Beals / Missouri History Museum, 1904, domaine public.
Pourquoi les Européens ont-ils cru aux géants de Patagonie ?
Il faut replacer ces témoignages dans leur contexte. Aux XVIe et XVIIe siècles, la Patagonie se trouve littéralement aux limites du monde connu pour la majorité des Européens.
Très peu de personnes peuvent vérifier les récits rapportés par les navigateurs. Une description spectaculaire publiée dans un livre peut donc être reprise par d’autres auteurs, puis sur des cartes et des gravures.
Les illustrateurs ajoutent parfois leur contribution. Sur certaines images, les Patagons dominent tellement les Européens qu’ils semblent appartenir à une autre espèce humaine.
À force d’être répétée, l’image devient presque une preuve visuelle d’une histoire qui repose pourtant essentiellement sur des témoignages.
Des géants que l’on retrouve aux quatre coins du monde
La Patagonie n’est d’ailleurs pas le seul endroit où quelques éléments réels ont donné naissance à des hommes gigantesques.
En France, le géant de Castelnau aurait mesuré environ 3,50 mètres selon l’interprétation faite au XIXe siècle de trois fragments osseux découverts près de Montpellier. L’absence des ossements pour une analyse moderne empêche aujourd’hui de vérifier cette estimation spectaculaire.
Une histoire assez proche accompagne également la grotte du roi Arthur en Angleterre, où un ancien récit évoque la découverte d’un squelette humain gigantesque qui aurait ensuite disparu dans un naufrage.
Dans les deux cas, comme pour les premiers récits patagons, le géant devient d’autant plus difficile à contredire que les preuves susceptibles de le mesurer correctement manquent à l’appel.
Les géants de Patagonie ont survécu pendant des siècles
Au fil du XIXe siècle, l’accumulation de mesures plus sérieuses finit par ramener les Patagons à des dimensions humaines. La légende reste néanmoins suffisamment forte pour continuer à accompagner les Tehuelche dans l’imaginaire occidental.
Un exemple étonnant date encore de 1904. Lors de l’Exposition universelle de Saint-Louis, dans le Missouri, une photographie de Tehuelche du sud de l’Argentine réalisée par Jessie Tarbox Beals porte tout simplement le titre Patagonian Giants, « géants de Patagonie ».
Près de quatre siècles après Magellan, la vieille expression n’avait donc pas complètement disparu.
Aucune donnée anthropologique sérieuse ne démontre cependant l’existence en Patagonie d’une population d’humains gigantesques. Les habitants rencontrés par les navigateurs étaient bien réels, leur stature supérieure à la moyenne également, mais les géants de deux mètres cinquante ou trois mètres appartiennent au domaine du récit.
Une Patagonie qui n’a pas besoin de géants
La légende a finalement presque autant à raconter sur les Européens qui l’ont propagée que sur les populations de Patagonie elles-mêmes. Elle montre comment une observation réelle peut se transformer lorsqu’elle passe des carnets de voyage aux récits imprimés, puis aux cartes et aux illustrations.
Et la région n’a finalement pas besoin de géants pour cultiver son image de bout du monde. À l’extrême sud de l’Argentine se trouve par exemple le curieux bureau de poste de la fin du monde près d’Ushuaia, posé au milieu des paysages de Terre de Feu.
Les Patagons de trois mètres ont disparu des cartes. La Patagonie, elle, est restée démesurée.
Questions fréquentes sur les géants de Patagonie
Les géants de Patagonie ont-ils réellement existé ?
Non, aucune preuve scientifique ne démontre l’existence en Patagonie d’une population d’humains mesurant entre 2,5 et 3 mètres. Les premiers voyageurs européens ont en revanche rencontré des populations, notamment les Tehuelche, dont certains membres étaient particulièrement grands.
Quelle était la taille des Tehuelche ?
George Chaworth Musters estimait au XIXe siècle la taille moyenne des hommes du groupe tehuelche avec lequel il voyageait à un peu plus de 1,78 mètre. Deux individus mesurés précisément atteignaient environ 1,93 mètre. D’autres voyageurs ont rapporté quelques hommes dépassant les deux mètres.
Pourquoi la Patagonie s’appelle-t-elle ainsi ?
L’explication populaire associant Patagonie aux « grands pieds » est probablement erronée. L’hypothèse aujourd’hui la mieux étayée fait dériver le nom du personnage sauvage Patagón, présent dans le roman de chevalerie espagnol Primaleón, publié en 1512.
Sources pour aller plus loin
- Princeton University Library — Patagonian Giants
- George Chaworth Musters — At Home with the Patagonians
- Javier Roberto González — étude sur l’étymologie de Patagonia et le personnage Patagón
- Missouri History Museum / Wikimedia Commons — Patagonian Giants, Jessie Tarbox Beals, 1904
- Amusing Planet — The Giants of Patagonia



